La langue française : identité en construction, du XVIIe à la seconde moitié du XVIIIe

Il s'agira dans cet article de mettre en évidence les faits historiques en lien direct avec la construction de l’identité du peuple canadien dans ses dimensions sociales et politiques. L’identité, en effet, n'est pas seulement le fait des individus, elle est aussi collective et déterminée par un ensemble d’appartenances dont, entre autres, l’appartenance à un groupe linguistique, culturel, historique. Dans le cas du Canada, il s’agira donc d’envisager la langue comme symbole identitaire dans son évolution historique. En effet, comment le français de France est-il devenu un des facteurs de l’identité du Canada ? Quelles ont été les étapes importantes de cette nouvelle identité ? Quels sont les impacts de l’évolution de la langue française sur la construction de l’identité du peuple canadien ? Autant de questions qui sont à la base même cet article. bonjour

L'article se divisera en quatre parties, chacune correspondant à un type d’identité de la langue française et donc, par là même, des locuteurs.

L’arrivée des Français en Amérique

La présence francophone actuelle au Canada est la continuation de deux colonies françaises fondées au début du . La première, l’Acadie, a été fondée en 1605, dans ce qui correspond actuellement à la Nouvelle-Écosse, par des colons français qui provenaient dans leur majorité du Poitou. Ces colons ont apporté avec eux des traits linguistiques de cette région qu’ils se sont transmis de génération en génération. Ces traits linguistiques expliquent aujourd’hui encore la distinction entre le français acadien et le français québécois. Par la suite, l’Acadie fut cédée à l’Angleterre en 1713. Toutefois, l'étude se centrera davantage sur la langue française de cette seconde colonisation. Celle-ci a débuté en 1608 avec l’arrivée de Champlain qui fonda à Québec, une deuxième colonie française, la Nouvelle-France.

Les Français et les Amérindiens

Au début du , la Nouvelle-France s’étend donc du détroit de Belle-Isle aux Grands Lacs, en passant par Terre-Neuve et l’Acadie, et de la baie d’Hudson à la Louisiane. Il importe de considérer le territoire géographique pour, par la suite comprendre la localisation des parlers français. L’Angleterre, quant à elle, possède le littoral de la côte est du continent. Elle ne compte d’ailleurs pas laisser le champ libre à la France, car l’enjeu commercial est considérable dont notamment dans la traite de fourrure.

La traite de fourrure est un élément central dans l’évolution de la langue française. En effet, les colons français s’allient avec les nations amérindiennes pour assurer le commerce extérieur des fourrures. Le contact avec la population locale se fait sous une politique d’intégration par le mariage, la culture et la langue. La politique coloniale française prévoyait que les Amérindiens convertis seraient considérés au même titre que les Français.

Toutefois, comme le souligne Sterling Haig, « les Français se rendent vite compte du caractère utopique de cette politique. » Les Amérindiens, en effet, ne se laissent pas faire et se montrent assez réfractaires. Et finalement, ce sont les Français qui vont devoir apprendre la langue des Amérindiens. Ceux qui arrivent à maîtriser les langues amérindiennes sont plébiscités en tant qu’interprètes dans le commerce des fourrures. Certains Français passent donc plusieurs années dans les communautés amérindiennes où ils découvrent un nouveau mode d’existence et de nouveaux codes symboliques. Ces Français seront d’ailleurs surnommé les coureurs de bois et c’est en partie grâce à eux que le français deviendra la langue des métis jusqu’au . Un autre facteur qui aura un impact sur l’unification du français est l’origine des colons. C’est ce dont il sera question au prochain point.

L’unification linguistique du français en Nouvelle-France

Il est à noter que la population française d’Amérique provient de différentes provinces, mais comporte une majorité provenant de Paris, en particulier à cause des filles du roi. Micheline Dumont dans son article Les filles du roiMicheline Dumont, « Les filles du roi » in . développe ce concept dont nous reprenons les idées directrices. Il s’agit en fait de plusieurs centaines de jeunes filles françaises, célibataires ou veuves qui ont émigré en Nouvelle-France de 1663 à 1673. L’objectif du roi Louis XIV s’inscrivait dans une volonté politique de peuplement. L’arrivée massive de filles à marier a donc été l’un des facteurs du recours à la langue française comme langue d’usage au Canada. Ce qui explique que bien qu’en France à cette époque subsistent de nombreux patois dans les provinces, alors que la langue parlée au Canada est le français de Paris.

Issue donc principalement du bassin parisien, bien que quelques colons provenaient également de province, la présence du français au Canada s’est rapidement traduite par un français homogénéisé qui est devenu plus tard le français québécois moderne. En effet, à une époque où la majorité des Français qui vivaient en province parlaient des langues et dialectes autres que le français tels l’occitan et le picard, tous les habitants de la Nouvelle-France communiquaient entre eux dans un français unifié. Il s’agissait alors, comme le souligne Julie Augier, d’ « un français qui faisait l’envie des visiteurs métropolitains. »

Le français parlé au Canada à l’époque était soit issu du français correspondant aux usages de la cour, soit aux usages issus du parler populaire français. Alors que certains usages du français normé ont subsisté dans le français du Canada, ils ont disparu dans le français de France. Ces usages québécois qui sonnent aujourd’hui un peu démodé, étaient donc, à l’époque, conformes au bon usagePar exemple l’emploi de à matin/à soir pour ce matin/ce soir. Toutefois, progressivement, ce français va s’écarter de plus en plus du français de France.

Un français qui s’écarte du français de France

À Québec, considéré alors comme la capitale de la Nouvelle-France, les jésuites s’efforcent d’apprendre le français à la population locale. Toutefois cela ne se passe pas de manière uniforme car une part des Français se fond dans la population amérindienne. Il se développe donc une colonisation à double vitesse : d’une part, ceux qui s’écartent des objectifs de Louis XIV et se fondent dans la population locale et, d’autre part, ceux qui s’établissent à Québec et ont le souci de coloniser les Amérindiens en imposant leur univers et leur langue. Nous distinguons alors une langue française avec des termes amérindiensPar exemple : Québec vient du mot gepèg issu d’une langue amérindienne signifiant détroit. et une langue française unifiée par les échanges de la vie quotidienne urbaine. La nouvelle langue des Canadiens émerge donc de ces deux influences. Car il ne s’agit plus vraiment de Français au sens propre du terme mais de Canadiens tant par leur histoire que par leur rapport à l’environnement. En effet, la réalité du Canada, par ses aspects sociaux et économiques, contraste fortement avec la réalité française de l’époque. Ainsi donc une sorte de fossé culturel se creuse entre les français de France et les colons canadiens.

Toutefois, cette identité canadienne attribuée aux Français va se voir fortement perturbée par l’arrivée des Anglais et celle-ci aura également de fortes conséquences sur la langue française.

La langue française en quête d’identité entre les régionalismes et les anglicismes, de la seconde moitié du XVIIIe à la seconde moitié du XIXe

La conquête des Anglais

Cette apparente tranquillité de la colonisation française se voit perturbée dans la seconde moitié du avec l’arrivée des Anglais. En effet, en 1754, les Anglais, sous le commandement de George Washington, affrontent les Français dans la vallée de l’Ohio en vue de mettre la main sur le commerce des fourrures. Bien que les Français tentent de résister, en 1759, c’est la chute de Québec et la capitulation de Montréal peu après. Les Français, en raison de l’ampleur des territoires à défendre et par le peu de forces militaires en comparaison avec les Anglais, n’arrivent pas à résister à ces derniers.

La conquête de 1760 aura un impact important sur l’identité des Canadiens : elle engendrera de nombreux changements sociaux et aura des conséquences sur la langue française. En effet, à la suite du contact linguistique entre le français et l’anglais, des appellations françaises ont été transformées, d’autres partiellement ou totalement traduites. La situation ne s’améliorera pas pendant la seconde moitié du comme nous le verrons dans la partie suivante.

L’éclairage historique de l’article de Denis VaugeoisDenis Vaugeois, « La langue d’un pays conquis », in . nous présente les troupes britanniques comme soucieuses de respecter les biens, la religion et les lois des Canadiens. Toutefois, en ce qui concerne le français rien n’est encore décidé. Il est à noter que les capitulations de Québec et de Montréal ont été rédigées en français et paradoxalement, le document qui fait du Canada une colonie britannique a également été rédigé en français.

Le statut de la langue

L’ indépendance des États-Unis en 1783 aura un impact considérable sur l’histoire de la langue française au Canada. En effet, une grande majorité de Loyalistes - ceux qui ont résisté jusqu’à la fin à l’indépendance des États-Unis - s’exilent au Canada. Et avec un certain étonnement, ils découvrent qu’on y parle français. Ils demandent immédiatement à être débarrassés des lois civiles françaises et réclament un district séparé.

Toutefois, en regard de cela se pose la question de la langue qui jusqu’alors avait été ignorée. En 1840, l’ Acte d’Union sanctionné à Londres décrète que tout document écrit émanant de la législature doit être rédigé en langue anglaise. Cette cohabitation du français et de l’anglais a bien entendu des impacts sur la langue elle-même et comme le souligne Vaugeois, « les Canadiens, reconnus autrefois pour la pureté de leur langue, ont depuis adopté bien des anglicanismes et des archaïsmes. »Denis Vaugeois, « La langue d’un pays conquis », in .

Le problème est réel. Le vocabulaire politique subit l’influence de l’anglais. Face à cela de nombreuses personnalités politiques font entendre leur voix dont notamment La Fontaine, Papineau et Elgin qui demandent la révocation de l’article 41 de la loi sur les langues officielles au Canada qui imposait des restrictions à l’usage de la langue française. C’est finalement en 1849, sous la pression de plus en plus importante d’Elgin que le parlement impérial révoque cet article. Se pose dès lors la question du statut du français car l’article n’est ni amendé ni remplacé. Londres avait choisi le vide constitutionnel. Le français se retrouve donc sans véritable statut alors que l’anglais quant à lui s’infiltre dans tous les domaines.

L’anglicisation et le régionalisme de la langue française après la conquête

La culture anglaise, à la suite de la conquête anglaise et à la présence des Loyalistes, s’infiltre dans toute la vie des Canadiens. Ainsi donc, avec l’accroissement de la population anglophone, les villes sont devenues des centres cosmopolites où l’anglais a pris le dessus. Les Anglais dominent également le secteur économique ce qui fait de l’anglais la langue des affaires.

Le français durant la conquête anglaise va, d’une part, être influencé curieusement par les régionalismes français et, d’autre part, par les anglicismes.

En effet, les textes écrits après 1760 attestent de changements manifestes du français, non seulement en raison de l’influence de l’anglais, mais également par une dynamique nouvelle qui régit le vocabulaire d’origine française provenant des usages régionaux de France.