Les Meules est le titre d'une série de tableaux impressionnistes peints par Claude Monet. Le terme fait référence au sens strict aux vingt-cinq tableaux (W1266-1290, selon la numérotation adoptée par Daniel Wildenstein dans son Catalogue raisonné. des œuvres de Claude Monet) commencés après la moisson de la fin de l'été 1890 et poursuivis jusqu'au début de l'année 1891. La série a pour sujet principal des gerbiers de blé montés en meules qui se trouvaient dans un champ situé à proximité de la maison de l'artiste, à Giverny, dans l’Eure, en Normandie.

La particularité de cette série est de répéter un même motif afin de montrer les différents effets de la lumière et de l’atmosphère au fil des jours, des saisons, et des conditions météorologiques, mais aussi d'en varier les cadrages et points de vue. Quinze de ces vingt-cinq tableaux furent pour la première fois présentés au public lors d’une exposition-vente organisée par la galerie parisienne de Paul Durand-Ruel, du 5 au , ce qui peut faire considérer cet ensemble comme la première série réellement conçue et pensée comme telle par Claude Monet.

Lieux de conservation Les vingt-cinq tableaux de la série sont dispersés à travers les musées et les collections particulières du monde entier, les musées des États-Unis en possédant le plus grand nombre.

Six d'entre eux sont exposés à l'Art Institute of Chicago à Chicago (W1283., W1281., W1284., W1270., W1269., W1278.). Deux le sont au musée des beaux-arts de Boston (W1280., W1289.), un l'est au Getty Center à Los Angeles (W1276.), un au Metropolitan Museum of Art à New York (W1279.), un au Hill-Stead Museum à Farmington (Connecticut) (W1267.), un au Minneapolis Institute of Arts à Minneapolis (W1286.), et un autre enfin au Shelburne Museum à Shelburne (W1274.).

Deux toiles sont au musée Barberini à Potsdam (W1273, W1284). Le musée d'Orsay à Paris détient une toile (W1266.), de même que la National Gallery of Scotland d'Édimbourg, en Écosse (W1277.), le Kunsthaus de Zurich à Zurich en Suisse, (W1288.) et la Galerie nationale d'Australie à Canberra, en Australie (W1271.).

Le National Museum of Western Art de Tokyo, au Japon, possède en outre le dessin au fusain de ces Meules . réalisé par Monet pour illustrer l'article d'Octave Mirbeau paru dans L'Art dans les deux mondes en , et qui évoque la série à peine achevée.

Un des tableaux de la série intitulé simplement Meules, un alignement en perspective de meules de foin au crépuscule (W1273), a fait partie de collections privées successives et est le tableau le plus cher de Monet jamais négocié. Il a été acquis par la collectionneuse Bertha Palmer qui a visité l'exposition de 1891, l'a acheté, revendu, puis racheté en 1892 à Durand-Ruel, puis l'a légué à ses descendants. La tableau a été vendu à un collectionneur new yorkais en 1960 puis acquis en 1986 par un autre collectionneur américain chez Christie's pour la somme de 2,53 millions de dollars. Le , il a été acquis par le musée Barberini de Potsdam aux enchères de Sotheby’s à New York pour la somme de 110,7 millions de dollars (environ 98,7 millions d’euros), atteignant une somme record pour l’artiste lors d’enchères avec un franchissement du seuil symbolique des 100 millions de dollars pour une toile impressionniste.

Le motif des meules à Giverny dans l'œuvre de Claude Monet vignette|Claude Monet, La Meule de foin [W1073], 1886, huile sur toile, , musée de l'Ermitage, Saint-Pétersbourg. Monet s'installe à Giverny à la fin du mois d'.. Dès lors, la campagne avoisinante devient, entre deux voyages, l'un de ses sujets privilégiés. Entre 1883 et 1888, il peint plusieurs tableaux comportant le motif des meules : trois en 1884 (Meules, effet du soir, Meules, soleil voilé, Meules à Giverny, W900-902), trois autres en 1885 (Les Meules à Giverny, Pré à Giverny, W993-994, La Meule de foin, W995), deux autres encore en 1886 (La Meule de foin, Vue de Giverny, W1073-1074). Mais, soit que Monet représente également sa famille en promenade, soit que les meules ne constituent que des éléments parmi d'autres des paysages (sur certains desquels on distingue à l'arrière-plan les peupliers des bords de l'Epte qui constitueront en 1891, le sujet d'une autre série, W1291-1313), celles-ci sont loin de prendre encore l'importance et l'autonomie qu'elles auront lors de la série de 1890-1891.

Meules de foin et meules de blé Deux autres critères permettent également de distinguer ces précédentes meules de celles des saisons 1888-1889 et 1890-1891 : tout d'abord, ces tableaux ne sont pas conçus comme des séries, mais demeurent encore des œuvres isolées ; de plus, ils représentent de simples meules de foin, non des gerbiers de blé. Car c'est seulement après la moisson de 1888 que Monet va s'attacher à ce nouveau motif : à deux pas de chez lui, au clos Morin, le fermier Quéruel entasse en effet en meules les gerbes de blé de sa récolte pour les conserver jusqu'aux battages d'automne ou d'hiver.. Il s'agit donc de gerbes de blé non encore battues montés en imposantes meules (pouvant atteindre plusieurs mètres de hautLes mêmes que sur une photographie ancienne reproduite sur Giverny News, « Le Blog d'Ariane, guide à Giverny ». Lire en ligne. Page consultée le 11 octobre 2011.), composées d'une base en tronc de cône renversé surmontée d'un dôme conique - et protégées des intempéries par un toit de chaume..

Première ébauche de série des Meules lors de la saison 1888-1889 thumb|droite|Claude Monet, Les Meules, effet de gelée blanche [W1215], 1889, huile sur toile, , Hill-Stead Museum, Farmington, CT, États-Unis. Une première fois, Monet va ériger ces meules de blé en sujet principal d'une ébauche de série de cinq tableaux. Les trois premiers (W1213-1215) présentent, dans un champ moissonné, deux meules alignées côte à côte, celle de droite largement plus haute et ventrue que celle de gauche, alors qu'à l'arrière-plan, au centre et à droite du tableau, se détachent quelques maisons de Giverny. Pour les trois autres (W1216-1217a), Monet s'est tourné vers la gauche, et a choisi de ne représenter qu'une meule, alors qu'à l'arrière-plan se dresse la haute silhouette d'une rangée de peupliers. Mais le mauvais temps et des ennuis de santé le forcent à s'arrêter là..

La série des Meules de la saison 1890-1891 C'est seulement deux ans plus tard, après la moisson de 1890, que Monet revient aux meules. Le début en est attesté par la lettre du qu'il adresse à Gustave Geffroy :

On est donc assez loin de la version de l'illumination créatrice que donnera Monet trente ans plus tard, en 1920, au duc de Trévise qu'il reçoit dans son atelier de Giverny :

Ou même, de celle apaisée et poétisée par Gustave Geffroy dans sa préface du catalogue de l'exposition Durand-Ruel de :

Monet est au travail depuis un mois environ quand Louis-Joseph Singeot, son propriétaire de Giverny, met le domaine en vente. Le peintre se tourne alors vers le marchand d'art Paul Durand-Ruel, à qui il écrit le : « Je serai obligé de vous demander pas mal d'argent, étant à la veille d'acheter la maison où j'habite ou de quitter Giverny, ce qui m'ennuierait beaucoup, certain de ne jamais retrouver une pareille installation ni un si beau paysà Durand-Ruel, 27 octobre 1890 (LW1079), cité par . ». L'acte de vente est signé le pour la somme de , payables en quatre ans. Sans réduire l'importance quantitative de la série des Meules à ce seul argument financier, celui-ci a cependant pu donner une impulsion supplémentaire au projet en cours, dont l'aboutissement sera l'exposition-vente de à la galerie Durand-Ruel.. Car Monet réalise, entre et Comme l'atteste la lettre à Geffroy du 20 janvier 1891 (LW 2799)., vingt-cinq tableaux (W1266-1290) sur le même motif du clos Morin, en au moins trois périodes : une première, de la fin de l'été à l'automne (W1266-1273), une seconde sous la neige, qui tombe sur Giverny le . (W1274-1284), et une dernière (W1285-1290), quand Monet revient à ses meules, en janvier, après avoir passé quelque temps à peindre la Seine prise par les glaces..

Suite de la série des Meules pendant la saison 1893 Deux ans après, de retour à Giverny, Monet peint dans la Prairie, au sud du terrain qu’il vient d’acquerir et où il fera creuser le fameux bassin pour les nymphéas, une petite série de 3 tableaux (W1362 à 1364), qui revisite brièvement le thème des Meules, à la saison des foins.

Monet y exprime, à nouveau, son intérêt soutenu de capturer les effets transitoires de la lumière par observation directe, en plein-air. Afin de bien représenter cette lumière du jour naturelle éphémère, il utilise une série de petits coups de pinceau saccadés rythmiques.

Les 3 toiles ne figurent qu'une seule meule de foin, au centre de la composition, en avant-plan dans un champ moissonné, avec, en arrière-plan, une rangée de saules têtards non élagués, qui laissent apercevoir un groupement d'autres meules de foin, encore plus éloignées de la vue, à gauche.

II existe un dessin préparatoire pour ces peintures en dépôt au Musée Marmottan Monet (N° d'inv. 5134, fol. 39 v et fol. 40 r en partie).

Interprétation Un motif puissamment symbolique thumb|Jean-François Millet, Meules : Automne, vers 1874, huile sur toile, , Metropolitan Museum of Art, New York. vignette|La Moisson à Montfoucault, 1876, Camille Pissarro

Le thème a été représenté par Camille Pissarro en 1873 et 1876.

Le motif des meules de blé n’est pas nouveau dans la peinture. Jean-François Millet par exemple les représente derrière les GlaneusesJean-François Millet, Des Glaneuses, 1857, huile sur toile, , Musée d’Orsay, Paris.. (1857), ou derrière un troupeau de moutons dans Meules : AutomneJean-François Millet, Meules, automne, vers 1874, huile sur toile, , The Metropolitan Museum of Art, New York.. (vers 1874). Dans ce contexte de réalisme rural, la meule suffit à désigner, par métonymie, les moissons, et, pour Des Glaneuses, les paysans aisés par opposition à la rudesse de la condition des femmes du premier plan. C'est d'ailleurs ce symbolisme lié aux puissances de la Nature qui a frappé les contemporains de Monet admirant la série des Meules, au premier chef, Octave Mirbeau, dans son article de L’Art dans les deux monde du :

et Gustave Geffroy, dans la conclusion de sa préface au catalogue de l’exposition Durand-Ruel de :

Un poème de la Nature, dans sa dimension synesthésique, cosmique, voire panthéiste, voilà ce que les journalistes qui rendirent compte de l’exposition y virent également, que ce soit Roger Marx, pour Le Voltaire du 7 ami 1891 (« Le labour, l’ensemencement et la récolte, toute l’âpre lutte avec l’élément à fertiliserCité par .. »), ou encore Félix Fénéon, dans un style pour le moins chargé :

Sans rejeter ces lectures, partagées par suffisamment de proches et de critiques contemporains de Monet pour constituer une réception historique cohérente, on remarquera cependant qu’elles se font davantage l’écho de réflexes de sens précédant la série des Meules qu’elles n’arrivent à en percevoir l’aspect novateur, et la modernité.

Le principe de la série comme renouvellement du regard : une dissolution du symbolisme attaché au motif La répétition en série tend à dissoudre le symbolisme traditionnel attaché aux meules : l’objet est cadré seul, comme pour lui-même — même si les maisons au loin, et l'arrière-plan, se conforment encore dans certaines toiles aux conventions du paysage réaliste —, pour devenir une forme aux prises avec les éléments atmosphériques. De plus, le principe même de la série induit le fait que l’intérêt des tableaux réside moins dans le motif retenu que dans la répétition de ce motif, et de ses variations d’une toile à l’autre.