Grandville, ou Jean-Jacques Grandville, pseudonyme de Jean Ignace Isidore Gérard, né le à Nancy et mort le à Vanves, est un dessinateur, caricaturiste, illustrateur et lithographe français.

D'abord caricaturiste, puis illustrateur, à cause de la censure, il eut un grand succès de son vivant, illustrant sur commande des œuvres incontournables comme les Fables de La Fontaine ou Les Voyages de Gulliver. Il contribue également à la reconnaissance du métier d’illustrateur en publiant des livres où l'image et le texte sont d'importance égale, comme dans Un autre monde ou Les Fleurs animées.

Ses dessins, rattachés au symbolisme, sont une source d'inspiration pour de nombreux artistes.

Biographie Enfance et formation Jean Ignace Isidore Gérard est né dans une famille d’artistes et de comédiens. Homme aux identités multiples, il sera toujours appelé Adolphe par les siens, du prénom d'un jeune frère mort deux mois avant sa naissance :

vignette|gauche|redresse|Ernest Bussière, buste de Grandville, 1893, parc de la Pépinière, Nancy.

Il grandit à Nancy et reçoit ses premières leçons de dessin de son père, musicien amateur mais surtout peintre miniaturiste « pour la tête, la fleur ou le paysage ». La misère règne alors à Nancy et la vie du foyer des Gérard n’y est pas facile : outre le couple et ses quatre enfants, y vit une aïeule, Marie-Anne, ancienne « comédienne du Roi » dont les récits nostalgiques relatifs aux fastes de la cour de Stanislas Leczynski fascinent. Le théâtre ne suffisait pas à la subsistance des époux Gérard qui s’installent Place Royale et exploitent l’un des premiers cafés de Nancy, le café de la Comédie. Hippolyte, le frère d’Adolphe, verse dans la littérature et adopte le pseudonyme de « Gérard Grandville ».

En tant qu'artiste, Adolphe adopte Jean-Jacques comme prénom et reprend également de ses grands-parents le nom de « Grandville ». Il signe donc J.J. GrandvilleVoir sur le site de la galerie Troncin-Denis.. Il semble suivre les traces de son père et s’attache à dessiner les membres de sa famille, le spectacle de la rue et, progressivement, s’émancipant des principes inculqués, se fait une spécialité de

Son talent de caricaturiste s’affiche précocement. L’opposition au père entre pour quelque chose dans cette velléité de transgression, mais peut y voir également le dépassement du simple apprentissage. L’influence de l’art du théâtre y entre certainement pour autre chose, mais il faut évoquer l’histoire de l’art, fortement empreinte à Nancy de l’art de Callot qui a fait connaître les Arlequin, les Pantalon et les Polichinelle. Enfin, la mode et l’influence de la caricature, très populaire en Angleterre, jouent pour partie.

Grandville s’initie en recopiant les modèles de caricatures qu’il trouve dans la nouvelle presse satirique comme Le Nain jaune. Il se forge une opinion libérale, anticléricale. Dès 1820, il conçoit des créatures hybrides, mi-hommes mi-animaux, qui deviendront rapidement la marque de son talent. Au dessin, il associe volontiers les jeux de mots teintés d’ironie : Le Canard, dessin illustrant les « canards » de la clarinette ; Le Quintette à vent évoquant l’expression « souffler comme un bœuf »

Le courant romantique, qui commence à s'imposer en France à cette époque, ne manque pas d’influencer l'artiste. La lithographie, nouvelle technique d’impression et de représentation, connait le succès et contribuera singulièrement à la gloire de Grandville. L’appel de la capitale se fait sentir : le départ sera soutenu par le peintre miniaturiste Léon Larue (1785-1834), connu sous le nom de Mansion, qui détecte le talent de Grandville et le fait venir dans son atelier parisien.vignette|Costume de l'opéra Il crociato in Egitto dessiné par Lecomte et lithographié par Grandville pour la publication de chez Engelmann, 1825.

En 1824, Grandville, âgé de vingt-et-un ans, s’installe à Paris. Son oncle, qui est, à l'époque, régisseur général du Théâtre royal de l'Opéra-Comique, lui ouvre l'accès au monde du théâtre. Les carnets de Grandville se remplissent dès lors de portraits d'acteurs et de costumes, de loges et de balcons, de parterres et de galeries, de danseuses, chroniquant le monde du spectacle. Ces carnets sont actuellement conservés au musée des Beaux-Arts de Nancy.

Dans le bureau de son cousin, Lemétheyer, le peintre Hippolyte Lecomte découvre le travail de Grandville. Il est impressionné par son talent. Grandville est alors associé à la publication de Lecomte, co-dirigée avec le chanteur Augustin Vizentini, Costumes de tous les ouvrages dramatiques représentés avec succès sur les grands théâtres de Paris. vignette|Esquisse pour les Dimanches d'un bourgeois de Paris ou les Tribulations de la petite propriété, 1826, Langlumé. Grandville produit donc quinze costumes de l’opéra héroïque Il crociato in Egitto de l’Allemand Meyerbeer, joué en 1825 au Théâtre des Italiens et sept planches pour la Dame Blanche de Boieldieu. L’ensemble paraît en 1826 chez Engelmann. Grandville n'a qu'un petit rôle, reportant simplement sur la pierre lithographique les dessins de Lecomte, mais cette expérience amorce son intérêt pour le costume et ses recherches sur l'histoire du vêtement.

La même année, en 1826, Grandville publie ses premiers recueils lithographiés, Les Dimanches d’un bourgeois de Paris ou Les Tribulations de la petite propriété, chez l'imprimeur-lithographe Langlumé. Il puise son inspiration chez des caricaturistes anglais comme James Gillray, auteur des Harmonies Matrimoniales. Grandville exploite l'effet comique du double-animal qui mime, résume et caricature chaque épisode. Cette fois, la publication est un grand succès, avec un retirage des Tribulations en 1828.

Une vie marquée par les deuils familiaux Le , après neuf ans de séjour à Paris, il épouse sa cousine Marguerite Henriette Fischer (1810-1842) et emménage dans un nouvel appartement. Leur premier fils, Ferdinand, né en 1834, ne vit que quatre ans. Le développement d'une méningite met fin à ses jours. Cette naissance affaiblit considérablement Henriette. Un deuxième fils, Henri, venu au monde à l'automne 1838, meurt en 1841, étouffé en mangeant un morceau de pain, en présence de ses parents. Georges, son troisième fils, naît en . Lors de ses grossesses précédentes, et cette fois encore, la santé d'Henriette s'est détériorée et elle meurt, le même mois, d'une péritonite.

En , Grandville se remarie avec Catherine Marceline (« Céline ») Lhuillier (1819-1888), originaire, comme Henriette et Grandville, de Nancy. Armand, le seul enfant de ce deuxième mariage, naît en 1845. Georges, le troisième fils de son premier mariage, âgé de 4 ans et demi, meurt en , après une courte maladie.

Grandville ayant perdu, en dix ans, sa première femme et les trois enfants qu'il en a eus, est physiquement et mentalement brisé. Il tombe malade à plusieurs reprises.

En 1847, alors qu'il séjourne dans sa maison de villégiature de Saint-Mandé, il est atteint d'une crise de folie et est transporté le dans la maison de santé des docteurs Voisin et Falret à Vanves. Le pressentiment de sa mort ne le quitte pas, il l’annonce, en dépit de l’avis des médecins et, en effet le , deux mois après la mort de son fils chéri Georges, Grandville meurt. Il avait déjà écrit sa propre épitaphe : « Ci-gît J.-J. Grandville. Il anima tout, et, après Dieu, fit tout vivre, parler ou marcher. Seul, il ne sut pas faire son chemin.. » Conformément à ses vœux, il sera enterré à Saint-Mandé aux côtés de sa première épouse et de leurs trois fils.

Production artistique

Grandville caricaturiste Les caricatures de mœurs Grandville entre, en 1825, pour se former, à l’Académie des Beaux-Arts. Son talent d’illustrateur et d’observateur de ses contemporains ne tarde pas à se faire ressentir dans son œuvre. En 1827, il publie son premier recueil de lithographies intitulé Chaque âge a ses plaisirs. Peu de temps après son arrivée à Paris, Grandville publie plusieurs séries illustrées qui le font connaître : Le Dimanche d’un bourgeois de Paris ou Les Tribulations de la petite propriété (1826), Les Principes de grammaire (1830), ou encore Voyage pour l’éternité (1830). Il poursuit son œuvre avec La Sibylle des salons (1827), un jeu de tarot de 52 cartes qui sera finalement signé par Mansion. Mais c'est avec Les Métamorphoses du jour (1828-29), une série de 70 scènes dans lesquelles des personnages humains sont représentés avec une tête d'animal, qu'il atteint la célébrité. vignette|gauche|Dans Les Métamorphoses du Jour, Grandville critique la pratique du mariage arrangé où les époux sont désaccordés à cause de leur différence d'âge. Les Métamorphoses du Jour est une satire de la société. En passant par des animaux anthropomorphes comme l’a pu faire Jean de La Fontaine dans ses Fables, Grandville décrit les vices (orgueil, gloutonnerie, luxure) et les mœurs (mariage, étiquette) de son temps qu’il juge absurdes. Ses dessins sont remarquables par l'extraordinaire habileté de la transposition des expressions humaines sur une figure animale. Grandville est un fin observateur de la société parisienne des années 1830. Il fait coïncider l’apparence extérieure de ses personnages à des valeurs morales, s’inspirant autant de la symbolique hiérarchique des animaux que des types sociaux urbains. Il se plaît à représenter les classes de la société, en particulier le paraître qu’elles revendiquent face à leurs actions contradictoires. Les Métamorphoses du jour ont, dès leur première apparition, suscité des imitations de la part d’autres artistes, ce dont Grandville ne manque pas de se plaindre, mais ces plagiats témoignent de l’influence qu’a son œuvre sur l’évolution de l’illustration fantastique.

Grandville s’intègre plus largement dans les sciences émergentes de son époque. C’est à ce moment que les intellectuels et les scientifiques élaborent un travail de distinction et de classification des espèces sociales vivant dans leur milieu naturel (hérité du travail de Buffon). On pourrait ainsi dire que l’artiste s’emploie à dresser une « Encyclopédie de la société humaine. ». vignette|Grandville s'inspire de la physiognomonie dans ses caricatures animales. Les caricaturistes s’inspirent particulièrement de la physiognomonie, un courant intellectuel inspiré des travaux de Lavater, de Cuvier, de Geoffroy Saint-Hilaire et de Gall qui postule l’analogie entre les traits du visage, la complexion d’un individu et son caractère, sa personnalité. Cette thèse et les courants analogues (craniologie, phrénologie) alors en vogue ont une répercussion indubitable sur la pensée et l’œuvre de Grandville.. Il élabore d’ailleurs un commerce fructueux en vendant des planches comiques où sont dessinées plusieurs têtes de formes différentes (L’Animalomanie, Étude phrénologique).

Entre 1840 et 1842, Grandville participe à deux grands recueils satiriques collaboratifs : Scènes de la vie privée et publique des animaux : Grandville est érigé comme maître de la représentation de la coexistence entre l’homme et l’animal. Les types sociaux sont reconnaissables par des attributs ou des comportements. Ainsi, le dandy se change en lion vaniteux, la jeune mariée prend les traits d’une brebis apeurée, et les bourgeois fiers et hautains se muent en oiseaux aux longs cous. Les Français peints par eux-mêmes : il s’agit de huit volumes inspirés d’une enquête statistique et sociologique menée par le préfet de Paris. Grandville n’y représente plus les hommes à travers leur animalité mais simplement à travers leur apparence (mode vestimentaire, expression, laideur, métier).