La Nouvelle-Calédonie a développé, au travers des nombreuses communautés qui composent sa population, une grande mixité et diversité culturelles.
Culture ou cultures de Nouvelle-Calédonie ?
L'existence d'une éventuelle culture spécifiquement néo-calédonienne, rassemblant l'ensemble des communautés qui disposent chacune de leurs propres pratiques culturelles, fait l'objet de débat.
En revanche, Alain Martin, doctorant à l'université Paris-VIII et professeur au lycée Anova de Païta, envisage dans l'œuvre des écrivains Georges Baudoux et Jean Mariotti la recherche et la définition d'une culture calédonienne, estimant que, en parlant du premier : « Beaucoup voient en lui (avec Mariotti) le créateur de la littérature calédonienne, le créateur d'une nouvelle culture qui n'est ni une culture canaque (sic), ni une culture européenne, mais une culture calédonienne avec ses mythes et ses "détails" spécifiques : l'île, le lagon, sa faune et sa flore, son passé avec les Canaques (sic), les bagnards, les broussards, les colons ... l'Histoire et les histoires. Son œuvre écrit cette diversité ethnique et culturelle, en prenant "différents chemins d'écriture" : légendes, histoires, mythes, nouvelles, chansons, poèmes, et en nous faisant "entendre" la richesse des "parlers", qui sillonnent à son époque la Nouvelle-Calédonie : "le" français, le bichelamar, l'anglais, l'argot des bagnards et des colons. La mise en scène des "parlers" calédoniens est une des clefs de la compréhension de l'homme Baudoux et de son style »A. MARTIN, « La "mise en scène" de la parole canaque dans les Légendes canaques de Georges Baudoux (1870-1949) », in F. ANGLEVIEL (dir.), Parole, communication et symbole en Océanie, Actes du Colloque CORAIL, Vol. 7, éd. L'Harmattan, 1995, p. 72.. L'historien de la colonisation pénale Louis-José Barbançon. ou le militant « accordiste » Jean-Raymond Postic se sont faits les défenseurs d'une « calédonité », d'une identité commune pluriethnique en Nouvelle-Calédonie.
En 2008, le livre Identités culturelles et sentiment d'appartenance en Nouvelle-Calédonie : Sur le seuil de la maison commune de l'ethnologue Benoît Carteron, édité par L'Harmattan, reconnaît dans son introduction que : « L'existence et la force des groupes "ethniques" ne peuvent pas être minimisées en Nouvelle-Calédonie. En dépit des mélanges qui se sont produits dès l'arrivée des Européens et l'unification imposée par la colonisation, la plupart des habitants se rattachent à une communauté culturelle distincte et plus ou moins dans l'ensemble calédonien. En cherchant à être reconnues et prises en compte dans leurs spécificités, les communautés en présence renouvellent et légitiment les lignes de séparation déjà existantes : occupation de l'espace, langues, ressources économiques, disparités sociales, autorités reconnues, façons de penser et de se comporter au quotidien ... ». De là, il entend répondre à la problématique suivante : « Dans la cohabitation et le regard que les groupes culturels portent sur eux-mêmes et sur les autres, quels sont les signes qui manifestent, ou au contraire contredisent, l'émergence d'une identité culturelle commune ? »B. CARTERON, Identités culturelles et sentiment d'appartenance en Nouvelle-Calédonie : Sur le seuil de la maison commune, éd. L'Harmattan, 2008, p. 7-9..
Pratiques culturelles
Plusieurs pratiques ou champs culturels communs ont émergé par acculturations, inculturations et syncrétismes entre les différentes communautés de Nouvelle-Calédonie.
Langues Parler calédonien
L'emploi du français en Nouvelle-Calédonie, langue maternelle pour les Métropolitains d'origine et leurs descendants et langue véhiculaire pour les autres groupes, a vu se développer un accent particulier plus ou moins prononcé et des emprunts à la mosaïque ethnique composant la société néo-calédonienne. Les colons, les fonctionnaires civils et militaires, les bagnards ou forçats, les déportés politiques, de droit commun et de la Commune, populations souvent rudes, ont entretenu des expressions imagées et parfois grossières (comme en témoigne l'emploi fréquent de l'interjection « L'enculé », prononcé « L'Ônculé »), considérées aujourd'hui comme vulgaire, mais qui fait la base du parler néo-calédonien. La comparaison peut être faite avec l'anglais d'Australie., qui a également connu un peuplement de bagnards, de déportés et de fonctionnaires civils et militaires au : l'influence de ce peuplement se retrouve dans la langue d'aujourd'hui, dans plusieurs mots et expressions, et autres emprunts. S'y ajoute les apports des 28 langues vernaculaires kanaks (sensible dans la prononciation et l'accent, avec l'inversion phonique des sons "on" et "an", ou encore dans la tonalité qui subit un allongement phonétique, les a, les o, les an ayant une tonalité basse et allongée, à quoi s'ajoute l'emploi de mots ou expressions comme les exclamations ou interjections awa, ahou, yossi, tcha, ou les noms communs bagayou, kayafou, pilou, bougna, cagou, la plupart des toponymes qui ont été francisés), le tahitien (aita, nana, tabou, rae rae, manou ou pareo, fare), le wallisien (ayaoué, pia), le javanais (kakane, bami), le vietnamien (Chân đăng), le japonais (soyo), le bichelamar du Vanuatu (nakamal, tangyu tumas) et l'influence anglaise (tata, tinkyoubien, prononciation de certains mots comme « bus »).
Diffusion et protection des langues kanak
Maurice Leenhardt a mis en place à partir de 1944 des enseignements en langues océaniennes à l'École des langues orientales. Après sa retraite en 1953, son poste est repris tout d'abord par son fils Raymond (de 1947 à 1948 puis de 1953 à 1972) puis par Jacqueline de La Fontinelle, titulaire de la chaire de houaïlou puis de celle des langues océaniennes à partir de 1972 et jusqu'à sa retraite en 1999.
Le drehu est enseigné à l'INALCO depuis 1973 par Wamo Haocas (à l'origine engagé comme répétiteur en langue ajië, alors que sa langue maternelle est bien le drehu), au sein de la chaire de « houaïlou » transformée en 1977 en chaire de « langues océaniennes ». Depuis la retraite de Jacqueline de La Fontinelle en 1999, le drehu reste la seule langue de Nouvelle-Calédonie enseignée au sein de la section Langues Océaniennes de l'InstitutPrésentation des langues des Archipels d'Asie et du Pacifique, département Asie du Sud-Est, Haute-Asie, Pacifique de l'INALCO..
Localement, si l'enseignement des langues kanakes a été rejeté, autant dans le public que dans le privé, au profit du français à l'époque coloniale, les choses ont commencé à évoluer à la fin des années 1970 avec la mise en place de réflexions à ce sujet : on peut citer en 1979 un ouvrage collectif dirigé par l'ethnologue et phonologue André-Georges Haudricourt, intitulé Les langues mélanésiennes de Nouvelle-Calédonie et publié à l'initiative du bureau psychopédagogique de la direction diocésaine de l'enseignement catholique (DDEC), pour voir poser les bases du système d'écriture plus ou moins unanimement utilisé aujourd'hui, ainsi que dans le public la création en 1978 d'un Centre territorial de recherche et de documentation (CTRDP) chargé d'envisager l'enseignement de langues vernaculaires et de produire la documentation adéquate, et d'une mission aux langues et cultures régionales auprès du Vice-rectorat. Cette première expérience est un échec, du fait du manque de motivation des hommes politiques (et même des dirigeants kanaks qui ne sont pas encore convaincus de l'importance d'un enseignement en langue mélanésienne) et des parents ainsi que de la faible formation des enseignants, qui plus est souvent nommés dans d'autres zones linguistiques que celle de leur langue maternelle.
Le tournant réel intervient durant les événements des années 1980 (nom donné à la période d'affrontements entre indépendantistes et loyalistes, de 1984 à 1988), le Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS) et le « gouvernement provisoire de la Kanaky » (GPK) qui lui est associé (comme prélude à la création d'un État kanak indépendant) créent dans chacune des zones qu'ils contrôlent des « Écoles populaires kanak » (EPK) afin de développer le sentiment d'« identité kanak » chez les jeunes et lutter contre « l'acculturation » française par le biais des langues kanakes. Avec l'instauration du statut Fabius-Pisani en 1985 et la création de quatre régions, celles contrôlées majoritairement par les indépendantistes (le Centre, le Nord et les îles Loyauté) vont alors largement subventionner les EPK qui acquièrent donc un statut officiel et organiser des stages destinés à sensibiliser et à former des locuteurs pour en faire des intervenants dans les écoles (stages confiés notamment aux linguistes, chercheurs au CNRS, Jean-Claude et Françoise Rivierre en 1986). Cependant, le bilan des EPK est mitigé et a différé selon les régions : si certaines ont pu se maintenir à certains endroits plus longtemps que d'autres, et même après la signature des accords de Matignon en 1988 et l'établissement d'un « statu quo » entre partisans et opposants de l'indépendance, il n'en subsiste aujourd'hui plus qu'une, celle de Canala qui maintient une scolarisation dans les tribus pour les enfants de 2 à 9 ans tout en établissant des passerelles avec l'enseignement public à partir du cours moyen. En fait, la réussite des EPK a dépendu de la motivation des acteurs de la communauté locale, de la qualité de la formation des enseignants, du soutien financier des institutions et du maintien de relations avec l'enseignement public.
Après les Événements, les provinces Nord et Îles Loyauté ont continué autant que possible à financer les EPK subsistantes et ont développé de nouveaux programmes linguistiques et éducatifs, grâce à leur nouvelle compétence offerte par les accords de pouvoir modifier en partie les programmes du primaire pour que ceux-ci respectent mieux les réalités historiques et culturelles locales. Aux Îles, le plan « Enseignement intégré des langues maternelles » (EILM), élaboré en 1991 et entré en vigueur en 1994, semble avoir été plus ou moins couronné de succès. Dans le Nord, le plan « Paicî - Hoot ma Waap - Ajië - Xârâcùù » (PHAX) prévoit quant-à-lui d'instaurer cinq heures hebdomadaires en langues dans les écoles élémentaires (dont deux heures consacrées à l'éducation physique, deux autres à l'éducation artistique et la dernière à la géographie, à l'histoire et aux sciences), mais ce projet n'est pas suivi d'effetsF. Petit, Les Langues En Danger, Mémoires de la Societe de Linguistique de Paris, éd. Peeters Publishers, 2000, p. 87..
En 1992, le drehu de Lifou, le nengone de Maré, ainsi le paicî et l'ajië en Province Nord accèdent au statut d'épreuves optionnelles pour le baccalauréat.
La défense et l'enseignement des langues kanakes sont parmi les principaux enjeux définis par l'accord de Nouméa en 1998 :
Les langues kanakes sont, avec le français, des langues d'enseignement et de culture en Nouvelle-Calédonie. Leur place dans l'enseignement et les médias doit donc être accrue et faire l'objet d'une réflexion approfondie.
Une recherche scientifique et un enseignement universitaire sur les langues kanakes doivent être organisés en Nouvelle-Calédonie. L'institut national de langues et civilisations orientales y jouera un rôle essentiel. Pour que ces langues trouvent la place qui doit leur revenir dans l'enseignement primaire et secondaire, un effort important sera fait sur la formation des formateurs.
Une Académie des langues kanak, établissement local dont le conseil d'administration sera composé de locuteurs désignés en accord avec les autorités coutumières, sera mise en place. Elle fixera leurs règles d'usage et leur évolution.
Cette importance est confirmée dans la loi organique du fixant le fonctionnement des institutions néo-calédoniennes, aux articles 140 et 215Loi organique n°99-209 du 19 mars 1999 relative à la Nouvelle-Calédonie, LEGIFRANCE..