La famille Bennet est une famille de fiction imaginée par la romancière britannique Jane Austen (1775-1817). Elle occupe une place centrale dans le roman Orgueil et Préjugés car c'est la famille de l'héroïne, Elizabeth. Les relations complexes entre ses divers membres influencent l'évolution de l'intrigue. Dans une société où le mariage est le seul avenir envisageable pour une jeune fille de bonne famille, la présence au foyer de cinq filles à marier sans autres atouts que leur bonne mine, ne peut qu'être source de soucis. Or les époux Bennet n'assument pas leur rôle d'éducateurs ; la mère se démène si maladroitement, sous l'œil goguenard d'un mari indifférent, qu'elle fait fuir le jeune homme riche qui a remarqué l'aînée et la plus jolie de ses filles. Ces dernières ont des comportements bien différents selon l'éducation qu'elles ont reçue ou qu'elles se sont donnée : si les deux aînées, Jane et Elizabeth, ont une conduite irréprochable et sont appréciées de leur père, si Mary, la moins jolie, affiche des prétentions intellectuelles et musicales, les deux plus jeunes sont laissées presque à l'abandon sous la supervision brouillonne de leur mère.
Les autres membres de la famille Bennet mis en scène par Jane Austen sont d'une part le frère et la sœur de Mrs Bennet, Mr Gardiner et Mrs Philips, d'autre part l'héritier désigné du domaine de Mr Bennet, un cousin éloigné, le sot et pompeux Mr Collins. Mr Gardiner et Mrs Philips contribuent de manière significative au déroulement et au dénouement du récit, mais à un niveau et dans un registre différent reflétant leur appartenance sociale respective. Le personnage de Collins sert de lien entre la petite noblesse campagnarde du Hertfordshire à laquelle appartiennent les Bennet et les grands propriétaires terriens que sont Lady Catherine de Bourgh et Mr Darcy.
Les intérêts légaux, financiers ou affectifs qui unissent ou divisent les membres de la famille Bennet permettent à Jane Austen d'en construire une image fluctuante et de poser un certain nombre de questions sociétales propres à son époque, en particulier sur l'éducation des filles et la légitimité de certains comportements.
Branche maternelle thumb|center|upright=3.5|alt=arbre généalogique|Les trois Gardiner de Meryton : Mrs Philips, Mrs Bennet, Mr Gardiner.
Si la narratrice reste muette sur les ascendants de Mr Bennet, on en sait un peu plus sur la famille de sa femme : Mrs Bennet, née Gardiner et mariée depuis vingt-trois ans, est fille d'un avoué de Meryton, dans le Hertfordshire. Elle a un frère et une sœur, tous deux mariés. Les deux femmes étant restées sur place, leur mariage les a fait évoluer dans des cercles à peine différents, tandis que leur frère a acquis une éducation et une situation sociale plus élevée, dans le grand commerce (), à Londres.
Mrs Bennet C'est (), prévient la narratrice dès le premier chapitre. Séduit , Mr Bennet l'a rapidement épousée, découvrant trop tard qu'elle était sotte, étroite d'esprit et superficielle. Quoique son prénom ne soit jamais mentionnéSon mari l'appelle en général « ma chère », n'utilisant « Mrs Bennet » que dans des occasions particulières : dans la bibliothèque, quand elle insiste pour qu'Elizabeth épouse Mr Collins (I,xx) ou au cours du repas où elle fait la liste des maisons que les Wickham pourraient louer (III, viii)., il est probable qu'elle s'appelle Jane, puisqu'il est d'usage de donner le prénom de la mère à la fille aînée. Sa fortune personnelle, héritée de son père, s'élève à , ce qui est une jolie somme pour quelqu'un de sa conditionCitation originale : ()..
Une petite bourgeoise ignorante et bornée thumb|alt=Un homme lit, tournant ostensiblement le dos à sa femme|Depuis 20 ans, la lecture permet à Mr Bennet de supporter la sottise de sa femme (Hugh Thomson, 1894). Mrs Bennet est, dans la fratrie Gardiner, celle qui fait le plus beau mariage, puisqu'elle épouse un hobereau local, un membre de la gentry, propriétaire d'un domaine rapportant annuelles. Or ce domaine est sous le régime de la « substitution » à un héritier mâle (), une règle de succession dont elle n'a jamais compris pourquoi son mari n'y pouvait rien changer, et qui assombrit son avenir et celui de ses filles, puisqu'elle et son mari n'ont pas réussi à avoir de garçon. Ils ont espéré, pendant des années encore après la naissance de Lydia, le fils qui aurait permis de mettre fin à l’entail, mais ils n'ont eu que des filles, cinq en sept ans. Et, maintenant qu'elle a perdu tout espoir de donner naissance à un fils, Mrs Bennet est obsédée par l'idée de perdre la sécurité matérielle et de déchoir de la situation sociale à laquelle elle est habituée. L'éventualité de devenir veuve et d'être chassée du domaine par l'héritier légitime la terrorise. De ce fait, son idée fixe, depuis que Jane, l'aînée, a atteint 16 ans, est l'impérieuse nécessité de trouver à ses filles un mari financièrement à l'aise, pour sa sauvegarde et la leur. Elle voit donc immédiatement l'intérêt de la venue d'« un beau parti », , dans la région. C'est ainsi qu'elle envoie Jane sous la pluie à Netherfield pour être sûre qu'on l'y retiendra, qu'elle encourage Mr Collins à demander la main d'Elizabeth et qu'elle se réjouit bruyamment du mariage de Lydia, triomphant sans vergogne (, précise la narratrice), indifférente aux raisons peu honorables qui l'ont rendu nécessaire, puisqu'il correspond à la réalisation du .
En se mariant, elle a changé de statut social, mais continue à se comporter comme une petite bourgeoise ignorante de Meryton. Elle fait partie des , ces personnages, comme Mr Collins ou Lady Catherine, figés et incapables d'évoluer : en vingt-trois ans de mariage elle n'a pas changé. Dès qu'elle est contrariée, incapable d'analyse, de réflexion ou de remise en cause, elle se met sur la défensive : elle a une crise d'angoisse ().
Son manque d'intelligence et son étroitesse d'esprit () ont rapidement entraîné le désintérêt de son mari, qui n'éprouve plus pour elle depuis longtemps qu'une indifférence moqueuse teintée de mépris. Bornée et ignorante, elle n'a qu'une très vague idée de la façon dont on se comporte dans la bonne société, cette upper class à laquelle appartiennent Darcy et les Bingley, et où elle voudrait voir entrer Jane. Sa notion d'un comportement élégant se résume en ce qu'elle dit de Sir William : (). Elle se conduit avec une vulgarité et un manque de tact embarrassants pour ses aînées, surtout à Netherfield, où sa prétention, sa sottise et son sont particulièrement évidents. Elle est complètement dépourvue d'empathie et n'est sensible qu'à l'apparence (la beauté de Jane, les uniformes de la milice, les dentelles de Mrs Hurst). Pour elle, ce ne sont pas les manières ou le comportement qui signalent l'appartenance à un rang élevé, c'est le luxe ostentatoire et l'étalage de sa richesse, et la validité d'un mariage se mesure à la quantité à acheter pour le trousseau de la mariée. Ainsi, le refus de Mr Bennet de vêtir de neuf sa chère Lydia pour le jour de ses noces la choque bien plus que son escapade et les quinze jours vécus en concubinage avec George Wickham.
Une hypocondriaque égocentrique thumb|left|upright=0.8|alt=Illustration. Une femme, à table, l'air faussement grondeur|Lorsque son mari annonce un hôte inconnu pour le dîner, Mrs Bennet s'imagine que c'est Bingley, et que Jane le lui a caché (C. E. Brock, 1895). Jane Austen a particulièrement chargé le personnage. Comme l'écrit Virginia Woolf, The Common Reader, cité dans l'introduction aux romans de Jane Austen, tome I, collection Omnibus, 1996, p.vi-vii. Dans la tradition de la comédie de mœurs et du roman didactique, elle se sert d'un personnage caricatural et parodique pour moquer certains travers de ses contemporains.
Mrs Bennet se distingue d'abord par sa propension à la logorrhée, un défaut que Thomas Gisborne considère comme spécifiquement féminin. Elle n'écoute aucun avis, surtout s'il vient d'Elizabeth (qu'elle n'apprécie pas), tient des discours redondants et répétitifs, bavardages agaçants, pleins d'absurdités et d'incohérences, qu'elle accompagne, lorsqu'elle est contrariée, de plaintes revenant en boucle et de continuelles remarques acariâtres que ses interlocuteurs se gardent bien d'interrompre, sachant que cela ne servirait qu'à les prolonger. Même la patiente Jane a du mal à supporter ses récriminations, lorsque Mrs Bennet manifeste à propos de l'absence de Bingley, avouant à Elizabeth combien le manque de maîtrise de soi de sa mère ravive sa souffrance.
Un autre travers mis en relief et systématiquement ridiculisé est sa « maladie nerveuse » ou plutôt sa tendance à utiliser sa prétendue faiblesse nerveuse pour se faire remarquer et attirer la compassion, à défaut de se faire aimer. Il y a des personnages particulièrement préoccupés par leur santé dans tous les romans de Jane Austen, de ces hypocondriaques qu'elle appelle (pauvre chou) dans ses lettres. Ces personnages égocentriques, qui utilisent leurs ennuis de santé réels ou imaginaires pour ramener tout à eux, semblent être inspirés par Mrs Austen, dont les plaintes relatives à sa santé avaient le don d'irriter Jane, qui les évoque avec un certain agacement ironique dans ses lettres à sa sœur [18 décembre 1798] () ; [17 janvier 1809] (). Même si, ajoute Pierre Goubert, A Memoir of Jane Austen, en 1870, et Jane Austen ; Her Life and Letters, (de William et Richard Arthur Austen-Leigh), en 1913, font de Mrs Austen une patiente nettement plus angélique.. La narratrice s'amuse ainsi à décrire sa joie déplacée, sa bonne humeur accablante pour son entourage (), depuis qu'elle sait que le mariage de Lydia va se faire, et sa hâte à vouloir annoncer la « bonne nouvelle » à tout Meryton, alors qu'elle gardait la chambre depuis quinze jours.
Certains critiques toutefois rappellent qu'il serait injuste de ne voir que ses défauts. Son obsession est justifiée par la situation : le cynisme de Mr Bennet n'empêchera pas Mr Collins d'hériter de Longbourn. Elle, au moins, à la différence de son mari, pense à l'avenir de ses filles en cherchant à les placer socialement. Dans un environnement où les demoiselles à marier sont nombreuses (tous les voisins, les Long, les Lucas, ont des filles ou des nièces à marier) et les partis intéressants rares, elle est beaucoup plus attentive à la compétition que lui et a, en quelque sorte, saturé le marché. Elle ne néglige donc pas ses filles, alors que lui se contente de les traiter toutes de , et de s'enfermer égoïstement dans sa bibliothèque. Déçu par son « intelligence médiocre » il s'amuse à la déconcerter avec son « humour sarcastique », mais il accroit l'anxiété de son « caractère inégal » en refusant d'accéder à des demandes légitimes : pourquoi lui dire qu'il n'ira pas visiter Bingley à son arrivée dans le pays, alors qu'il a la ferme intention de le faire ? Et quand elle se révolte contre l'injustice de l’entail, pourquoi lui rétorquer : ? Elle est bien consciente qu'il prend plaisir à la contrarier et n'éprouve . Pas assez intelligente pour comprendre sa tournure d'esprit et insatisfaite elle-même, elle () dit la narratrice. Elle souffre réellement de l'indifférence moqueuse, de l'insensibilité, du manque d'empathie de son mari et se sent incomprise ; son goût pour les visites et le bavardage est une consolation, un réconfort () de femme mal mariée.