Le Grand Prix de France 1962 (XLVIIIe Grand Prix de l'A.C.F.), disputé sur le circuit de Rouen-les-Essarts le , est la cent-sixième épreuve du championnat du monde de Formule 1 courue depuis 1950 et la quatrième manche du championnat 1962.

Contexte avant la course Le championnat du monde Depuis la saison précédente, la Formule 1 suit la réglementation (dérivée de l'ancienne Formule 2 de la période 1957 à 1960), s'appuyant sur les points suivants : interdiction des moteurs suralimentés cylindrée minimale : cylindrée maximale : poids minimal : (à sec) double circuit de freinage obligatoire arceau de sécurité obligatoire (le haut du cerceau devant dépasser le casque du pilote) démarreur de bord obligatoire carburant commercial ravitaillement en huile interdit durant la course

Après avoir subi la domination de la Scuderia Ferrari en 1961, les constructeurs britanniques ont cette année retrouvé leur superbe, disposant désormais sur leurs légères et agiles monoplaces de moteurs V8 aussi efficaces que les V6 italiens. Hormis aux Grands Prix de Bruxelles et de Naples (hors championnat) remportés par la Ferrari de Willy Mairesse, les BRM, Lotus et, dans une moindre mesure, Cooper ont dominé leurs concurrentes. Dominée en performance pure, la Ferrari 156 ne doit qu'à sa remarquable fiabilité les classements honorables (une seconde et deux troisièmes places) obtenus par Phil Hill dans les trois épreuves du championnat disputées jusqu'alors, épreuves qui sont revenues à trois vainqueurs différents : la BRM de Graham Hill, la Cooper de Bruce McLaren et la Lotus de Jim Clark. Très attendues, les nouvelles Porsche à moteur huit cylindres manquent encore de mise au point et, à ce stade de la saison, le championnat reste très ouvert, Graham Hill disposant d'une très faible avance sur les autres prétendants au titre.

Le circuit thumb|right|alt=Rouen-les-Essarts|Vue récente du hameau des Essarts (en bas à gauche, enjambant l'autoroute, la D938, empruntée par l'ancien circuit).

Inauguré en 1950 par l'Automobile Club de Normandie, le circuit de Rouen-les-Essarts fut modernisé en 1952, à l'occasion du XXXIXe Grand Prix de l'A.C.F., avec la construction de grandes tribunes et de nouveaux stands. Le tracé initial, mesurant environ cinq kilomètres, empruntait la D938 depuis le hameau des Essarts, descendant jusqu'au niveau d'Orival, avant de remonter par la D132 jusqu'au chemin des Étoiles, qui ramenait les monoplaces vers le départ. En 1955, le circuit fut étendu au Nord, empruntant la D132 jusqu'à la nationale 138, utilisée sur un kilomètre jusqu'à la jonction avec la D938, qui traverse une partie du hameau jusqu'aux stands. Ainsi agrandi, le circuit développe six kilomètres et demi. Parfois surnommé "le petit Spa", il comporte de très belles courbes, notamment le difficile virage des Six Frères dans l'impressionnante descente vers le hameau du Nouveau Monde. Le nouveau tracé fut le théâtre du Grand Prix de France 1957, remporté par Juan Manuel Fangio, sur Maserati, au cours duquel Luigi Musso s'était adjugé le record du tour à 165,4 km/h de moyenne au volant de sa Ferrari. L'hiver 1961/1962 a été rigoureux, avec de nombreuses gelées, et la piste comporte plusieurs portions en mauvais état, les nombreux trous ayant été rebouchés à la hâte.

Monoplaces en lice Ferrari 156 "Usine" L'écurie italienne avait initialement engagé trois 156 F1 (près de 500 kg, moteur V6 de 200 chevaux, boîte de vitesses à six rapports) pour Phil Hill, Ricardo Rodríguez et Lorenzo Bandini mais, humilié par ses récents échecs, Enzo Ferrari a finalement annoncé aux organisateurs (par Télex) le forfait de son équipe, prenant pour prétexte les grèves affectant le secteur métallurgiste de son pays.

BRM P57 "Usine" L'équipe BRM engage deux P57 pour ses pilotes habituels, Graham Hill et Richie Ginther. Conçues sous la direction de Tony Rudd, ces monoplaces de 475 kg sont dotées d'un moteur V8 alimenté par injection indirecte Lucas. Les sorties d'échappement en «tuyaux d'orgue», utilisés en début de saison, ont été remplacés par des sorties «quatre en un», résistant mieux aux vibrations et améliorant la puissance, s'élevant désormais à 193 chevaux à 10250 tr/min. Après des essais infructueux par Ginther d'une boîte de vitesses Colotti à six rapports lors des sorties précédentes, la boîte 'cinq' BRM est définitivement retenue sur les deux voitures.

Lotus 25 & 24 "Usine" thumb|right|upright=1|La Lotus 25, seule monoplace du plateau à châssis monocoque. Pour la première fois de la saison, le Team Lotus dispose d'une deuxième monoplace de type 25, à châssis monocoque, Jim Clark disposant du châssis le plus récent (R2) tandis que Trevor Taylor se voit confier la voiture jusqu'alors utilisée par Clark (R1) et victorieuse en Belgique. Novatrice dans sa conception, la 25 est très légère (455 kg) et extrêmement basse, exigeant une position de conduite très allongée. Elle est équipée d'un moteur Coventry Climax FWMV (V8, 181 chevaux à 8200 tr/min) et d'une boîte de vitesses ZF à cinq rapports. L'équipe a également préparé deux modèles 24 à châssis multitubulaire (quatre fois moins rigide que la monocoque de la 25), l'un à moteur Climax FWMV qui, initialement destiné à Peter Arundell, servira de mulet, le second (à moteur BRM) que vient d'acquérir la Scuderia FilipinettiRevue Sport Auto - 20 août 1962.

Lotus 24 privées UDT Laystall engage la même équipe qu'en Belgique, une Lotus 24 à moteur Climax V8 pour Innes Ireland et une à moteur V8 BRM pour Masten Gregory. Jack Brabham n'est pas encore en mesure d'aligner sa propre monoplace, élaborée en partenariat avec Ron Tauranac, et engage son habituelle 24 à moteur Climax. Toujours privé de Stirling Moss, non rétabli de son grave accident de Goodwood, Rob Walker a une nouvelle fois confié sa Lotus-Climax à Maurice Trintignant. Jo Siffert hérite quant à lui de la Lotus 24 à moteur V8 BRM de la Scuderia Filipinetti, ancien mulet de l'équipe officielle. Ces voitures sont équipées de boîtes de vitesses Colotti à cinq rapports.

Porsche 804 "Usine" Après un début de saison très décevant, les Porsche 804 ont depuis bénéficié de nombreuses améliorations, suggérées par Dan Gurney et validées par de longues séances de mise au point sur le Nürburgring. Les 804 se présentent à Rouen avec une suspension arrière entièrement revue, tandis que l'alimentation est désormais assurée par quatre carburateurs Weber double-corps. La puissance du moteur huit cylindres à plat refroidi par air s'élève à 185 chevaux à 9200 tr/min, la monoplace dépassant à peine le poids minimal (450 kg). L'usine engage deux voitures, Gurney étant secondé par Joakim Bonnier.

Porsche 718 privée thumb|right|upright=1|La Cooper T60 à moteur Climax V8 ; Bruce McLaren a remporté les grands prix de Monaco et de Reims à son volant. Le Néerlandais Carel Godin de Beaufort engage une nouvelle fois son ancienne 718 à moteur quatre cylindres à plat refroidi par air. Initialement conçue pour la Formule 2, cette monoplace dispose de 165 chevaux.

Cooper T60 "Usine" Comme en Belgique, l'équipe officielle Cooper est présente avec deux T60 à moteur V8 Climax FWMV et boîte six vitesses, confiées à Bruce McLaren et Tony Maggs. Conçues par Owen Maddock, ces monoplaces pèsent environ 465 kg. Liquide de refroidissement et huile circulent à travers certains tubes du châssis, les radiateurs de refroidissement étant disposés à l'avant. Vainqueur du Grand Prix de Monaco le mois précédent, McLaren vient également de remporter le Grand Prix de Reims (hors championnat) à son volant.

Cooper T53 privée Jackie Lewis a engagé sa T53 personnelle, sous les couleurs de l'Ecurie Galloise. Elle est équipée d'un moteur Climax FPF (quatre cylindres de 152 chevaux).

Lola Mk4 L'équipe Bowmaker Racing de Reg Parnell aligne deux Lola Mk4 à moteur Climax V8 pour John Surtees et Roy Salvadori. Ces monoplaces de 490 kg utilisent le moteur V8 Climax FWMV, accouplé à une boîte de vitesses Colotti à cinq rapports.

Coureurs inscrits + Liste des pilotes inscrits Pilote Écurie Constructeur Modèle N° châssis Moteur Pneumatiques 2 Phil Hill Ferrari SEFAC Ferrari Ferrari 156 - Ferrari 178 V6 (120°) 4 Ricardo Rodríguez Ferrari SEFAC Ferrari Ferrari 156 - Ferrari 178 V6 (120°) 6 Lorenzo Bandini Ferrari SEFAC Ferrari Ferrari 156 - Ferrari 178 V6 (120°) 8 Graham Hill Owen Racing Organisation BRM BRM P57 5781 BRM P56 V8 10 Richie Ginther Owen Racing Organisation BRM BRM P57 5783 BRM P56 V8 12 Jim Clark Team Lotus Lotus Lotus 25 25 R2 Coventry Climax FWMV V8 12T Jim Clark Trevor Taylor Team Lotus Lotus Lotus 24 24-949 Coventry Climax FWMV V8 14 Trevor Taylor Team Lotus Lotus Lotus 25 25 R1 Coventry Climax FWMV V8 16 Peter Arundell Team Lotus Lotus Lotus 24 24-949 Coventry Climax FWMV V8 18 John Surtees Bowmaker Racing Lola Lola Mk4 BRGP-42 Coventry Climax FWMV V8 20 Roy Salvadori Bowmaker Racing Lola Lola Mk4 BRGP-43 Coventry Climax FWMV V8 22 Bruce McLaren Cooper Car Company Cooper Cooper T60 F1-17-61 Coventry Climax FWMV V8 24 Tony Maggs Cooper Car Company Cooper Cooper T60 F1-18-61 Coventry Climax FWMV V8 26 Jack Brabham Brabham Racing Organisation Lotus Lotus 24 24-947 Coventry Climax FWMV V8 28 Maurice Trintignant Rob Walker Racing Team Lotus Lotus 24 24-940 Coventry Climax FWMV V8 30 Dan Gurney Porsche System Engineering Porsche Porsche 804 804-02 Porsche 753 F8 32 Joakim Bonnier Porsche System Engineering Porsche Porsche 804 804-01 Porsche 753 F8 34 Masten Gregory UDT Laystall Racing Team Lotus Lotus 24 24-944 BRM P56 V8 36 Innes Ireland UDT Laystall Racing Team Lotus Lotus 24 24-942 Coventry Climax FWMV V8 36T Innes Ireland UDT Laystall Racing Team Lotus Lotus 24 24-945 Coventry Climax FWMV V8 38 Carel Godin de Beaufort Ecurie Maarsbergen Porsche Porsche 718 718-201 Porsche 547/3 F4 40 Jo Siffert Écurie Filipinetti Lotus Lotus 24 24-950 BRM P56 V8 42 Jackie Lewis Ecurie Galloise Cooper Cooper T53 F1-6-61 Coventry Climax FPF MkII L4

Qualifications Deux séances d'essais sont prévues, les matins des jeudi et vendredi précédant la course.

Première séance - jeudi 5 juillet C'est le jeudi matin à huit heures et demie que débute la première session qualificative. Alors que beaucoup de pilotes découvrent le circuit et tournent relativement prudemment, John Surtees (Lola) et Jim Clark (Lotus) se mettent très vite en action et établissent les premiers temps de référence, à plus de 172 km/h de moyenne. Devancé de quelques dixièmes de secondes par Surtees, Clark tente d'améliorer mais un bris de direction au beau milieu d'un virage occasionne une spectaculaire sortie de route de sa Lotus, heureusement sans gravité. Au volant d'une Porsche désormais au point, Dan Gurney se montre aussi rapide que les deux pilotes britanniques ; en fin de séance, il parvient à devancer Clark, échouant à deux dixièmes de Surtees. Mais c'est finalement Graham Hill qui, après une minutieuse mise au point de sa BRM, va s'attribuer le meilleur temps de ces essais matinaux, avec un tour à plus de 173 km/h de moyenne. Handicapé par des ennuis de carburation, Joakim Bonnier n'a pu profiter des améliorations apportées sur les Porsche et se trouve relégué très loin de son coéquipier. Pour Bruce McLaren, la situation est bien pire, le premier pilote de l'équipe Cooper n'ayant pu effectuer aucun tour rapide à cause d'une multitude de problèmes mécaniques.

thumb|upright|right|alt=Graham Hill|À plus de 173 km/h de moyenne, Graham Hill s'est montré le plus rapide lors de la matinée d'essais du jeudi.