L'abbaye Saint-Vincent de Senlis est une ancienne abbaye de chanoines réguliers de saint Augustin à Senlis (Oise). Elle a été fondée en 1065 par la reine Anne de Kiev, probablement en relevant de ses ruines une ancienne abbaye dont l'histoire n'a pas laissé de traces. L'abbaye est placée sous les vocables de saint Jean Baptiste et saint Vincent de Saragosse, qui n'est donc que le second patron pendant les premières décennies. Aucun élément en élévation ne subsiste de la première abbaye. L'église abbatiale actuelle fut édifiée pendant la seconde moitié du par le même atelier qui travaillait sur le chantier de la cathédrale Notre-Dame de Senlis.

L'architecture est sobre, et montre encore des influences romanes, mais dans son ensemble, l'abbatiale appartient à la première période gothique. Avec un vaisseau central de de longueur et un clocher élancé culminant à , elle est de dimensions considérables.

Pendant son premier siècle d'existence notamment, l'abbaye est très prospère. Après les troubles de la guerre de Cent Ans, elle ne retrouve pas durablement la sérénité de la vie monastique ; en 1491 et 1505, deux tentatives d'usurpation de la fonction d'abbé sont des facteurs perturbateurs. Avec l'instauration du régime de la commende en 1536, l'observance de la discipline se relâche. Fin 1613, le jeune Charles Faure se présente comme novice. Sa foi, son courage et son talent lui permettent de devenir le plus important réformateur de l'ordre, et à partir de 1623, l'abbaye Saint-Vincent devient le noyau de la réforme génovéfaine, qui conduit à la constitution de la Congrégation de France. Senlis est déclaré siège des chapitres de la province de France de cette congrégation. Entre 1660 environ et 1689, le bâtiment conventuel est entièrement reconstruit dans une architecture néo-classique.

En 1791, la Révolution française impose la suppression de l'abbaye. Ses bâtiments servent successivement d'hôpital, de caserne, de prison et de manufacture. Ils sont abandonnés en 1826, et échappent de justesse aux démolisseurs en 1835, quand l'effort conjugué de trois chanoines de Beauvais aboutissent dans le sauvetage de l'abbaye, et la fondation d'une institution d'enseignement catholique en 1836. C'est aujourd'hui le lycée privé Saint-Vincent, qui fonctionne sous contrat d'association avec l'État. Si les enseignants ne sont plus des pères Maristes, les contacts avec cette congrégation restent forts.

Localisation

L'ancienne abbaye Saint-Vincent se situe en France, en région Picardie et dans le département de l'Oise, sur la commune de Senlis, à l'extrémité sud-est du centre-ville ancien, 30 rue de Meaux. Son domaine jouxte le rempart médiéval et plus précisément le rempart Bellevue. Lors de la fondation de l'abbaye, elle se trouvait en dehors de l'enceinte fortifiée, dans un faubourg appelé bourg Vietel.

Historique La fondation thumb|upright|left|Statue d'Anne de Kiev, , à gauche de l'entrée. (L'inscription originale sous la statue a été remplacée en 1996.)

Les origines de l'abbaye ne sont pas claires. Selon M. Durand et Ph. Bonnet-Laborderie (2004), l'abbaye prend le relais d'une église reconstruite en 1060 à l'emplacement d'une chapelle ruinée, et dédiée à cette occasion à saint Jean Baptiste. L'abbaye proprement dite aurait été fondée en 1065. Selon E. Müller (1881), ce n'est pas seulement une chapelle, mais une abbaye fondée à une date inconnue qui est relevée de ses ruines en 1065 par Anne de Kiev. Müller ignore la dédicace à saint Jean Baptiste, tout comme par ailleurs le chroniqueur Nicolas Quesnel, sous-prieur de l'abbaye, dont le manuscrit de 1670 environ a servi de base à la publication de F. Magne (1860). Quesnel ne mentionne pas d'abbaye antérieure à 1065, mais seulement une église. Quoi qu'il en soit, l'association de la fondation ou refondation de Saint-Vincent à Anne de Kiev ne fait aucun doute, ni l'existence antérieure d'un sanctuaire au même endroit.

La veuve du roi Henri avait fait vœu de bâtir un monastère en honneur de Vincent de Saragosse si Dieu bénissait son union (en accordant des enfants au couple royal). Elle attend toutefois quatorze ans après la naissance de son fils aîné, le futur roi Philippe et cinq ans après son veuvage ; entre-temps, elle s'est remariée avec Raoul IV de Vexin pour qui elle est la troisième épouse. Ce mariage entre une reine et un vassal débouche sur l'excommunication du couple en 1064. Il n'a pas été étudié comment, dans ces conditions, Anne de Kiev a pu fonder une abbaye, mais l'on a le droit de supposer qu'elle ait voulu se racheter en face des évêques. Le , l'église est toutefois consacrée à la sainte Trinité, à Marie, à saint Jean Baptiste et à saint Vincent. L'abbaye est peuplée de chanoines réguliers de saint Augustin, et Philippe l'a déclarée libre au même titre que les autres églises abbayes royales. Elle n'est donc soumise à aucune juridiction ecclésiastique ou laïque. Dès le début, elle est généreusement dotée, recevant un moulin à Gouvieux, la terre du Blanc-Mesnil, une propriété à Crépy-en-Valois, et un peu plus tard le domaine royal de Barbery donné par Philippe . Rien n'est cependant connu sur les bâtiments primitifs de l'abbaye Saint-Vincent, sauf que les moines firent construire une grange dîmière....

La prospérité de l'abbaye pendant son premier siècle thumb|upright|Châsse-reliquaire de saint Vincent.

D'après un manuscrit que les moines de Saint-Vincent avaient conservé, Anne de Kiev aurait vécu à l'abbaye et parmi les moines pendant quelques années. La liaison avec Raoul de Vexin y est placée dans cette période. Vers 1074 en tout cas, Anne de Kiev quitte Senlis, peut-être pour regagner sa patrie, et demande à son fils Philippe de prendre le titre de fondateur de l'abbaye. Le roi accepte, et le patronage devient héréditaire dans sa famille. Philippe confie cette charge à son fils Louis VI ou le Gros dès 1100, mais le jeune prince ne parvient pas à protéger efficacement l'abbaye contre les convoitises des autres puissances laïques et des religieux. C'est surtout l'ordre de Cluny qui souhaite s'emparer de Saint-Vincent, mais heureusement pour elle, une alliance locale contre les clunisiens se forme, avec les trois chapitres de Senlis en tête. Pour permettre à l'abbaye Saint-Vincent de résister, on la dote de revenus supplémentaires. Louis VI parvient par la suite à lui faire restituer les biens usurpés par de différents seigneurs, et l'abbaye ressort donc renforcée de ces épreuves du début du . Il aura fallu également une bulle du pape Calixte II pour rappeler les chanoines à l'observance de la règle.

Saint-Vincent redevient prospère, et l'abbé Baudouin instaure une école, mentionnée pour la première fois en 1124. Après la mort de Baudouin, les chanoines cherchent une stratégie pour s'assurer de la pérennité de leur situation favorable, et décident ainsi de s'associer à l'abbaye Saint-Victor de Paris, qui bénéficie d'une très bonne réputation. Pour ce faire, ils choisissent leur nouvel abbé parmi les chanoines de Saint-Victor. Un acte d'union entre les deux abbayes est signé ; approuvé par Louis VII en 1138, il ne donne à Saint-Victor aucun droit sur l'administration ou les revenus de Senlis. Saint-Vincent conserve sa réputation de grande vertu et attire ainsi les legs et dons de nombreux seigneurs et habitants de toutes les conditions, qui espèrent ainsi racheter leurs fautes. Si les donateurs se démettent de leurs biens de leur vivant, ils en gardent l'usufruit et peuvent continuer vivre dans leur maison, ou bien choisir de devenir chanoine auxiliaire ou convers, pour partager ainsi la vie au monastère. L'abbaye accepte aussi des sœurs converses, et privilège des reines, Isabelle de Hainaut, s'y retire pendant un certain temps..

Avec cette augmentation du nombre d'occupants, l'agrandissement s'impose, et l'abbaye est en fait entièrement construite à neuf selon le témoignage des anciennes archives de Saint-Vincent. Les archives ne contiennent cependant aucune description détaillée des nouveaux bâtiments, et ne fournissent qu'une énumération de ce qui a été construit, en louant notamment le grand réfectoire de douze travées, pouvant accueillir facilement quatre-vingts convives. Aux s, l'abbaye fonde en outre huit prieurés, le plus souvent réunis à des paroisses, dont le rôle de curé fut assumé par des chanoines. Ces prieurés sont en partie fort éloignés de Senlis : trois se situent dans le diocèse de Rouen et deux dans le diocèse d'Arras. Saint-Vincent nomme aussi aux cures de Fontaine-Chaalis et Gouvieux. Finalement, de différentes abbayes et chapitres signent des contrats d'association avec Saint-Vincent pour partager la bonne réputation de cette maison ; en premier lieu, les trois chapitres de Senlis (Notre-Dame, Saint-Frambourg et Saint-Rieul, et ensuite, l'abbaye de la Victoire, l'abbaye Sainte-Geneviève de Paris, l'abbaye de Juilly et l'abbaye d'Eu (Seine-Maritime)..

Conflits d'intérêts et désordres thumb|upright|Statue de Dom Leclerc du , à droite du portail.

La position forte et indépendante de l'abbaye suscite la jalousie de l'évêque de Senlis, et donne lieu à une série de différends. À la fin du , Saint-Vincent doit faire quelques concessions d'une valeur plutôt symbolique, et à partir de 1277, l'abbé prend la précaution de faire signer un papier à l'évêque chaque fois qu'il assiste à un repas au monastère. L'évêque doit ainsi attester que sa présence au repas n'est pas un droit de sa dignité ou une prérogative de son titre. Autre précaution, Saint-Vincent ne relevant que du pape, elle fait souvent ordonner ses prêtres et bénir ses prieurs par des évêques d'autres diocèses. Cette pratique provoque encore un litige porté devant le pape Innocent VIII, qui confirme les privilèges de Saint-Vincent par une bulle. Par la suite, ne craignant plus la remise en question de ses acquis, l'abbaye demande désormais les bénédictions à l'évêque de Senlis. D'autre part, l'abbaye accepte de céder son droit de justice seigneuriale à la commune de Senlis pour le faubourg Saint-Vincent et les maisons qu'elle possède en ville, moyennant une redevance annuelle. Après la suppression de la commune, au , le bailli conteste plusieurs fois le droit de justice à l'abbaye et fait abattre ses fourches patibulaires en 1375, mais est aussitôt obligé de les rétablir..

Au , la guerre de Cent Ans apporte son lot de désordres. L'abbaye tente de conserver sa neutralité, ce qui ne la préserve pas d'être spoliée simultanément par le roi et par le duc de Bourgogne, Jean sans Peur, qui saisit les dîmes que Saint-Vincent touche en Flandre. L'abbé Guillaume Leclerc, s'y trouvant par hasard en 1418, est même fait prisonnier, mais dissimulant son rang, il est délivré moyennant une modique rançon. Vers la même époque, l'abbaye perd une partie de ses registres. Sous l'abbé Jean IV vers 1435, l'observance de la règle se relâche ; différents membres de sa famille l'entourent au monastère, et il célèbre le mariage de sa sœur à l'église abbatiale. L'abbé se met aussi à courtiser le puissant seigneur Jean II de Montmorency, auquel il prête de l'argent et du blé, mais en guise de remerciement, le sieur de Motnmorency vient enfoncer les portes de l'abbaye avec ses gens d'armes. En même temps, l'abbaye doit supporter des charges de plus en plus lourdes, devant s'acquitter de la taxe sur le clergé imposée par le concile de Bâle et payer des impôts toujours plus élevés, pour que le roi puisse faire face à l'effort de guerre. Les chanoines sont alors au nombre de seize. Ils abandonnent quelques principes fondamentaux, n'obéissent plus à l'abbé et oublient le vœu de pauvreté, revenant à la propriété individuelle. Les successeurs de Jean IV, Jean V puis Pierre Richevillan, renouent avec l'ancienne habitude se faire confirmer par le pape tout en ignorant l'évêque de Senlis. Vers 1465, ce dernier engage un procès à l'abbaye, et la longue lutte de pouvoir qui s'engage ne reste pas toujours dans les limites de la légalité..