thumb|Manifestation à Buenos Aires en 2002, où on peut lire : « Banques, voleurs, rendez-nous nos dollars ! ».
La crise économique argentine est une crise économique de grande ampleur survenue en Argentine entre 1998 et 2002, et dont de nombreuses conséquences se prolongent jusque dans les années 2010 et 2020. Du fait de ses ramifications, cette crise a eu des répercussions politiques et sociales majeures.
La cause immédiate de la crise se trouve dans la politique de caisse d'émission mise en place par les autorités argentines au début des années 1990 pour lutter contre l'inflation importante qui frappe l'économie. Cette caisse d'émission a pour conséquence un taux de change fixe entre le dollar américain et le peso argentin ; la banque centrale se voit retirer sa capacité à monétiser les déficits publics, qui était à l'origine d'une partie de l'inflation du pays.
En garantissant la parité entre le dollar et le peso, cette politique fonctionne plusieurs années. Toutefois, la crise économique asiatique (1997) met sous pression ce système en causant des mouvements erratiques et violents sur le marché des changes qui rendent coûteux le maintien de la parité entre le dollar et le peso. De plus, l'éclatement de la bulle Internet sur les marchés financiers américains (2001) déstabilise plus avant l'économie argentine.
La récession amplifiée par les mesures d'économie drastiques exigées par le Fonds monétaire international (FMI), en contrepartie de son aide en dollars, est extrêmement violente et entraîne une hausse spectaculaire de la pauvreté ainsi que d'importants mouvements sociaux et de rapides changements politiques. Le plan argentin de conversion de dette a pour conséquence des pertes sévères pour les créanciers privés. Le pays sort de la partie la plus aigüe de la crise dès 2003. Les conséquences les plus durables sont les difficultés récurrentes des gouvernements à financer leurs budgets, le départ du pays de certains investisseurs industriels, une nette diminution de la confiance des créanciers privés et de longs contentieux avec des fonds vautours américains, contentieux qui se poursuivent jusque dans les années 2010 et 2020.
Entre et , le peso argentin (ARS) a perdu 99,91 % de sa valeur face à l'euro. Alors que mille pesos valait environ au début de la période, la même somme ne représente plus aujourd'hui qu'environ .
Histoire
Contexte (1946-1991) L'Argentine est, entre 1946 et 1955, sous le régime péroniste. Le pays perd sur cette période les avantages économiques dont il disposait avant la Première Guerre mondiale. Si Péron soutient l'État providence en favorisant notamment la subvention des transports publics, l'aide à l'accès à la propriété privée et la protection sociale, c'est au prix de difficultés économiques croissantes. La fin du péronisme conduit à des dictatures militaires (« Révolution libératrice » de 1955, « Révolution argentine » de 1966) et des gouvernements civils maintenus sous étroite surveillance de l'armée, puis, après les élections de 1973, au retour du péronisme au pouvoir, notamment sous la férule d'Isabel Perón. Le , le commandant en chef des armées, le général Videla, s'impose par un pronunciamiento militaire et une répression qui poussent des millions d'Argentins à l'exil, tandis que le ministre de l'économie José Alfredo Martínez de Hoz met en place un programme néolibéral, à l'instar des Chicago Boys du général Augusto Pinochet.
Le retour de la démocratie en 1983 avec l'élection du radical Raúl Alfonsín est suivi de désordres économiques. À la fin des années 1980, le pays est traumatisé par l'hyperinflation : les prix augmentent de % Famous inflation rises and falls, telegraph.co.uk, 13 mai 2011 en 1989, puis de % en 1990Le péronisme de Perón à Kirchner: Une passion argentine, Bruno Susani, L'Harmattan, 2014, . Ce désastre provoque une réaction radicale. Les dirigeants font appel à des économistes de l’école de Chicago qui s'inscrivent dans le courant monétariste. L'Argentine applique à la lettre les recettes du Fonds monétaire international (« consensus de Washington »), qui imposent de redresser les comptes publics en supprimant les déficits structurels. Ils prônent la privatisation de nombreux secteurs économiques, d'Aerolineas Argentinas au service des eaux, en passant par l'électricité ou les retraites. Carlos Saúl Menem (Parti justicialiste), président de 1989 à 1999, affirme ainsi que source : Universalis v.11.
La mise en place de la caisse d'émission (1991) Le niveau élevé de l'inflation atteint en 1990, à savoir 1 344 %, conduit les autorités argentines à chercher un moyen de mettre fin à la crise inflationniste. Une loi constitutionnelle est adoptée en 1991 pour mettre en place une caisse d'émission. Ce système est tel que les pesos ne peuvent être créés qu'en fonction des entrées de dollars américains dans l'économie ; en d'autres termes, la banque centrale ne peut plus financer le déficit public directement (financement monétaire, ou ). L'impression d'un peso exige que l'Argentine dispose de l'équivalent en dollar américain. Pour accompagner cette politique, le nouveau peso est créé le du , en remplacement de l'austral (créé en 1985) ; Domingo Cavallo, ministre de l'Economie, aligne ce nouveau peso sur le dollar américain. La contrepartie de ce système de caisse d'émission, toutefois, est que l'économie argentine devient dépendante des flux de dollars entrants, c'est-à-dire des investissements étrangers en Argentine d'une part, et des exportations argentines (libellées en dollars).
Réussite de la caisse d'émission dans la stabilisation macroéconomique (1991-1995) Les résultats de la politique du currency board sont immédiats : le taux d'inflation passe sous les 10 % en 1992 Lessons from the crisis, FMI, 2003 : page 6. Les investissements étrangers s'accroissent soudainement, car les entreprises, banques et fonds d'investissement n'ont plus à craindre, comme c'était le cas naguère, de chute de la valeur du peso, et donc de la valeur de leurs investissements en Argentine. Le FMI annonce que la communauté financière peut désormais avoir confiance et doit investir en Argentine. La croissance du PIB, négative en moyenne au cours des années 1980 (-0,5 % en moyenne), dépasse 10 % en 1991 et 1992, et reste très forte entre 1991 et 1998 Lessons from the crisis, FMI, 2003 : page 6 et 7. C'est à cette époque que s'implantent des entreprises comme Suez, avec la privatisation de l'eau par Menem, Ford, Carrefour, EDF, Lockheed Martin (privatisation de Fábrica Militar de Aviones). Les propriétaires du campo (la campagne, c'est-à-dire les grands propriétaires terriens) et les entreprises qui exportent qui, par tradition et précaution, laissaient leurs avoirs à l'étranger, rapatrient l'essentiel de leurs réserves monétaires dans le pays. On parle alors de « miracle argentin ».
Le système de la caisse d'émission est favorable à l'économie Argentine tant que le dollar ne s'apprécie pas par rapport aux monnaies des pays avec lesquels l'Argentine commerce ; car si le dollar venait à s'apprécier, alors le peso s'apprécierait aussi, et cela dégraderait la compétitivité économique argentine. Or, en 1992, Alan Greenspan, président de la Réserve fédérale, laisse le dollar se déprécier afin de stimuler l'économie américaine, ce qui est mécaniquement très favorable au peso et à l'économie argentine. Le « miracle argentin » se poursuit.
Premières tensions et déstabilisation du currency board (1995-1998) Les premières tensions se manifestent lors de la crise monétaire mexicaine en 1995. Alors que le Mexique est un partenaire commercial de premier plan pour l'Argentine, le peso mexicain voit sa valeur chuter, ce qui renchérit le peso argentin, et fait perdre en compétitivité l'Argentine. En 1997, les systèmes monétaires asiatiques explosent en premier, avec une dévaluation de leurs devises, comme le baht thaïlandais. La peur commence alors à gagner l'Amérique latine et en particulier l'Argentine, car son système monétaire exige des entrées de dollars américains à un moment où ces dollars sont rapatriés aux États-Unis par les investisseurs en quête de refuge, et parce que son économie est dégradée par une perte de compétitivité. Les investisseurs craignent ainsi que le système de la caisse d'émission soit devenue insoutenable, et que les autorités annoncent prochainement la fin de la parité dollar/peso, ce qui mènerait inévitablement à une chute de la valeur du peso, et donc de la valeur des investissements réalisés dans le pays.
Déstabilisation de l'économie argentine (1999) L'élément déclencheur est la dévaluation soudaine du réal brésilien en 1999, qui provoque une forte réévaluation concomitante du peso argentin. Comme l'écrit Michel Aglietta, cet évènement sur sa dette publique. La chute des entrées de dollar dans le pays conduit à une baisse rapide de la masse monétaire argentine, et donc à une déflation sévère. Ne disposant plus d'une quantité suffisante de dollars, les banques se voient obligées de ralentir leur activité et réduisent leurs prêts (resserrement du crédit). Le PIB argentin chute. En 1999 l'Argentine connaît malgré cela une récession, avec une baisse du PIB de 4 %.
Entre 1998 et 2002, la situation économique en Argentine empire de jour en jour. La contraction monétaire conduit à une baisse des prix intérieurs ; mais les prix demeurent élevés dans de nombreux secteurs qui ont été privatisés les années précédentes et qui avaient connu des hausses de tarif liées à l'état souvent lamentable des installations, mal maintenues depuis la fin de la guerre. La baisse de pouvoir d'achat provoque des tensions sociales extrêmes, d'autant que la recherche de boucs émissaires étrangers bat son plein. Le gouvernement est d'autant plus paralysé que le pays largement décentralisé et que les régions refusent les sacrifices et créent des succédanés de la monnaie, comme le patacón.
Le carcan du currency board craque ainsi. À partir de 1999, une spéculation mondiale sur le dollar et les bourses américaines portent le dollar à des sommets. Le Campo, l'industrie d'exportation de produits agricoles de l'Argentine, ne peut plus exporter aussi facilement. La dépréciation forte du réal renchérit le coût des exportations argentines tandis que les produits brésiliens envahissent le paysLe FMI et la crise financière internationale depuis les années 80, Jean Bruno RAKOTOMALALA, Université Montesquieu Bordeaux IV, DEA 2004.
Poursuite de la déstabilisation et premier appel au FMI (2000) Le gouvernement réfléchit à une sortie du currency board, mais elle est difficile. La dévaluation du peso est rendue impossible par le fait que tous les comptes sont libellés doublement, en dollar et en peso, et les contrats signés dans le pays prévoient que les deux monnaies sont à parité. Tout changement de la parité met en danger l'ensemble des contrats notamment avec les bailleurs de fonds étrangers et marquerait la fin de la convertibilité et la défaillance de la dette souveraine, qui a été contractée en dollar, ou en peso à valeur fixée sur le dollar. En , l'Argentine ne dispose plus de l'accès au marché mondial des capitaux.
Les autorités ont besoin de faire entrer des dollars dans le pays pour maintenir le currency board et éviter qu'une crise inflationniste et qu'une crise de la dette publique ne s'ajoutent à la crise économique et de change. L'exécutif négocie avec le Fonds monétaire international, qui accorde une aide d'urgence de 13,7 Md$, ainsi qu'avec d'autres institutions publiques internationales (Banque mondiale, Banque panaméricaine, l'Espagne), pour un total de 21,5 Md$ d'aide. La conditionnalité du prêt du FMI est toutefois stricte, car un ajustement budgétaire drastique est exigée, avec une baisse des dépenses publiquesFaillite d'un pays : le cas d'école de l'Argentine, journaldunet.com, 8 novembre 2011. Le FMI organise ainsi une déflation en contrepartie de l'apport de plusieurs milliards de dollars (désignés par le terme blindaje).