Euclides da CunhaEuclydes, dans la graphie originelle. Le prénom erroné Pimenta, qui ne figure sur aucun des documents signés par l’écrivain, a bien sûr été omis.Prononciation portugaise : API e̞wˈklidɪʒ dɐ ˈkũɲɐ. est un écrivain, sociologue, journaliste et ingénieur brésilien né le à Cantagalo et mort le à Rio de Janeiro.

De double formation militaire et d’ingénieur, il se détourna de l’armée, exerça comme journaliste pendant un temps — assistant notamment, en qualité de correspondant de guerre, à la quatrième expédition de la guerre de Canudos, campagne de répression menée en 1869-1897 contre un village rebelle dans l'arrière-pays de Bahia —, puis choisit d’embrasser la carrière d’ingénieur. À partir de ses expériences à Canudos, il rédigea dans les années suivantes un vaste ouvrage, intitulé Os Sertões (1902, trad. fr. Hautes TerresHautes Terres : la guerre de Canudos, éditions Métailié, Paris, 1993. Nouvelle traduction, préfaces, annotation et glossaire par Jorge Coli et Antoine Seel.), dans lequel il relate non seulement les péripéties militaires du conflit, mais s’attache également à en exposer tous les tenants et aboutissants mésologiques, historiques, ethnologiques, etc., dans un style d’écriture très personnel alliant méticulosité scientifique, lyrisme et souffle épique ; rebelle à toute catégorisation, ce livre connut pourtant un retentissement considérable et devint l’un des maîtres livres de la littérature brésilienne. Da Cunha remplit ensuite une mission d’exploration en Amazonie, dont il rendra compte dans l’essai Peru versus Bolívia, et qui l’éloigna du foyer pendant plus d’un an ; l’auteur périt tragiquement lors d’un échange de coups de feu avec l’amant de sa femme.

Biographie Jeunes années et collège

Euclides da Cunha naquit à la fazenda (domaine agricole) Saudade, dans le hameau de Santa Rita do Rio Negro (rebaptisé depuis Euclidelândia), appartenant à la commune de Cantagalo, dans ce qui était alors la province de Rio de Janeiro. La fazenda Saudade était l’une des plantations de café de la région, alors très prospères, dont son père assurait la comptabilité. Orphelin de mère à l’âge de trois ans, il fut amené à quitter Cantagalo et à habiter la maison de proches parents à Teresópolis, São Fidélis et Rio de Janeiro. En 1883, il entra au collège Aquino, où il fut l’élève de Benjamin Constant de Magalhães, qui laissa une forte empreinte dans sa formation en l’introduisant à la philosophie positiviste et scientiste ; de façon générale, tant les milieux scolaire et universitaire que militaire étaient alors fortement imprégnées de l’idéologie de progrès, de renouveau, de démocratie et de modernité. C’est pendant ses années de collège qu’il publia ses premiers articles, dans le journal O Democrata (litt. le Démocrate), fondé par lui-même et ses condisciples. En 1885, il s’inscrivit à l’École polytechnique, et l’année suivante à l’École militaire de Praia Vermelha (où les cours étaient gratuits, et donc accessibles à un jeune homme peu fortuné comme lui), où il retrouva Benjamin Constant comme son professeurEuclides da Cunha, Diário de uma Expedição, org. Walnice Nogueira Galvão, Companhia das Letras, São Paulo 2000.Sylvio Rabello, Euclides da Cunha ( éd.), éd. Civilização Brasileira, Rio de Janeiro 1966..

Cadet républicain et rupture avec l’institution militaire

thumb|Euclides da Cunha.

Son ardeur républicaine, que lui avaient communiquée ses condisciples et Benjamin Constant de Magalhães, conduira Da Cunha à provoquer, le , un esclandre retentissant en lançant, à l’occasion d’une revue des troupes, son épée aux pieds du ministre de la Guerre Tomás Coelho, membre du dernier cabinet ministériel conservateur — c’est le fameux épisode du sabre. La presse rapporta le geste, qui fit l’objet de discussions au sénat, et il fut même question de fermer l’École militaire. Da Cunha, taxé d’hystérisme, fut incarcéré et hospitalisé sur ordre du ministre. La direction de l’École militaire tenta d’imputer cet acte intempestif à la « fatigue consécutive à l’excès d’étude », mais Euclides récusa cette interprétation, réitérant au contraire ses convictions républicaines, et dut à l’intervention de son père et de son oncle de ne pas subir de procès et de devoir seulement comparaître devant le conseil de discipline. En , il fut exclu de l’École militaire, décida de quitter l’armée et se rendit à São Paulo deux jours après. Là, il contribua activement à la propagande républicaine dans le journal A Província de S. Paulo, ultérieur O Estado de S. Paulo, sous le pseudonyme de Proudhon.

À la Proclamation de la république, le , il fut réintégré dans l’armée, bénéficiant d’un avancement. Il entama des études à l’École supérieure de guerre, où il acquit le grade de premier lieutenant et le titre de bachelier en mathématiques, sciences physiques et naturelles. Auparavant, le lendemain de la proclamation de la république, invité et accueilli comme un héros au salon du major Sólon Ribeiro, qui avait joué un rôle de premier plan dans le changement de régime, il fit la connaissance de la fille de celui-ci, Ana Emília Ribeiro, alors âgée de 14 ans, qu’il épousera en , et de qui il aura quatre enfants : une fille, décédée en bas âge, puis trois fils, Sólon, Euclides et Manuel Alfonso.

Peu attiré par la carrière politique, moins encore par la carrière militaire, et désenchanté par le tournant autoritaire du nouveau régime républicain, il quitta l’École de guerre en 1891, en dépit de l’opposition de son beau-père, et fut nommé ingénieur des travaux publics à São Paulo, puis, en 1893, sut se faire embaucher par la compagnie ferroviaire Estrada de Ferro Central do Brasil. Entre-temps, il s’était lancé dans la lecture du Facundo de l’Argentin Domingo Faustino Sarmiento, ouvrage qui sera d’une influence déterminante lors de la rédaction future de Os Sertões (titre fr. Hautes Terres), et également de Teoria do Socialismo, du sociologue et politicien socialiste (parfois qualifié aussi de protofasciste) portugais Oliveira Martins, qui estimait e.a. que les peuples issus de noirs ou d’indiens étaient inaptes au progrès.

Canudos et rédaction de Hautes Terres

vignette|Le pont Euclides da Cunha sur la rivière Rio Pardo à São José do Rio Pardo. Au début de la quatrième expédition de la guerre de Canudos, qui eut lieu en 1897, Euclides da Cunha, préoccupé par une possible contre-révolution monarchiste, écrivit deux articles, pareillement intitulés A nossa Vendeia (litt. Notre Vendée), pour le journal O Estado de S. Paulo, qui parurent le et le , et dans lesquels il dressa un parallèle entre la Vendée et les arrière-pays de Bahia, entre les landes et les caatingas (paysage et végétation caractéristiques du Nordeste), entre les Chouans et les jagunços (bandits ou rebelles armés), décelant dans ces deux soulèvements un dessein semblable, savoir : combattre la république pour restaurer la monarchie. Ces deux articles en tout cas lui valurent de se voir proposer par ce même journal de faire le compte rendu, en qualité de correspondant de guerre, de la phase finale du conflit. Comme nombre de républicains à l’époque, il considérait donc que le mouvement d’Antônio Conselheiro avait comme projet de restaurer la monarchie au Brésil et qu’il recevait des appuis de monarchistes à l’étranger et dans le pays même ; aussi, dans le premier des articles qu’il expédia au journal, Da Cunha manifesta-t-il encore de franches convictions républicaines et même militaristes, mais ses contributions suivantes devinrent progressivement plus vagues et plus brèves. Cependant, peu avant la fin de la campagne militaire, Da Cunha, tombé malade, dut revenir du Nordeste.

À Canudos, Euclides da Cunha avait adopté un jaguncinho (diminutif de jagunço) nommé Ludgero, auquel il fait allusion dans son carnet de campagneCUNHA, Euclides da. Caderneta de campo, São Paulo, Cultrix, 1975.. Affaibli et souffrant, l’enfant fut emmené à São Paulo, où Da Cunha le confia à un de ses amis, l’éducateur Gabriel Prestes ; l’enfant fut alors rebaptisé Ludgero Prestes.

Da Cunha fera des événements de Canudos, avec plusieurs années de recul, la matière de son chef-d’œuvre, Hautes Terres, un des maîtres livres de la littérature brésilienne. Il s’attela à sa rédaction dès son retour, dans la propriété de son père à São Carlos de Pinhal d’abord, ensuite à São José do Rio Pardo, dans l’État de São Paulo, où il avait été chargé de diriger la construction d’un pont d’acier sur la rivière Rio Pardo, lequel pont existe encore et porte son nom.

Si Euclides da Cunha avait des convictions socialistes, s’il est vrai qu’il choisit le côté des opprimés, des exploités et des victimes de l’injustice, s’il est vrai aussi qu’une nouvelle organisation socialiste, le Clube Internacional - Filhos do Trabalho, fut fondé par quelques-uns de ses érudits amis (Francisco de Escobar, Inácio de Loyola Gomes da Silva, Mauro Pacheco etc.), il ne fut toutefois pas un militant socialiste, eut toujours soin au contraire de se tenir à l’écart des célébrations socialistes — notamment des festivités du qui commençaient à prendre pied bruyamment à São José, à l’initiative de travailleurs immigrés italiens — et ne fut certes pas, comme cela a été admis par beaucoup pendant longtemps, le fondateur du parti socialiste brésilien, ni l’auteur du manifeste de ce parti en 1901, ni collaborateur au journal O ProletárioJosé Aleixo Irmão, Euclides da Cunha e o Socialismo (1960).

Expédition en Amazonie

En , Da Cunha fut nommé chef de la commission mixte brésilo-péruvienne de reconnaissance du haut cours du Rio Purus, dont l’objectif était d’amener le Brésil et le Pérou à coopérer dans la fixation de leur frontière commune. Cette expérience donnera lieu à un ouvrage posthume, À Margem da História, où il dénonçait notamment l’exploitation des hévéas dans la forêt amazonienne. Da Cunha était parti de Manaus pour se rendre aux sources du Purus, y arrivant dans un état dolent en . Tout en poursuivant ses investigations de bornage, il écrivit en même temps l’essai Peru versus Bolívia, publié en 1907Au sujet de cette mission, voir Célio Leandro da Silva, Terra sem história: Identidade e história na Amazônia de Euclides da Cunha, thèse de doctorat soutenue à l’Université pontificale catholique du Rio Grande do Sul, Porto Alegre, mars 2015 (consultable en ligne).. Il rédigea, toujours lors de ce même voyage, le texte Judas-Ahsverus, œuvre à la fois philosophique et profondément poétique.

Pour effectuer ce long périple, qui se prolongera du au , Da Cunha, qui ne s’était guère jusqu’ici préoccupé de sa famille, restera donc absent du foyer conjugal pendant plus d’une année. Célèbre certes, mais désargenté, il ne laissa à sa femme, alors âgée de 29 ans, d’autre ressource que de confier ses deux fils aînés à un internat et de s’établir avec le fils cadet dans une pension à Rio de Janeiro, en colocation avec une amie, Lucinda Rato.

Retour à Rio

De retour d’Amazonie, Da Cunha prononça une conférence intitulée Castro Alves e seu tempo, préfaça les livres Inferno verde, d’Alberto Rangel, et Poemas e canções, de Vicente de CarvalhoVENANCIO FILHO, Francisco. Estudo biográfico. Dans : Euclides da Cunha: ensaio biobibliográfico, Rio de Janeiro, Academia Brasileira de Letras, 1931..

Il fut élu le au siège de l’Académie brésilienne des lettres, succédant à Valentim Magalhães, et fut reçu le par l’académicien Sílvio Romero.