Les , également traduits en Rouleaux de la rébellion Heiji, sont un emaki datant de la seconde moitié du . Ils présentent le récit de la rébellion de Heiji (épisode précédant la guerre de Genpei) entre les clans Taira et Minamoto au Japon.

L’auteur comme le commanditaire de l’œuvre restent inconnus, et la réalisation s’est probablement étalée sur plusieurs décennies. De nos jours, seuls trois rouleaux originaux et quelques fragments d’un quatrième subsistent ; ils sont conservés par le musée des beaux-arts de Boston, la fondation Seikadō de Tōkyō et le musée national de Tōkyō. Les guerres civiles pour la domination du Japon à la fin de l’époque de Heian, qui s'achèvent avec la guerre de Genpei par la victoire du clan Minamoto, ont fortement marqué l’histoire du Japon au point d’être illustrées dans de multiples œuvres. Fort renommés, les Rouleaux illustrés du Dit de Heiji ont inspiré de nombreux artistes jusqu'à l’époque moderne.

Les peintures de l’œuvre, de style yamato-e, se distinguent tant par le dynamisme des lignes et du mouvement que par les couleurs vives, ainsi que par un élan réaliste caractéristique des arts de l'époque de Kamakura. Cruauté, massacres et barbaries sont également reproduits sans aucune atténuation. En résulte un . Dans plusieurs rouleaux, de longues séquences peintes introduites par de brefs passages calligraphiés sont soigneusement composées de façon à créer le tragique et l’épique, tel le passage de l’incendie du palais de Sanjō, profondément étudié par les historiens de l'art.

Contexte

Arts des emaki

vignette|gauche|upright=1.2|alt=Guerriers montés et à pied accompagnant le carrosse de l’empereur.|L’empereur Go-Shirakawa et son escorte fuyant devant l’attaque du palais de Sanjō par les Minamoto. Rouleau de l’incendie du palais de Sanjō.

Apparu au Japon vers le grâce aux échanges avec l'Empire chinois, l'art de l’emaki se diffusa largement auprès de l’aristocratie à l’époque de Heian. Un emaki se compose d’un ou plusieurs longs rouleaux de papier narrant une histoire au moyen de textes et de peintures de style yamato-e. Le lecteur découvre le récit en déroulant progressivement les rouleaux avec une main tout en le ré-enroulant avec l’autre main, de droite à gauche (selon le sens d’écriture du japonais), de sorte que seule une portion de texte ou d’image d’une soixantaine de centimètres est visible. La narration suppose un enchaînement de scènes dont le rythme, la composition et les transitions relèvent entièrement de la sensibilité et de la technique de l’artiste. Les thèmes des récits étaient très variés : illustrations de romans, de chroniques historiques, de textes religieux, de biographies de personnages célèbres, d’anecdotes humoristiques ou fantastiques…

L'époque de Kamakura (1185–1333), dont l’avènement suivit une période de troubles politiques et de guerres civiles, fut marquée par l’arrivée au pouvoir de la classe des guerriers (les samouraïs). La production artistique y était très soutenue, explorant des thèmes et techniques plus variés encore qu’auparavant, signalant l'« âge d’or » de l’emaki (). Sous l’impulsion de la nouvelle classe guerrière au pouvoir, les peintures évoluèrent vers un style pictural plus réaliste et composite.

Les peintures de chroniques militaires et historiques étaient particulièrement appréciées par la classe dominante (les guerriers) ; les documents anciens permettent d’identifier de nombreux emaki sur ces sujets, dont l’emaki du Dit de Hōgen (Hōgen monogatari emaki, aujourd’hui perdu) qui racontait la rébellion de Hōgen, le Mōko shūrai ekotoba sur les invasions mongoles et bien sûr le Dit de Heiji ici traité. D'après Miyeko Murase, les batailles épiques qui y sont retranscrites ont dû fortement marquer les esprits des Japonais, car les artistes les ont durablement prises pour thème.

Rébellion de Heiji

vignette|upright=1.2|alt=Deux hommes assis se font face, vus à travers les larges ouvertures d'une véranda.|Dans la chambre de l’empereur, Fujiwara no Nobuyori apprend la fuite de Nijō qu’il retenait prisonnier. Rouleau de la fuite à Rokuhara.

L'œuvre décrit la en 1160, un des épisodes de la période de transition historique qui vit le Japon entrer dans l’époque de Kamakura et le Moyen Âge : la cour impériale perdit tout pouvoir politique au profit des seigneurs féodaux dirigés par le shogun. Durant cette transition, l’autorité des empereurs et des régents Fujiwara s’affaiblit en raison de la corruption, de l’indépendance grandissante des chefs locaux (daimyos), de la famine et même de la superstition, si bien que les deux principaux clans de l’époque se disputaient le contrôle de l’État : les Taira et les Minamoto. Leurs relations se dégradèrent et des complots politiques s’affirmaient, si bien que début 1160, le clan Minamoto tenta un coup d’État en assaillant le palais de Sanjō à Kyoto pour ravir l'empereur retiré Go-Shirakawa et son fils Nijō. Ce fut le début de la rébellion de Heiji. Les Taira, menés par Taira no Kiyomori, rassemblèrent en hâte leur force pour riposter ; ils prirent l’avantage et décimèrent le clan rival, à l'exception des jeunes enfants. Ironie du sort, parmi ces enfants épargnés figurait Minamoto no Yoritomo qui, vingt ans plus tard, allait venger son père et prendre le contrôle de tout le Japon, asseyant la domination politique des guerriers à l’époque nouvelle de Kamakura, dont date l’emaki.

L’épisode de la rébellion de Heiji, fameux au Japon, a fait l’objet de nombreuses adaptations littéraires, notamment le dont s’inspirent directement les rouleaux peints. Les rivalités de clans, les guerres, les ambitions personnelles et les intrigues politiques sur fond de transformations sociales et politiques radicales ont fait de la rébellion de Heiji un sujet épique par excellence. Ce type de récits sanglants et rythmés est particulièrement adapté pour les emaki.

Description des rouleaux

vignette|upright=1.2|alt=Un carrosse et des gens à pied sortent par la porte d’une muraille.|Fameux épisode de la fuite de l’empereur Nijō déguisé en femme. Rouleau de la fuite à Rokuhara.

De nos jours, il ne subsiste que trois rouleaux de l’emaki original narrant les passages de la rébellion correspondant dans le Dit de Heiji aux chapitres trois, quatre, cinq, six, treize et début du quatorzième. La version initiale devait probablement en compter plus, entre dix et quinze couvrant les trente-six chapitres du Dit de Heiji selon Dietrich Seckel. Des fragments d’époque d’un quatrième rouleau existent également, ainsi que des copies ultérieures d’un cinquième.

Le premier rouleau, de par , est conservé au musée des beaux-arts de Boston ; deux sections de textes encadrant une longue peinture sont tirées du troisième chapitre du Dit de Heiji qui relate l’incendie du palais de Sanjō par Fujiwara no Nobuyori (allié du clan Minamoto) et Minamoto no Yoshitomo. Toute la scène, cruelle et pathétique, est construite autour de l’incendie, des combats sanglants autour du palais et de la poursuite et de l’arrestation de l’empereur retiré Go-Shirakawa. Les nobles de la cour sont pour la plupart sauvagement tués par les armes, le feu ou les chevaux, y compris les femmes.

Le second rouleau, de par , se trouve au musée d'art Seikadō Bunko de Tokyo ; il inclut trois courts textes issus des chapitres quatre, cinq et six de la chronique. La scène s’ouvre sur un conseil de guerre des Minamoto au sujet de Shinzei (Fujiwara no Michinori), ennemi s’étant enfui du palais. Las, ce dernier se suicide dans les montagnes autour de Kyoto et son corps est retrouvé par des hommes de Minamoto no Mitsuyasu qui le décapitent pour rapporter sa tête en trophée. Les dirigeants du clan gagnent ensuite la demeure de Mitsuyasu pour vérifier la mort de Shinzei et rentrent à Kyoto en exhibant sa tête. Cette séquence est l’occasion de quelques peintures de paysage appréciées à l’époque de Kamakura.

vignette|upright=1.2|gauche|alt=Un arbre au premier plan. Cinq ou six guerriers dont un cavalier en route au second plan.|Des hommes de Matsuyama, allié des Minamoto, ramènent la tête de Shinzei en trophée. Rouleau de Shinzei.

Enfin, le dernier rouleau, de par , est entreposé au musée national de Tokyo. Composé de quatre peintures et quatre portions de textes extraits du chapitre treize, il met en scène un autre moment fameux de la rébellion de Heiji : l’évasion du jeune empereur Nijō, déguisé en femme, suivie de celle de Bifukumon-in (épouse de feu l’empereur Toba). À la faveur de la nuit et avec l’aide de ses partisans, son escorte parvient à échapper aux gardes des Minamoto et à rejoindre Taira no Kiyomori à Rokuhara (ses hommes échouent toutefois à ramener le shinkyō, ou miroir sacré). Les dernières scènes offrent une vue sur la place-forte des Taira et la splendeur de leur armée tandis que Nobuyori est frappé de stupeur quand il découvre l’évasion.

Les quatorze fragments du quatrième rouleau, dispersés dans diverses collections, ont pour sujet la bataille de Rokuhara : Minamoto no Yoshitomo attaque le fief des Taira, mais il est défait et doit s’enfuir dans l’est du pays. Bien que la composition soit très proche des autres rouleaux, il ne peut être affirmé avec certitude que tous les fragments appartiennent bien à l’œuvre originale en raison de légères variations stylistiques. Il subsiste plusieurs copies des quatre rouleaux originaux ainsi que d’un cinquième, lui entièrement perdu : la bataille de la porte Taiken, sans texte, narrant l’assaut par les Taira du palais impérial où les Minamoto s’étaient retranchés.

Le rouleau de la fuite de l’empereur Nijō est inscrit au registre des trésors nationaux du Japon et celui de Shinzei au registre des biens culturels important . Quant au rouleau de l’incendie du palais de Sanjō entreposé à Boston, il est régulièrement décrit comme l’un des chefs-d’œuvre de l’art des emaki japonais et de la peinture à sujet militaire du monde en général.

Réalisation et historique vignette|alt=Buste et tête de trois guerriers en armure de dos en bas, deux de profils à droite et en haut. gros plan.|Un des fragments subsistants du rouleau de la bataille de Rokuhara.

Très peu d’informations nous sont parvenues sur la confection et les événements expliquant l’état et la destruction partielle des rouleaux originaux. Le ou les artistes demeurent inconnus ; l’œuvre fut attribuée au à Sumiyoshi Keion, mais cette hypothèse n’est plus guère accréditée depuis la seconde moitié du , l’existence même de ce peintre étant douteuse. Le commanditaire n’est pas plus connu, mais il s’agissait probablement d’un proche du clan Minamoto, maître du Japon au moment de la confection de l’emaki, comme le suggère la représentation brillante des guerriers Minamoto.

Selon les estimations et les comparaisons stylistiques, la confection de l’ensemble date du milieu et de la seconde moitié du , probablement des années 1250 aux années 1280. La proximité picturale entre tous les rouleaux montre qu’ils proviennent vraisemblablement de peintres du même atelier, mais de légères variations tendent à confirmer que la confection s’est étalée sur quelques décennies durant la seconde moitié du , sans que la raison d’une telle durée ne soit connue. Les fragments du rouleau de la bataille de Rokuhara, un peu plus récents et de style légèrement différent, peuvent appartenir aussi bien à l’œuvre originale qu’à une ancienne copie de l’époque de Kamakura selon les historiens de l’art, là encore sans aucune certitude (À propos du rouleau de la bataille de Rokuhara des peintures du Dit de Heiji).