Léon Walras, né le à Évreux (Eure) et mort le à Montreux (canton de Vaud, Suisse romande), est un économiste français dont la carrière universitaire s'est entièrement déroulée à l'université de Lausanne en Suisse.

S'il a profondément marqué l'histoire de la science économique, sa pensée a eu du mal à s'imposer en France. Ayant pour seuls diplômes deux baccalauréats, Walras a malgré tout toujours été soutenu par son père Auguste Walras, un inspecteur d'académie passionné d'économie, dont il a repris dans une large mesure la doctrine économique. C'est grâce à Louis Ruchonnet, un homme politique radical du canton de Vaud ayant également occupé des fonctions nationales en Suisse, qu'il est nommé professeur dans cette institution. C'est encore lui qui l'aide à diffuser son œuvre. Pour l'homme politique suisse, il s'agit aussi d'asseoir la réputation de l'université de Lausanne.

Pour comprendre l'œuvre complète de Walras, pas seulement la partie la plus connue centrée sur la notion d'équilibre général, il est important de se souvenir qu'il distingue trois types d'économie : l'économie pure, l'économie sociale et l'économie appliquée. L'économie pure est l'objet d'une science pure qui étudie des faits naturels dépendant de forces aveugles et fatales. L'économie sociale, objet d'une science pure morale et d'une science pure appliquée, vise à définir un idéal de justice. Quant à l'économie politique appliquée, elle a pour but de donner des lignes directrices pour l'action.

Walras est surtout connu pour son livre Économie politique pure, un ouvrage où les échanges n'ont lieu qu'après qu'un tâtonnement (dit walrasien) guidé par un supposé commissaire-priseur a permis d'atteindre l'équilibre de marché. Sur cette base, il démontre de façon mathématique à partir d'une seule hypothèse, la rareté, l'existence d'un équilibre général. C'est ce concept d'équilibre général qui conduit Joseph Schumpeter à considérer Walras comme .. La notion d'équilibre général est très rapidement adoptée par des économistes majeurs tels que Vilfredo Pareto, Knut Wicksell ou Gustav Cassel. Se plaçant surtout du côté de l'analyse économique, John Hicks et Paul Samuelson utilisent l'apport walrasien dans l'élaboration de la synthèse néoclassique. De leurs côtés, Kenneth Arrow et Gérard Debreu, se plaçant dans une perspective de logicien et de mathématicien, tenteront de déterminer les conditions nécessaires pour qu'il y ait équilibre.

Les écrits de Walras sur l'économie sociale et l'économie appliquée sont beaucoup moins appréciés par Schumpeter et par Vilfredo Pareto, le successeur de Walras à Lausanne, qui tient l'économie sociale de Walras pour une œuvre de métaphysique. Cette facette de l'œuvre de Walras a été abordée de façon systématique assez tardivement, notamment grâce aux recherches menées à partir des années 1980 par le centre Auguste et Léon Walras de l'Université de Lyon II. Cette partie de son œuvre, très marquée par l'économie politique par différence avec la science économique pure, fournit à l'économiste de Lausanne la possibilité de se situer par rapport à ses contemporains. Il critique Proudhon, les saint-simoniens, les fouriéristes et les marxistes, mais est influencé par l'école démocratique d'Étienne Vacherot. Cette partie de son œuvre a conduit les spécialistes de Walras à s'interroger pour savoir s'il fallait le considérer comme libéral ou socialiste.

Pour Pierre Dockès, Walras est un socialiste singulier, tandis que pour Pierre Herland, il serait surtout libéral, et que pour Jean-Pierre Potier, c'est un socialiste libéral. Son libéralisme n'est toutefois pas celui de l'école autrichienne qui, en général, a peu d'empathie avec l'équilibre général. Pour donner quelques grands traits de la pensée de Walras en ce domaine, il convient de rappeler que, pour lui, l'État a une rationalité supérieure aux individus dans le domaine qui est le sien. Son rôle consiste principalement à réguler l'économie de marché en luttant contre les monopoles et en gérant directement les monopoles naturels. D'un point de vue social, Walras a une vision méritocratique du monde. Aussi, selon lui, l'État n'a pas à corriger les inégalités naturelles, il doit juste veiller à ce que les règles du jeu soient égales pour tous. Enfin, il estime qu'à travers le crédit il est possible de démocratiser à la fois le capital et la société.

Biographie

Études vignette|250px|Le Gave de Pau au sortir du cirque de Gavarnie.|alt=cours d'eau Né en 1834, Léon Walras est le fils d'Auguste Walras, un normalien passionné d'économie, professeur de philosophie puis inspecteur d'académie. Léon Walras poursuit ses études secondaires au collège de Caen puis à compter de 1850 au lycée de Douai. Après ses diplômes de bachelier ès lettres en 1851 et de bachelier ès sciences en 1853, il échoue une première fois au concours d'entrée à l'École polytechnique (France). En 1854, il tente une nouvelle fois sa chance toujours sans succès. À la demande de son père, il s'inscrit alors en tant qu'élève externe à l'École des Mines de Paris, mais échoue également.

En 1856, il décide de se consacrer à la littérature et envoie son roman Francis Sauveur. à la Revue des Deux Mondes. Le livre lui est retourné et sera finalement publié à compte d'auteur. À cette époque, le père, Auguste Walras, souffre des échecs de son fils, et ce d'autant qu'il doit subvenir aux besoins de son fils et de la mère célibataire avec laquelle il vit maritalement. Léon Walras est à cette date le seul enfant qui reste à Auguste Walras après la mort de ses autres fils, Henri (né en 1836 et mort en 1847) et Louis (né en 1844 et mort en 1858). C'est à l'occasion d'une discussion entre père et fils lors d'une promenade le long du gave de Pau que Léon Walras décide de se consacrer à l'économie.

Mon père m'affirma avec énergie qu'il y avait deux grandes tâches à accomplir pour le : achever de créer l'histoire et commencer à créer la science sociale. Il ne soupçonnait pas alors combien Ernest Renan devait lui donner satisfaction sur le premier point. Le second, qui l'avait préoccupé toute sa vie, le touchait plus sensiblement encore. Il y insistait avec une conviction qu'il fit passer en moi. Et ce fut alors que, devant la porte d'une campagne appelée “Les Roseaux”, je lui promis de laisser la littérature et la critique d'art pour me consacrer entièrement à la continuation de son œuvre.

Walras de la fin des années 1850 à 1869 vignette|gauche|Jules Simon, une connaissance de Léon Walras, photographié par Nadar, vers 1855-1859..|alt=photographie d'un homme barbu Après cette « illumination », Walras se met à écrire des articles dans La Presse d'Émile de Girardin et dans le Journal des économistes, ainsi que des livres dans le domaine de l'économie politique. En écrivant L'Économie politique et la Justice, un livre de réfutation des thèses de Proudhon, il a sa seconde illumination. Il écrit :

Cette conversion à la mathématisation de l'économie doit également beaucoup à une discussion qu'il a eue avec le polytechnicien Saint-Simonien Lambert-Bey. En effet, lorsque Léon Walras lui présente son premier ouvrage économique, il insiste sur le fait qu'il ne faut pas seulement affirmer , il faut également le prouver mathématiquement.

En 1860, les radicaux arrivés au pouvoir à Lausanne en Suisse organisent un congrès consacré à l'impôt. À l'incitation de son père, Léon Walras y participe pour présenter l'idée paternelle qu'une nationalisation des sols suivie de leur location devrait servir à financer l'État. La promotion de cette idée l'amène à critiquer d'autres modes de financement des finances publiques, dont l'impôt sur le capital que défend Émile de Girardin, patron de La Presse, ainsi que l'impôt sur le revenu, que promeut à ce même congrès Joseph Garnier, patron du Journal des économistes. Durant ce congrès, il réussit donc le tour de force de se mettre à dos ses deux principaux employeurs et à n'obtenir qu'un quatrième accessit, tandis que le premier prix revient à son adversaire, Proudhon. Malgré tout, ce congrès le fait remarquer par Louis Ruchonnet, un homme politique de Lausanne appelé à un grand avenir.

En 1861, Léon Walras demande l'autorisation de faire paraître un hebdomadaire de trente pages intitulé L'Économiste, mais se heurte au refus du ministère de l'intérieur. En 1862, grâce aux liens de son père avec la famille Say, il entre au secrétariat des chemins de fer du Nord, un emploi assez peu rémunérateur. À cette époque, il tente aussi de rédiger en collaboration avec le polytechnicien Jules du Mesnil-Marigny un Traité d'économie politique.

Durant les années 1860, la question sociale et sa résolution par l'association et la coopération sont au centre des réflexions des cercles fréquentés par les Walras. Par exemple, en 1864, le premier professeur d'économie politique de la faculté de droit de Paris, Batbie, étudie les idées réformistes allemandes pour s'en inspirer. C'est dans ce contexte que naît la Caisse d'Escompte des Associations populaires dont Léon Walras devient directeur. L'équipe dirigeante de cette banque se compose de bon nombre de personnes promises à un bel avenir politique : Léon Say (1826-1896), futur ministre des finances, Jules Simon, futur Président du Conseil, et le duc Louis Decazes, futur ministre des affaires étrangères. À partir de 1868, la Caisse rencontre des difficultés qui conduisent à sa mise en liquidation en 1869. Cette affaire scelle la fin de l'amitié entre Léon Walras et Léon Say, et connaît un nouveau rebondissement lorsque Le Figaro en 1883 mène campagne contre Léon Say.

En 1869, il se marie et reconnaît le fils de sa femme ainsi que la fille qu'ils ont eue ensemble. En 1870, sa vie jusque-là surtout marquée par l'échec connaît un nouveau départ lorsque Louis Ruchonnet lui propose de postuler à la chaire d'économie politique de l'université de Lausanne.

Université de Lausanne thumb|Louis Ruchonnet, avocat, homme politique, deux fois président de la Confédération suisse : l'homme qui a misé sur Léon Walras.|alt=portrait d'un homme portant un monocle Louis Ruchonnet, ami de Jules Ferry et membre du parti radical vaudois, alors conseiller d'État chargé de l'Instruction publique et des Cultes pour le Canton de Vaud, veut créer une université de recherche. Dans le discours donné à l'occasion de l'installation de Walras au poste de professeur, il déclare :

Dans sa lettre de candidature, Walras se positionne plus comme un chercheur que comme un professeur quand la France de la Troisième République à travers le concours d'agrégation fait le choix inverse. Son programme de recherche vise à substituer à la division production/distribution/consommation, la division économie pure/économie appliquée/économie sociale et à promouvoir l'économie mathématique. Outre Walras, deux autres candidats, un Français et un Italien, postulent à la chaire. Comme le jury est divisé, Walras est pris dans un premier temps en qualité de professeur extraordinaire. Il ne devient professeur ordinaire qu'en après avoir fait ses preuves.

En 1872, Walras, qui a résolu en théorie , l'expose durant quatre heures à Ruchonnet, qui à cette occasion lui octroie une hausse de sa rémunération. Ce sont encore les autorités vaudoises qui trouvent l'éditeur de son premier grand livre, Éléments d'Économie politique pure, puis qui achètent la centaine d'exemplaires que Walras envoie à des collègues étrangers. En 1875, il publie les Équations de l'échange, en 1876, les Équations de la production et les Équations de la capitalisation qui seront regroupées dans un ouvrage unique : la Théorie mathématique de la richesse sociale. En 1877, il fait paraître la seconde édition largement remaniée des Éléments d'Économie politique pure.