La « propagande par le fait », à ne pas confondre avec l'« action directe », est une stratégie d'action politique développée par une partie des militants anarchistes à la fin du , en association avec la propagande écrite et verbale. Elle proclame le « fait insurrectionnel » « moyen de propagande le plus efficace » et vise à sortir du « terrain légal » pour passer d'une « période d’affirmation » à une « période d’action », de « révolte permanente », la « seule voie menant à la révolution ».

La « propagande par le fait » utilise des moyens très divers, dans l'espoir de provoquer une prise de conscience populaire : elle englobe les attentats, les actions de récupération et de reprise individuelle, les expéditions punitives, le sabotage, le boycott, voire certains actes de guérilla.

Bien qu'ayant été largement répandu au niveau mondial, le recours à ce type d'action reste un phénomène marginal, dénoncé par de nombreux anarchistes.

Histoire À l'instar du terrorisme russe de la fin du , l'action violente anarchiste bénéficie d'une représentation positive dans l'imaginaire populaireGérard Chaliand, Arnaud Blin, Histoire du terrorisme : de l'Antiquité à al-Qaida, Bayard, « Essais », 2004 . Perçu comme un idéalisme révolté et romantique, l'action violente anarchiste doit en partie cette sympathie à la littérature classique, et ce malgré des faits parfois d'une extrême violence. Oscillant entre l'approbation et la condamnation, certains auteurs semblent éprouver une sorte de fascination pour l'action violente anarchiste. De manière paradoxale, certains écrivains, à l'exemple d'Octave Mirbeau et de Bernard Lazare, pourtant proches de l'anarchisme, semblent résister à cette fascination pour « l'anarchisme masqué », alors que d'autres, sans sympathie anarchiste affirmée, s'en font les plus ardents défenseurs. Naturalistes et symbolistes s'affrontent également sur ce terrain, les premiers condamnant l'« éternelle poésie noire » (Zola), les seconds saluant l'« éclat décoratif » de l'attentat (Mallarmé).

L'anarchisme est depuis longtemps associé à l'action violente dans l'esprit du public et des pouvoirs. En dépit des critiques, parfois sévères, adressées par beaucoup de théoriciens, sympathisants et activistes libertaires, à l'exemple d'Élisée Reclus et Pierre Kropotkine, l'imaginaire collectif continue d'associer l'anarchisme au chaos, à la violence, voire à la destruction pure et simple de la société Martha Crenshaw, Terrorism in Context, Pennsylvania State University Press, 1995 .

Contexte économique et social

Le premier auteur donnant à l'anarchie un sens positif est Pierre-Joseph Proudhon en 1840, avec la publication de son livre Qu'est-ce que la propriété ? L'anarchisme, d'abord connoté négativement, se développe au à travers plusieurs pays comme l'Allemagne, l'Italie avec Errico Malatesta ou encore dans les pays anglo-saxons au sein des Industrial Workers of the World, et la Russie avec Kropotkine. Cette période connaît de grandes tensions nationales et sociales propices aux discours révolutionnaires Walter Laqueur, The New Terrorism: Fanaticism and the Arms of Mass Destruction, Oxford University Press, .

thumb|left|Pyramide du système capitaliste (1911)

Europe et États-Unis connaissent progrès techniques et transformations économiques jusqu'alors sans précédent. De 1800 à 1870, le PIB par habitant des pays industrialisés est multiplié par quatre, mais pourtant le niveau de vie de la plus grande partie de la population ne s'améliore pas.

Dans le milieu des années 1890, les progrès de la deuxième révolution industrielle et de l'industrie lourde contribuent à structurer les mouvements ouvriers. L'essor des partis ouvriers et du syndicalisme alimente l'espoir d'une amélioration, à terme, du quotidien, mais aussi d'un renversement du capitalisme.

Entre 1875 et 1885, les salaires ouvriers en France restent bas, à peine supérieurs à ceux de la Société d'Ancien Régime. Puis, entre 1895 et 1914, ils connaissent une progression de 20 % dans les pays industrialisés. En même temps, les rudiments d'une sécurité sociale se mettent en place.

Ces améliorations significatives résultent largement d'une prise en compte par une partie du personnel politique des revendications des salariés. En accompagnement des développements de l'industrie, les pays développés comptent en 1890 déjà 2,2 millions de syndiqués. Ils sont 4,9 millions en 1900 ; 8,3 millions en 1910 ; 15,3 millions en 1913 ; 34,5 millions en 1919, .

Origines

L'échec sur le plan social des révolutions de 1848, les persécutions subies par les milieux socialistes ainsi que les conditions difficiles rencontrées par les exilés, entraînent peu à peu le raidissement des positions socialiste-révolutionnaires et anarchistes. Dans son essai (Le Meurtre, 1848), le radical démocrate Karl Heinzen élabore la première doctrine cohérente du terrorisme : .

En 1871, la Semaine sanglante met fin à la Commune de Paris, la section française de l'Association internationale des travailleurs est dissoute, . Le mur des Fédérés devient dès lors le symbole de l'oppression bourgeoise. Eugène Pottier proclame dans Le Mur voilé (1886), .

Le massacre de Parisiens par Adolphe Thiers, avec l'approbation quasi unanime des classes moyennes, marque un tournant moral dans l'histoire ouvrière européenne. De nombreux révolutionnaires finirent par se convaincre que la terreur devait être combattue par la terreur, et ce d'autant plus facilement que les exécutions de masse continuaient en Russie, s'ajoutant aux massacres de prisonniers constatés à Cadix en 1873, à la liquidation violente par l'armée des vagues de grèves de 1877 aux États-Unis ou encore aux erreurs judiciaires condamnant à mort des innocents comme à Chicago en 1886.

Développement

En 1876, au cours du congrès international de Berne, Errico Malatesta lance .

Le , Andrea Costa anime à Genève une conférence sur la « propagande par le fait ». Andrea Costa est considéré par James Guillaume comme l'inventeur de ce néologisme popularisé quelques semaines plus tard par Paul Brousse dans un article du Bulletin de la Fédération jurassienne.

Dès son apparition en France, la presse anarchiste défend ces méthodes d'action. La Révolution sociale, créée et financée par le Prefet de police Andrieux, inaugure une rubrique « Études scientifiques » sur la fabrication des bombes. La Lutte, Le Drapeau noir, La Varlope et La Lutte sociale suivent en créant des rubriques aux noms évocateurs tels que « Produits antibourgeois » ou « Arsenal scientifiqueJean Maitron, Le Mouvement anarchiste en France, Gallimard, coll. « Tel », 1992 ». Dans Le Révolté du , Pierre Kropotkine clame L'article du Révolté n'est pas signé ; la citation a également été attribuée à Carlo Cafiero ().. Mais, sept ans plus tard, Kropotkine écrit, toujours dans Le Révolté, qu'

Le , Louise Michel déclare au groupe révolutionnaire du arrondissement de Paris :

Mais regardez donc ce qui se passe en Russie ; regardez le grand parti nihiliste, voyez ses membres qui savent si hardiment et si glorieusement mourir ! Que ne faites-vous comme eux ? Manque-t-il donc de pioches pour creuser des souterrains, de dynamite pour faire sauter Paris, de pétrole pour tout incendier ?  Imitez les nihilistes, et je serai à votre tête ; alors seulement nous serons dignes de la liberté, nous pourrons la conquérir ; sur les débris d'une société pourrie qui craque de toutes parts et dont tout bon citoyen doit se débarrasser par le fer et le feu, nous établirons le nouveau monde socialLouise Michel, citée par Louis Andrieux, Souvenirs d'un préfet de police, Paris, J. Rouff, 1885, .

Cette nouvelle stratégie est adoptée le au Congrès international anarchiste de Londres (où étaient présents Louise Michel et Émile Pouget). Elle devait se trouver sur le terrain de l'illégalité, avec des moyens en adéquation avec le but révolutionnaire qu'était le communisme libertaire.

En 1882, le groupe La Panthère des Batignolles (Paris, ) consacre sa première réunion à la « confection des bombes à main ». Des tombolas sont organisées, avec des armes pour lots principaux.

Les mots d'ordre véhiculés par la presse anarchiste de l'époque correspondent à une stratégie d'action fondée sur des actes individuels allant de l'assassinat à l'incendie, en passant par l'empoisonnement ou le pillage. Il ne s'agit pas, par ses moyens, de régler les problèmes sociaux mais d'attirer l'attention des exploités sur les causes de leur servitude.

Kropotkine (et entretemps beaucoup d'autres ) change de position en 1887 (quelques années avant la période ).

« L'âge d'or » du terrorisme anarchiste (1880-1888) La « propagande par le fait » se réalise par une série de coups de main, de faits insurrectionnels, d'assassinats et d'attentats vengeurs. Elle mêle socialiste-révolutionnaires, nihilistes et anarchistes, qu'il est parfois difficile de différencier, d'autant que ces mouvements sont tous trois influencés par les idées de Mikhaïl Bakounine. C'est lui qui conceptualisa l'action directe en l'associant à la terreur et en la mettant directement en application à Lyon.

Je voudrais que le prix de ma vie, c’est-à-dire ma mort, fût l’étincelle qui mît le feu aux poudres, et que la Révolution éclatât. Cela suffit aux âmes tendres et droites qui roulent sous l’échafaud

thumb|left|Propagande anti-anarchiste (1919).

La section italienne de l'AIT, à l'origine de cette nouvelle stratégie politique, crée le Comité italien pour la révolution sociale en et organise aussitôt plusieurs tentatives de soulèvements populaires jusqu'en 1877 Pier Carlo Masini, Storia degli anarchici italianida Bakunin a Malatesta (1862-1892), Biblioteca Universale Rizzoli, 1974Gaetano Manfredonia, La Chanson anarchiste en France des origines à 1914, Paris, L'Harmattan, 1997 .

La plus connue est organisée par Carlo Cafiero et Errico Malatesta. Le , une trentaine de militants armés, dont les deux théoriciens, surgirent dans les montagnes de la province italienne de Bénévent, brûlèrent les actes de propriété d'un petit village, distribuèrent aux miséreux le contenu de la caisse du percepteur, tentèrent d'appliquer un « communisme libertaire en miniature ». Les paysans les ont observés mais pas suivis, malgré un enthousiasme relatif au départ quand l'autorité du roi fut abolie dans ces villages. Les anarchistes furent finalement capturés, après une fusillade.

Ces premiers essais de guérilla échouèrent sans avoir inquiété la monarchie italienne, mais ils impressionnent durablement les compagnons. Rapidement, toute forme d'action contre la propriété privée ou les pouvoirs publics est considérée comme « propagande par le fait ». Influencés par les nihilistes, les anarchistes conçoivent de plus en plus l'action anarchiste sous l'angle du terrorisme, au détriment des activités syndicales ou collectives.

1878 marque l'entrée dans l'âge « classique » du terrorisme. Pendant un demi-siècle, l'imaginaire bourgeois sera hanté par la figure du nihiliste et de l'anarchiste, poseurs de bombe

Véra Zassoulitch, première femme à passer à l'action, tente le d'assassiner le général Fiodor Trepov, responsable de la torture des prisonniers narodniks. Jugée le , elle est acquittée.

Le et le , l'empereur Guillaume d'Allemagne est victime de deux tentatives d'assassinat organisées par les anarchistes Max Hödel et Karl Nobiling. Ces tentatives serviront de prétexte à Bismarck pour réprimer les sociaux-démocrates allemands, en faisant adopter par le Reichstag le les « lois anti-socialistes » .

Le , Joan Oliva Moncasi tente d'assassiner le roi Alphonse XII d'Espagne. Le , c'est au tour de Giovanni Passannante de tenter d'assassiner le roi Humbert d'Italie.