Le général Cornelio Judas Tadeo de Saavedra y Rodríguez (Otuyo, Corregimiento de Potosí (dans l'actuelle Bolivie), vice-royauté du Pérou, 1759 ― Buenos Aires, Provinces-Unies du Río de la Plata, 1829) est un militaire et homme d’État argentin.

Il joua un rôle décisif dans la révolution de Mai (1810), prélude à l’indépendance de l’Argentine. Son ascension politique remonte aux invasions britanniques du Río de la Plata, lorsque, ayant pris la tête du Régiment de Patriciens, corps d’armée criollo formé en 1807 à la suite de cet événement, il devint, de fait, une des figures de premier plan de la politique locale. Amené à présider le premier gouvernement autonome issu de la révolution de Mai, dit Première Junte de gouvernement des Provinces-Unies du Río de la Plata, puis la Junta Grande, gouvernement élargi qui lui succéda, il fut le premier chef d’État de la nation argentine naissante.

Désireux de prendre le commandement de l’armée du Nord (esp. Ejército del Norte) démoralisée, et de diriger en personne les campagnes militaires contre les royalistes, il renonça à sa fonction de président de la Junte au profit de Domingo Matheu. Son départ fut cependant mis à profit par ses opposants, qui s’empressèrent de remplacer la Junta Grande par le Premier Triumvirat, de limoger Saavedra et de lancer des mandats d’arrêt contre lui. Saavedra se tint éloigné de Buenos Aires jusqu’à ce que les charges à son encontre eurent été levées en 1815. Rétabli dans ses titres, il exerça à nouveau de hautes fonctions militaires, mais les événements politiques de 1820 le contraignirent à reprendre le chemin de l’exil. Revenu en Argentine, il passa ses dernières années dans son domaine et mit à profit sa retraite définitive de l’armée pour rédiger ses mémoires.

Débuts en politique

Saavedra naquit au sein d’une famille criollo d’ascendance espagnole, dans le domaine agricole de La Fombera, situé dans le village d’Otuyo, près de l’ancienne ville impériale de Potosí, dans ce qui était alors la vice-royauté du Pérou, aujourd’hui en république de Bolivie.

Ses parents étaient Santiago Felipe de Saavedra y Palma, originaire de Buenos Aires, et Teresa Rodríguez de Güiraldes, native de Potosí. En 1767, la famille déménagea vers Buenos Aires, où entre 1773 et 1776, Cornelio suivit les cours de philosophie et grammaire latine au Collège Royal Saint-Charles (en esp. Colegio Real de San Carlos, actuel Colegio Nacional Buenos Aires). Quoique très bon élève, il ne put compléter sa scolarité, devant se consacrer à la gestion du domaine familial.

En 1788, il épousa María Francisca Cabrera y Saavedra, sa cousine germaine, qui mourut en 1798. L’année d’auparavant, il avait posé les premiers jalons de sa carrière politique en assumant différentes fonctions administratives au cabildo de Buenos Aires, ville qui venait d’accéder au rang de capitale de la vice-royauté du Río de la Plata, fondée en 1777. Il fit ses premiers pas en politique en 1797, lorsqu’il fut nommé conseiller municipal (Regidor) du Cabildo, puis en 1801, en se faisant élire alcade de premier vote (Alcalde de primer voto). Cette même année, il convola en secondes noces avec Saturnina Otárola del Rivero, fille du colonel José Antonio Gregorio de Otálora, conseiller au Cabildo de Buenos Aires et un des commerçants les plus fortunés du territoire. En 1805, il se vit confier la charge d'administrateur des grains au sein d’un organe gouvernemental dont la mission était d’assurer l’approvisionnement en blé et autres céréales de la ville.

Le Régiment de Patriciens thumb|Tableau représentant Cornelio Saavedra. Sa vocation militaire devait se faire jour en 1806, à l’occasion de la première des invasions anglaises du Río de la Plata, lors de laquelle il prit part à la reconquête de Buenos Aires. Le nouveau vice-roi Jacques de Liniers, prévoyant une possible contre-attaque anglaise, ordonna de former des bataillons de milices, organisés selon l’arme et la région d’origine. Le plus important en effectifs fut le Corps de Patriciens, composé de volontaires d’infanterie originaires de Buenos Aires, qui réussirent à constituer trois bataillons. Chaque bataillon pouvait élire son propre chef, y compris son commandant, et le Corps de Patriciens élut Saavedra. Ce régiment existe encore aujourd’hui, sous l’appellation de Régiment d’infanterie , et a repris la dénomination historique de Patricios. Les trois bataillons dont se composait le régiment étaient commandés par Esteban Romero, Domingo Urien et Manuel Belgrano, lequel par la suite renoncera à ce commandement au profit de Juan José Viamonte.

Au début de l’année suivante survint une nouvelle attaque anglaise. Cornelio Saavedra fit alors mouvement vers Montevideo, mais, arrivé trop tard, ne put prévenir le siège de la ville. En conséquence, il se borna à saisir tous les équipements défensifs de Colonia del Sacramento et à les transférer à Buenos Aires afin de fortifier cette ville. Peu après se produisit la seconde invasion de Buenos Aires ; l’armée de l’envahisseur comptait et 18 canons, effectifs de loin supérieurs aux , 6 canons et 2 obusiers mis à contribution par les Anglais lors de la première invasion. Dans la foulée d’une victoire initiale dans la bataille de Miserere, un peu en dehors de la ville, l’armée anglaise pénétra dans Buenos Aires deux jours plus tard, le . Elle se heurta toutefois à une ville pleinement préparée à lui résister, à telle enseigne que même les femmes, les enfants et les esclaves prenaient part à la défense. Deux jours après, le général anglais John Whitelocke accepta de se rendre, mettant un terme à l’attaque et retirant de Montevideo les forces anglaises.

Cependant, la résistance victorieuse contre l’occupation avait modifié les rapports entre les différentes catégories d’habitants de Buenos Aires. Jusqu’alors, les criollos, de souche espagnole mais nés sur le continent américain, avaient toujours été écartés de la prise de décision et du débat politiques. À la suite de la création des milices criollas et au fait que la victoire fut dans les deux cas obtenue sans intervention militaire de la métropole, l’on entendait à présent, dans certains secteurs de la société, des voix s’élever pour plaider, à différents degrés, en faveur de changements dans l’ordre social établi et réclamer une présence et une influence criollo plus importantes au sein du gouvernement de la colonie. Saavedra fut une des figures clef de ces aspirations nouvelles, attendu qu’il commandait le régiment le plus nombreux, et que sa position apparaissait donc décisive dans les débats. À partir de 1808, il fit partie du groupe révolutionnaire secret appelé Société des Sept (esp. Sociedad de los Siete), dont les réunions se tenaient dans la savonnerie de Hipólito Vieytes et à la maison de campagne de Rodríguez Peña. Saavedra se distinguait, à l’endroit des moyens à employer pour mener à bien la révolution, par une attitude plus circonspecte et calculatrice, qui contrastait avec l’exaltation de Juan José Castelli ou Mariano Moreno.

La mutinerie d’Álzaga thumb|150px|Le vice-roi Jacques de Liniers, que Saavedra sut défendre avec succès. Le , l’alcade de Buenos Aires, Martín de Álzaga, s’empara du Cabildo de la ville, et, dans une tentative de destituer Liniers, prétexta des origines françaises de celui-ci pour l’accuser de comploter avec la France, pays qui avait déclenché l’année précédente une guerre contre l’Espagne. Le mouvement d'Álzaga reçut l’appui du gouverneur de Montevideo, Francisco Javier de Elío, lequel, pour les raisons déjà indiquées, avait récusé la légitimité de Liniers et formé une junte de gouvernement dans cette ville. Son dessein était de déposer le vice-roi et d’obtenir qu’une junte de gouvernement prît la direction des affaires dans la vice-royauté, à l’instar des Juntes qui en Espagne se substituèrent à l’autorité du roi Ferdinand VII, gardé prisonnier par Bonaparte. Les insurgés, après avoir cerné l’actuelle place de Mai et s’être emparés du Cabildo, exigèrent, et réussirent à obtenir, la démission du vice-roi. Mais Saavedra, réagissant promptement, parvint à faire avorter la tentative.

Cette mutinerie, qui n’avait aucune visée indépendantiste, avait été emmenée principalement par des Espagnols péninsulaires. Ses principaux instigateurs furent exilés à Carmen de Patagones, à de Buenos Aires. Quelques mois plus tard, pour mettre fin aux disputes, la Junte de Séville résolut de remplacer Liniers par Baltasar Hidalgo de Cisneros dans la fonction de vice-roi.

Depuis cette tentative de prise de pouvoir, Saavedra faisait figure d’arbitre de la politique locale. Les révolutionnaires l’approchèrent pour qu’il appuyât leurs mouvements, mais il leur répondait « Compatriotes et messieurs, il n’est pas encore temps ; permettez aux figues de mûrir, et ensuite nous les mangerons ».

Pendant la crise qu’avait provoquée au milieu de 1809 le remplacement du vice-roi Liniers, il entretint quelques contacts avec les carlotistes, c'est-à-dire avec les représentants d'une faction s’efforçant de faire introniser, dans le Río de la Plata, la princesse Charlotte Joaquime de Bourbon comme étape préalable à l’indépendance d’avec l’Espagne. Cependant, l’appui d’Elío et de Liniers au nouveau vice-roi Cisneros lui fit clairement comprendre « qu’il n’était pas temps encore ». De sorte que, hormis une lettre de soutien envoyée à la princesse, qui du reste n’eut aucune conséquence, il s’abstint d’appuyer plus avant le projet politique de celle-ci.

Saavedra jugeait inéluctable la chute de l’Espagne face aux forces de Napoléon Bonaparte, et considérait que le moment le plus propice au déclenchement d'une révolution serait celui où parviendrait la nouvelle de la victoire napoléonienne : Memoria Autógrafa, Buenos Aires: Eudeba, 1968.

La révolution de Mai

En arriva la nouvelle que l’Espagne était désormais tout entière sous la domination française, à l’exception de Cadix, où s’était constitué un Conseil de Régence destiné à remplacer la Junte suprême de Séville. Cette nouvelle déclencha le processus révolutionnaire connu sous le nom de révolution de Mai. La direction de ce processus était aux mains d’un groupe secret dont faisaient partie Manuel Belgrano, Juan José Paso, Juan José Castelli, Nicolás Rodríguez Peña, Mariano Moreno et Hipólito Vieytes, parmi d’autres. Ils avaient besoin de l’appui de Saavedra et des autres chefs militaires pour agir, attendu que, sans eux, ils n’auraient pas été en mesure d’affronter le vice-roi.

Des années plus tard, dans une lettre à Viamonte, Saavedra écrivit :

Lorsqu’il eut connaissance de la chute de la Junte de Séville, le colonel Viamonte fit appeler d’urgence Saavedra, qui se trouvait alors à la campagne. On lui communiqua la nouvelle et les réactions qu’elle avait suscitées, puis on lui demanda : direz-vous de nouveau qu'il n’est point encore temps ? On lui montra aussi la proclamation que venait de publier Cisneros, tendant à convoquer un cabildo ouvert pour décider de la conduite à tenir. Saavedra la lut, et donna sa fameuse réponse :

thumb|200px|Le Cabildo ouvert du 22 mai 1810, où le point de vue de Saavedra finit par s’imposer. Le , Cisneros manda Saavedra et Martín Rodríguez et exigea d’eux leur appui contre une possible insurrection. Tous deux refusèrent ; Saavedra représenta à Cisneros qu’il devait démissionner, attendu que la Junte de Séville, qui l’avait nommé vice-roi, avait cessé d’exister. Devant cette situation, Cisneros finit par acquiescer à la tenue d’un cabildo ouvert, que Castelli y Rodríguez avaient déjà sollicité de lui le jour précédent.

Le lendemain, une multitude en armes, emmenée par Domingo French et Antonio Beruti, vint occuper la Plaza de Mayo et, sceptique quant à l'intention de Cisneros de permettre réellement un cabildo ouvert, en réclama la tenue. Saavedra cependant, en assurant que le Régiment de Patriciens soutenait leurs revendications, sut amener la foule à se disperser.