thumb|Une page du Livre d'Aneirin, le manuscrit contenant le texte de Y Gododdin. Y Gododdin est un poème médiéval en gallois. Il est constitué d'une série d'élégies aux hommes du royaume des Gododdin et à leurs alliés morts en combattant, selon l'interprétation la plus courante, les Angles de Deira et de Bernicie, en un lieu appelé Catraeth. Le poème est généralement attribué au barde Aneirin.
La bataille de Catraeth semble avoir eu lieu vers l'an 600, mais la date de rédaction de est incertaine. Pour certains historiens, le poème est issu d'une tradition orale née peu après l'affrontement dans le Hen Ogledd, la région de langue brittonique du nord de la Grande-Bretagne. Dans ce cas, sa langue d'origine aurait été le cambrien. Toutefois, d'autres historiens estiment que le poème a été composé au pays de Galles au ou , auquel cas il pourrait s'agir d'un des plus anciens poèmes connus rédigés dans une forme de la langue galloise.
Le territoire des Gododdin, appelés par les Romains, s'étend sur le sud-est de l'Écosse actuelle et sur le Northumberland. Le poème raconte comment trois cents guerriers d'élite sont réunis à (Édimbourg). Après avoir festoyé pendant une année, ils attaquent Catraeth, communément identifiée à l'actuelle Catterick, et sont presque tous tués au terme d'un affrontement extrêmement inégal. L'accent est mis sur la gloire que recherchent les héros au combat, rappelant la poésie épique, sans toutefois s'agir d'un récit narratif.
Le seul manuscrit du poème, communément appelé Livre d'Aneirin, date de la seconde moitié du . Il est écrit pour partie en moyen gallois et pour partie en vieux gallois. Certaines stances du manuscrit n'ont aucun rapport avec les Gododdin, et sont considérées comme des ajouts postérieurs. L'une des stances mentionne le roi Arthur : si le poème date effectivement de la fin du ou du début du , cela en ferait la plus ancienne référence connue à ce personnage.
Le Livre d'Aneirin
Le manuscrit
thumb|upright|Une page du Livre d'Aneirin.
Il n'existe qu'un seul manuscrit de : le Livre d'Aneirin, daté de la seconde moitié du . Les recherches philologiques actuelles y voient l'œuvre de deux scribes, communément appelés « A » et « B ». 88 stances ont été écrites par le scribe ADans le manuscrit, chaque stance commence par une grande capitale, mais il n'y a pas de division en vers. La plupart des éditeurs modernes reprennent le découpage effectué par dans son édition de 1938., qui a ensuite laissé une page blanche avant d'écrire quatre autres poèmes liés, les Klar, Brendan O'Hehir et Eve Sweetser postulent l'existence d'un troisième scribe, dit « C », qui aurait rédigé les . Cette théorie est contestée par Daniel Huws (), pour qui les sont l'œuvre du scribe A.. L'orthographe de ce scribe correspond à celle du moyen gallois. Plus tard, le scribe B a repris le manuscrit ; il semble avoir eu accès à un manuscrit plus ancien car il emploie une orthographe correspondant à celle du vieux gallois. Sur les 35 stances qu'il rédige, certaines sont des variantes de stances déjà écrites par A, d'autres n'ont pas d'équivalent. La dernière stance est incomplète, et il manque trois in-folios à la fin du manuscrit : il est donc possible qu'une partie du texte se soit perdue.
Des différences apparaissent au sein du texte rédigé par le scribe B. Ses 23 premières stances présentent des signes d'une modernisation partielle de l'orthographe, tandis que les autres conservent davantage d'éléments caractéristiques du vieux gallois. A. O. H. Jarman imagine que le scribe B a commencé son travail de copie en modernisant partiellement l'orthographe du texte qu'il copie, mais qu'il a fini par s'en lasser et recopié les dernières stances du texte original à l'identique. G. R. Isaac suggère que le scribe B a deux sources à sa disposition, qu'il appelle « B1 » et « B2 », auquel cas le Livre d'Aneirin se baserait en fait sur trois sources.
Le poème
Genre et versification
Les stances du poèmeSelon Brendan O'Hehir (), il vaut mieux considérer le comme un recueil de poèmes aux sujets proches. sont une série d'élégies pour des guerriers tombés au combat. Elles racontent comment le roi des Gododdin, Mynyddog Mwynfawr, rassemble des guerriers issus de plusieurs royaumes brittoniques et leur offre une année de fête dans son château de Din Eidyn, avant d'entreprendre une campagne contre des forces largement supérieures en nombre. Près de adversaires selon une stance, 180 adversaires par guerrier selon une autre, leur font face.
La versification est basée sur un nombre de pieds fixes, avec quelques irrégularités, . Le poème contient des rimes internes et finales, et certains passages utilisent l'allitération. L'anaphore est également utilisée : plusieurs stances commencent avec les mêmes mots, notamment (.
Thèmes
Il semble y avoir deux versions différentes à l'origine du poème. Certaines stances parlent de 300 hommes des Gododdin, dont un seul, Cynon fab Clytno, survit au combat, mais d'autres dénombrent 363 guerriers et trois survivants en plus du poète, qui, en tant que barde, n'aurait certainement pas été compté au nombre des guerriers. Environ 80 guerriers sont nommés dans le poèmeUne liste des guerriers figure chez .. Le Livre d'Aneirin s'ouvre sur la phrase (). La première stance semble être un prologue composé après la mort du barde Aneirin. Ensuite, certaines stances, comme la 2, s'attachent à des héros précis, tandis que d'autres, comme la 13, parlent de l'armée entière. Les héros commémorés par le poème sont des cavaliers ; il y a de nombreuses références aux chevaux, ainsi qu'aux lances, épées, boucliers et armures (, dérivé du latin ).
Plusieurs stances parlent d'hydromel, et sous-entendent parfois que la boisson est liée à la mort des guerriers. Aussi, certains éditeurs du ont cru que les guerriers étaient partis au combat ivres, mais Ifor Williams explique que le terme « hydromel » fait ici référence à tout ce que les guerriers ont reçu de leur seigneur. En contrepartie, ils doivent « payer leur hydromel » en lui restant fidèles jusqu'à la mort. Un concept similaire apparaît dans la poésie anglo-saxonne. Par ailleurs, plusieurs termes semblent indiquer que les guerriers sont chrétiens : , , , par exemple dans la stance 33. Selon D. Simon Evans, la plupart des références faites au christianisme, voire toutes, pourraient être des ajouts ultérieurs.
De nombreux individus sont nommés, mais seuls deux le sont également dans d'autres textes. L'un des guerriers est , que Williams identifie au mentionné dans d'anciennes généalogies. L'autre nom est celui d'« Arthur », patronyme utilisé dans la stance XXXI pour louer la bravoure de Gwawrddur, l'un des guerriers.. Si cette mention appartient bien au poème original, il pourrait s'agir d'une des toutes premières références au roi Arthur comme parangon de courageA. O. H. Jarman () considère la stance comme une possible interpolation, tandis que John T. Koch () la considère comme probablement archaïque, datant d'avant 638.. Plusieurs des guerriers n'appartiennent pas aux Gododdin et viennent d'autres endroits, parmi lesquels , qui correspond peut-être à la vallée de l'Ayr, et , la région autour de Leeds également appelée Elmet. Certains guerriers viennent d'encore plus loin : l'un d'eux arrive de , référence aux montagnes entre Stirling et Dumbarton (principale forteresse du royaume de Strathclyde), autrement dit du pays des Pictes. D'autres sont originaires du Gwynedd, dans le nord du pays de Galles.
Interpolations
Trois stances n'ont aucun lien avec le sujet du reste du manuscrit, si ce n'est qu'elles concernent également la région du Hen Ogledd. L'une d'elles commémore la victoire d'Eugein , rois des Bretons de Strathclyde (ici qualifié de ), sur Domnall Brecc (« » en gallois), roi de Dál Riata, à la bataille de Strathcarron, survenue en 642. Une autre stance semble appartenir à un cycle de poèmes distinct, lié à Llywarch Hen. La troisième interpolation est une comptine destinée à un nourrisson appelé Dinogad, et décrit son père qui part à la chasse et à la pêche.
Ces interpolations sont généralement considérées comme des ajouts ultérieurs au poème, rédigées dans les espaces vierges d'un manuscrit, puis intégrées au poème par un copiste ultérieur qui ne se serait pas rendu compte qu'elles n'en faisaient pas partie. Par exemple, la stance de Strathcarron est la première du texte B du Livre d'Aneirin, et Kenneth H. Jackson suggère qu'elle a pu être rédigée sur un espace laissé vierge au sommet de la première page du manuscrit original. John T. Koch considère cependant qu'elle a été délibérément ajoutée au poème dans le royaume de Strathclyde.
Analyse
Datation
thumb|Le château d'Édimbourg se dresse peut-être à l'emplacement de Din Eidyn, le château de Mynyddog Mwynfawr.
Dater le Y Gododdin est une tâche qui divise les historiens depuis le début du et les travaux de Sharon Turner. Si le poème a été composé peu après la bataille, il doit nécessairement dater d'avant 638 : cette année-là, Din Eidyn est assiégée et prise par les Anglo-Saxons de Bernicie, un événement qui marque probablement la fin du royaume des Gododdin. S'il s'agit d'une composition plus tardive, l'orthographe de la deuxième partie du texte du scribe B fournit une borne de fin à la période possible de rédaction du texte. Les tenants de ce point de vue considèrent généralement que le poème date au plus tard du ou du , voire du selon certains historiens.
Le débat qui entoure la datation du poème est alimenté par des arguments essentiellement linguistiques. La période durant laquelle se déroule la bataille voit le brittonique donner naissance à ses langues-filles : un gallois primitif au pays de Galles, le cornique et le breton dans le sud-ouest de la Grande-Bretagne et sur le continent, et le cambrien dans le nord de la Grande-Bretagne. D'après Kenneth Jackson, l'essentiel des changements qui marquent le passage du brittonique au vieux gallois (comme la syncope et la perte de la syllabe finale des mots) ont eu lieu entre le milieu du et la fin du . Si le poème date de cette époque, il a dû être rédigé dans une forme primitive de cambrien, que Jackson propose d'appeler « cambrien primitif ». Eve Sweetser donne l'exemple du nom Cynfelyn, qui apparaît dans le Gododdin : en brittonique, il aurait été orthographié Cunobelinos. Le « o » médian et la syllabe finale « os », tous deux non accentués, sont tombés après l'époque du brittonique.
Dans son édition de 1938, Ifor Williams pose les fondations de l'étude moderne du poème. D'après lui, une partie du texte est probablement originaire de la fin du et se serait transmise oralement pendant un certain temps avant d'être couchée sur le papier. Myles Dillon met en doute cette date de composition : selon lui, il n'est guère plausible que le gallois primitif ait pu devenir une langue dès la fin du . Il propose de dater les vers du : inspirés sur des thèmes traditionnels, ils auraient été attribués à Aneirin a posteriori. Jackson rejette cet argument et souligne qu'une longue période de transmission orale pourrait expliquer la modernisation de la langue : pour lui, rien ne permet d'écarter définitivement une composition autour de l'an 600. Koch avance une date encore antérieure, autour de 570, et propose que le poème ait existé à l'écrit dès le , bien avant la date communément admise. Selon David Greene, la langue du poème correspond davantage au qu'au , et selon Isaac, aucun élément linguistique ne nécessite de dater la rédaction du poème avant le ou .