Wu Zetian (), née le à Lizhou et morte le , fut la seule impératrice régnante de toute l'histoire de Chine. Alors que le titre et la fonction d'empereur de Chine étaient exclusivement réservés aux hommesLes femmes ne pouvant exercer le pouvoir que provisoirement, dans le cadre d'une régence ou d'un inter-règne, sans avoir le titre d'empereur et assistées le plus souvent d'un conseil de régence., Wu Zetian fonda sa propre dynastie, la dynastie Zhou () deuxième du nom, régnant sous le nom d'« empereur saint et suprême » () de 690 à 705.
Elle est décrite comme une femme dotée d'un grand charme et d'un tempérament ferme. Son ascension vers le trône sur un chemin d’intrigues constellé de sang, et son règne marqué par la terreur et de nombreux outrages à la tradition, furent l’objet de critiques virulentes des historiens confucianistes. Les annales des Tang hésitent entre le silence sur son long règne et l’entretien à son sujet d’une légende noire. Certains aspects en ont été réévalués à partir des années 1950, notamment par les historiens communistes.
Les origines de Wu Zetian L’époque des Tang était une époque relativement libre pour les femmes de Chine. Parce que la culture et l’éducation se transmettaient alors plus généreusement aux filles, il ne fut pas rare de voir des femmes contribuer aux arts picturaux, poétiques ou littéraires voire à la politique. Il n’est donc pas étonnant que la future impératrice ait été initiée aux œuvres classiques, à la peinture, la danse, la musique et à la poésie. Le lieu de naissance de Wu Zetian reste incertain et fait l'objet de débats. La tradition la fait naître en 625 à Chang an, capitale de l’Empire mais les annales indiquent que son père était magistrat dans le Sichuan lors de sa naissance. Des historiens avancent qu'elle pourrait être née soit à Chang'an, soit dans la région de Lizhou (actuelle Guangyuan), voire à Xian de Wenshui. Son prénom n'est pas mentionné dans les annales officielles. Comme elle se donna plus tard le nom de Wu Zhao (), pour lequel elle fit créer un caractère jusqu'alors inexistant, on a avancé l'hypothèse qu'elle avait été prénommée Zhao ().
Son père, Wu Shiyue () (577-635), un maître d'œuvre, avait su se faire des relations dans l'exercice de son travail. Il avait ainsi accédé à un poste de sous-officier, puis s'était distingué lors de la campagne militaire de 617, obtenant finalement () (Shanxi), région d'origine de la famille Wu (Wenshui , district de Bingzhou ). L'empereur Gaozu lui aurait fait épouser en secondes noces une femme approchant la quarantaine, fille d'un parent de la famille impériale Sui nommé Yangda (). Elle donna le jour à trois filles dont Wu Zetian. Devenue veuve, il semble qu'elle n'ait guère reçu de soutien de la part de sa famille d'origine et encore moins de ses demi-frères.
La famille Wu s'était élevée au-dessus de la condition ordinaire, mais l'ascension du père était trop récente pour en faire une authentique grande famille. C'est donc en tant que concubine de modeste extraction aux yeux de la cour qu'à douze ans elle accède au harem de Taizong avec le grade de « talentueuse » (), l'un des plus bas.
Concubine puis impératrice consort Selon la tradition, elle reçoit un nouveau prénom : elle sera désormais Mei (). Il semble que, dès cette période, elle entretînt une relation privilégiée avec le prince héritier Li Zhi, futur empereur Gaozong. Le , l’empereur décède des suites d’une longue maladie contractée en 645 et toutes les « veuves » sans enfant, dont Wu, sont envoyées dans un monastère. Elle restera au temple de Ganyesi () jusqu’à ses , c'est-à-dire pendant environ trois ans.
Pour les sinologues Danielle Elisseeff et Barbara Benett Peterson, ce n’est qu’à l’occasion d’un pèlerinage dans ce temple que le jeune empereur Gaozong remarquera Wu pour la première fois, déplorant que « la rigueur de la tradition gâche sans discernement les richesses de la nature », mais il est permis de douter d’une rencontre aussi romanesque qu’improbable, juste à la fin de la période de deuil. Quoi qu'il en soit, en tant qu’ancienne concubine de son propre père, il ne saurait en faire la sienne sans commettre d’inceste selon la tradition chinoise, mais à cette époque, la cour des Tang subissait l’influence des coutumes « barbares » (le lévirat mongol). , au point que le tabou d’un tel procédé était sinon effacé, du moins bien diminué. Par ailleurs la première épouse, l'impératrice Wang (), issue de la famille Wang, craignait l’influence de Xiaoshufei (), la seconde épouse, auprès du Fils du Ciel, d'autant plus que l'impératrice, encore stérile, en voulait « à la terre entière » et craignait que le jour où le Fils du Ciel désignerait son successeur ne marquât la fin de son titre. Elle voit alors en Dame Wu, dont elle sait la beauté remarquée et dont son mari lui aurait vanté les charmes inemployés, un moyen de disgracier la deuxième. Elle la fait donc sortir de sa retraite forcée.
C'était, semble-t-il, une belle grosse femme dont on peut découvrir aujourd'hui le visage replet dans une niche des grottes de Longmen, à Luoyang, Henan. Ses caractéristiques physiques semblent refléter ou infléchir le modèle de l'esthétique féminine en vigueur, sous les Tang et les Cinq Dynasties, depuis son règne..
Quand le jeune empereur Gaozong l'a revue, il serait devenu fou au point de négliger les questions de sa succession. Il chasse les conseillers opposés à son engagement avec cette femme, et l’accueille dans son gynécée à nouveau avec le rang de cairen (). Dans un premier temps, le projet de la première fonctionne et Xiaoshufei tombe en disgrâce. Mais elle sous-estime l’ambition de Wu. Depuis son retour au palais à , elle a consacré beaucoup de temps à nouer des alliances au sein du palais. Tandis que sa faveur auprès de Gaozong grandit, elle se tisse un réseau de fidèles et rallie les ennemis de l'impératrice. Toujours concubine, son grade s'est élevé cependant. Accédant au rang de zhaoyi (), elle est désormais la cinquième dame du palais dans la hiérarchie du gynécée, et la première pour l'influence auprès de Gaozong.
Toutefois, son premier enfant est une fille, qui meurt immédiatement après la visite de l'impératrice, et c'est l'empereur, qui lui rend visite juste après, qui découvre le bébé mort. La cause du décès n'est pas prouvée, mais Wu Zetian aurait étouffée de ses propres mains le bébé. Wu est surprise (ou feint la surprise) en laissant accuser ses suivantes qui rejettent la faute sur l'impératrice. L'impératrice est répudiée, et Wu Zetian prend sa place. Apprenant que l'empereur continue de la visiter en secret, elle fait couper les mains et les pieds à sa rivale.
Dame Wu aurait néanmoins passé par la suite ses nuits à pratiquer des rituels magiques pour se débarrasser des deux fantômes dont elle se croyait hantée. Elle avait toutefois obtenu ce qu'elle souhaitait : l'Empereur lui accorde la place tant convoitée de première épouse malgré les objections des conseillers, qui lui donnèrent alors le titre de Zetian, littéralement : « selon la volonté du Ciel ». Elle est alors âgée de . Depuis le retour du monastère, il ne lui aura fallu que quatre ans pour parvenir au plus haut degré de l’État accessible à une femme. Ce n'est cependant pas la fin de son ascension, malgré les limites que lui imposerait son statut de femme dans la Chine de l'époque.
Impératrice régnante de Chine
Par la suite, son ascendant sur l’empereur ne fera que s’accroître, à mesure que la santé fragile de l’empereur commence à se dégrader, cinq ans après que Wu Zetian ait commencé à siéger à ses côtés. À la cour, elle gagne de l'importance en faisant tuer les mandarins qui s'opposent à elle.
Elle s'illustre en repoussant les traditions confucianistes qu'elle ressent comme une insulte et une humiliation. C'est au cours du rituel de sacrifice fengshan () de l’année 666 qu'elle saisit l'occasion de le signifier à la cour. En effet, traditionnellement, l’empereur effectue chaque année un rituel sacrificiel au ciel et à la terre, destiné à attirer la bienveillance céleste sur les récoltes de l'empire. Mais Wu Zetian fait valoir que si le ciel est associé au masculin selon les croyances en vigueur, la terre est associée au féminin. Elle déclare donc que c'est à une femme de procéder au sacrifice à la terre. C'est un mouvement adroit de sa part : rien dans la tradition ne mentionnait la nécessité qu’un sexe ou l’autre procédât au rituel, qui était l'attribution exclusive de l'Empereur, seul lien entre le Ciel et la Terre. Aucun des conseillers, ni des lettrés impériaux par conséquent, ne peut s'y opposer frontalement. Et dans ces conditions, l'empereur tranche en faveur de la demande de Wu Zetian : il abandonne le rituel de la terre, permettant ainsi chaque année à Wu Zetian de montrer son importance et sa nécessité au bon fonctionnement de l’Empire. Une autre de ses réclamations concerne le titre de l’impératrice ; arguant que l’Empereur est appelé Fils du Ciel (), son alter ego féminin devait être appelée logiquement Impératrice Céleste (). Encore une fois, elle ne rencontra pas d'opposition.
Dans un document résumant ses « douze propositions » (), elle liste plusieurs suggestions politiques assez variées : elle préconise une baisse des impôts, des efforts en direction de l'agriculture, l'encouragement de l'expression des opinions de différentes sources. Elle a aussi œuvré pour l'amélioration du statut des femmes.
Une impératrice féministe ?
D’après la chercheuse Jen-der Lee, si elle se montre particulièrement cruelle envers ses opposants, elle révèle des « sentiments proto-féministes »Ibid., p. 20. à travers les réformes sociales que son gouvernement promulgue. Elle fait beaucoup pour les femmes, leur éducation, leur bien-être et leur accès aux examens et aux postes officielsElle fut néanmoins une figure inspiratrice du féminisme chinois durant son histoire : Hou Zhi, par exemple, dans son livre La Re-création du ciel évoque Wu Zetian en tant que figure; et surtout Li Ruzhen dans Fleurs dans un miroir, décrit le règne de Wu Zetian comme une période tendant vers une forme d'utopie où hommes et femmes inversent leurs rôles dans la société.. Ses « douze décrets » ou « douze propositions » disposent, dès 674, qu’il faut harmoniser les relations entre belles-sœurs, organiser des funérailles publiques pour les femmes sans-abri, prendre soin des veuves, organiser des centres de soins pour femmes, des hospices pour vieilles femmes, des maisons pour les jeunes filles et des temples pour les nonnes vouées à la chasteté. La proposition la plus significative, ou du moins celle qui provoqua le plus les autres membres de la cour fut l’augmentation à trois ans de la période de deuil pour rendre hommage à la mort de la mère, à l’égal de celle du père, que celui-ci fut vivant ou non. Wu Zetian ne parvient d'ailleurs à imposer ce décret qu'au moyen de pressions pécuniaires.
Mais malgré les oppositions et les débats qu'elle suscite, la nouvelle impératrice se fait également remarquer sous un jour différent : très impliquée dans la gestion politique, elle soutient de nombreux projets et réformes d'ordre social. Entre autres : une baisse des impôts pour encourager le travail agraire des hommes et la sériciculture des femmes, ainsi qu'une opposition aux corvées qu’elle souhaite proscrire (simples travaux de voirie ou service militaire). Elle veut aussi diminuer l’importance de l’armée, afin de la garder seulement comme un moyen d’« éducation morale » pour le peuple. Elle favorise une plus libre expression des critiques, dans le but de mieux repérer ses contestataires.
Derniers renforcements du statut Afin de parachever la promotion sociale de sa famille, elle fait inscrire le clan Wu parmi ceux de première importance dans les registres des « Grandes Familles » () en changeant le « Livre des Clans » en « Livres des Noms » ; contre les traditions impériales.