Cheikh Saïd (aussi Cheik-SaïdLa graphie la plus courante jusque dans la seconde moitié du ., Šaykh Sa'īd ; en arabe : ) est une péninsule désertique située dans le sud-ouest du Yémen, face à l'île de Périm, dans le détroit de Bab-el-Mandeb.
Une compagnie marseillaise, qui avait acheté la contrée d'un cheikh local en 1868, tente d'y implanter un établissement commercial en 1870, mais confrontée à l'hostilité des autorités turques du Yémen, elle se retire définitivement des lieux à la fin de 1871, tout en affirmant maintenir ses droits.
En France, Cheikh Saïd fut par la suite présenté dans des atlas et des manuels d’histoire et de géographie, de même que dans des dictionnaires, comme étant ou ayant été une colonie française. En réalité, la France n’a jamais annexé ou occupé, ni même revendiqué ce territoire, qui n’a jamais été possession française. En 1935, dans une note adressée à l'état-major qui s'interrogeait sur les droits qu'aurait la France sur ce territoire, le ministère des Affaires étrangères précisait que Simon Imbert-Vier, « Frontières et limites à Djibouti durant la période coloniale (1884-1977) », Université de Provence - Aix-Marseille I, 2008, ..
Toponymie Cheikh Saïd tire son nom d'un cheikh vénéré dont le modeste tombeauDans son journal de bord, Henry de Monfreid, qui fit une brève escale à Cheikh Saïd en janvier 1914, décrit le tombeau comme « une paillotte à l'intérieur de laquelle flotte un pavillon de Mahomet. » était situé sur un des caps à l'extrémité de la péninsule. Dans la foulée de la tentative d’implantation à proximité de ce cap d’un établissement commercial par des Marseillais en 1870, on a fini par donner ce nom à toute la péninsule, qui auparavant était généralement connue sous le nom de péninsule de Bab el-Mandeb. Aujourd’hui, la République du Yémen et les cartes modernes privilégient Ras Menheli pour désigner cette péninsule mais les deux autres désignations sont toujours utilisées.
Particularité géographique
thumb|L'île de Périm vue des hauteurs de Cheikh Saïd L’extrémité de la péninsule renferme une demi-douzaine de pics isolés d’origine volcanique dont le plus haut, Jebel Menheli, s’élève à d'altitude. Ces pics surgissent d’une plaine basse et stérile couverte de sables et de dépôts madréporiques parfois solidifiés et cimentés. En retrait du littoral se trouvent deux massifs montagneux qu'un voyageur du décrit comme « des cimes escarpées, terminées en pointes aiguës, déchirées ou dentelées et même en aiguilles très élancées qui sont quelquefois séparées par de profondes vallées, parsemées de roches brisées de toutes dimensions »Jules Carrey, « La France et la mer Rouge », Revue scientifique, no 25, semestre, 21 juin 1884, .. Ces configurations donnent à la région un aspect de paysage lunaire. La péninsule projette plusieurs caps ou éperons rocheux à des distances variables dans la mer, et qui forment ainsi une série de petites baies peu profondes.
Histoire
Antiquité D’après les diverses descriptions qui en ont été faites, le port antique qui apparaît sous le nom d’Okêlis (Océlis) dans Le Périple de la mer Érythrée et d’autres sources classiques se situait à la hauteur du détroit de Bab el-Mandeb, très probablement à l’emplacement de l’actuel village de Shaykh Sa’îd près de la lagune de Khor Ghorera. Le site côtier mentionné dans les inscriptions sudarabiques sous le nom de Maddabân correspondrait à cette même localité. Il semble qu’il s’agissait d’un mouillage et d'un lieu d’avitaillement plutôt que d’un lieu de commerce, dont le monopole dans la région était détenu par le port voisin de Musa, l’actuel Mocha. Lors de la visite qu’il fit sur les lieux en 1835, le géomètre-topographe et explorateur J. R. Wellsted n’y vit aucune trace d’occupation antique..
Période moderne Tentative d’implantation commerciale française Entre 1840 et 1860, quelques essais d’implantations sur la côte africaine de la mer Rouge au sud de Massaoua — baie d’Amphilea, Edd, Zula — sont tentées par des maisons commerciales françaises. Ces diverses acquisitions, d’une valeur juridique douteuse, sont sans suiteImbert-Vier, .. Il en va de même du traité de cession de la baie d’Adulis, avec l'île Dessi, conclu en 1860 avec un ras tigréen par le commandant Russel lors d’une mission semi-officielle, mais que le gouvernement français décide finalement de ne pas ratifier.
Les projets d’implantation ont toujours porté sur la côte africaine de la mer Rouge mais en mars 1868, le cheikh Abdallah bin Mursin, d’une des tribus situées sur le territoire entre Aden et le cap de Bab el-Mandeb, fait remettre une lettre à l’agent consulaire français à Aden pour lui proposer, en échange de la protection de la France, Khor Amran ou un autre port situé sur son territoire pour qu’elle y fonde des établissements semblables à ceux des Anglais à Aden. Le commandant de Challié de la Minerve, chargé d’aller reconnaître ces ports, souligne dans son rapport que leurs abords sont dangereux et impraticables aux navires même de moyen tonnage, sans compter que l’établissement d’un protectorat aux confins de la zone d’influence des Anglais d’Aden serait la source de mille difficultés, sans offrir un seul avantage. On ne donne donc pas suite à l’offreGeorges Douin, Histoire du règne du Khédive Ismaël, tome III, partie, 1938, Le Caire, page 210.Gérard Arboit, Aux sources de la politique arabe de la France. Le Second Empire au Machreck, Paris, L’Harmattan, 2000, ..
thumb|upright|Alfred Rabaud en 1883 Quelques mois plus tard, c’est au tour du cheikh Ali Tabatt Dourein de la tribu des Akémis, qui se dit indépendante de toute suzeraineté ottomane, d’approcher un certain Bonaventure Mas, agent de la maison marseillaise Vidal Frères à Zanzibar, qui séjournait alors à Aden, pour lui proposer de lui vendre le territoire autour du cap Bab-el-Mandeb pour y construire un port de commerce. Le canal de Suez va bientôt ouvrir à la navigation et la proposition intéresse vivement Mas. Sans grands moyens financiers, il s’associe à Théodore Poilay, ancien employé de la Compagnie du canal de Suez, qui est alors l’agent à Aden de Rabaud Frères, autre maison de commerce marseillaise. Le octobre 1868, Poilay et Mas achètent du cheikh « un territoire depuis la pointe de Bab-el-Mandeb jusqu’à six heures de marche dans toutes les directions à partir du lieu-dit Cheik Saïd » pour thalers (environ ) payables dans les six mois sous peine de résiliation du contrat. L’acte de vente, passé en présence des sept principaux cheikhs des tribus voisines, est ensuite enregistré à Aden auprès de l’agent consulaire français, le baron de Créty. Ayant payé une compensation financière à Mas pour obtenir son désistement de l’affaire, Poilay rentre alors en France où, de concert avec Frédéric van den Broek, mandataire de la maison Rabaud à Paris où il jouissait d’appuis dans l’entourage de Napoléon III, il propose l’affaire à Alfred RabaudAyant séjourné à Zanzibar et sur la côte orientale de l’Afrique pour le compte de la maison familiale en 1853 et 1854, Alfred Rabaud connaît également Aden et le détroit de Bab-el-Mandeb. Il se peut qu'il ait incité Poilay et Mas à acheter le territoire. Jusqu’à sa mort en 1885, c’est lui qui prend toutes les initiatives concernant le projet Cheikh Saïd, qui lui tient à cœur, écrit-il, pour des motifs patriotiques et non mercantiles. et à son frère Édouard, qui décident alors de s’associer avec les frères Max et Auguste Bazin, armateurs de Marseille, pour se lancer dans l’aventureDouin, ..
thumb|Carte du Territoire du Bab-el-Mandeb Le 6 novembre 1868, les frères Bazin et Rabaud et Frédéric van den Broek forment la Société d’étude du territoire du Bab-el-Mandeb, au capital de , chargée d’exploiter la concession acquise le octobre. Sur une carte accompagnant le prospectus de la nouvelle société, les « six heures de marche dans toutes les directions à partir du lieu-dit Cheik Saïd » du contrat de vente se sont métamorphosées en un territoire délimité par un arc de cercle de de rayon couvrant . En plus d’une factorerie(vieilli) Agence ou comptoir d'un établissement commercial à l'étranger (surtout aux colonies). Le Nouveau Petit Robert (1993)., le projet prévoit la construction d’une digue, rendue nécessaire par le fait que la rade de Cheikh Saïd était intenable durant les quatre mois de la mousson d'hiver, et éventuellement d'un port dans la lagune intérieure de la péninsule.
thumb|left|Lagune de Cheikh Saïd Les promoteurs parlent d’un futur port commercial de premier ordre, d’un nouveau Marseille qui remplacerait rapidement Aden comme principal port et lieu de ravitaillement de la région. L’eau y serait bonne et abondante et on pourrait facilement s’y procurer du bois et des vivres à bon compte ; une colonie agricole pourrait y prospérer. On y trouverait du charbon par affleurement utilisable par les vapeursPaul Armand, « Les intérêts français et italiens dans la mer Rouge », Bulletin de la Société de géographie de Marseille, 1878, vol. 2, p. 367.Marcel Emerit, « Le premier projet d'établissement français sur la Côte des Somalis », Revue française d’histoire d’outre-mer, 1963, volume 50, no 179, p. 195-196.. En réalité, Cheikh Saïd est une péninsule au relief volcanique, aride et impropre à l’agriculture. Henry de Monfreid, qui s’y arrête en janvier 1914, en donne une description peu encourageante : « Il n’y a pas d’eau, sauf une eau saumâtre et magnésienne à plus de 4 kilomètres de la côte. Aucun bétail sur place, ni herbe, ni bois. » La population se réduit à environ 250 pêcheurs qui vivent dans des paillotes réparties sur les rives de la lagune intérieure, très poissonneuseHenry de Monfreid, « Journal de bord », dans Aventures extraordinaires, (1911-1921), Arthaud, 2007, p. 319-320..