Mohammed Abdul Karim (en ), né en 1863 à Lalitpur en Inde britannique et mort en près d'Agra en Inde, connu comme , est un employé musulman indien de la reine Victoria, qui conquiert l'affection de la souveraine au cours des quinze dernières années de son règne.

Karim est né près de Jhansi, d'un père travaillant pour l'hôpital de la ville. En 1887, année du jubilé d'or de la reine, c'est l'un des deux Indiens choisis pour devenir ses serviteurs. Victoria en vient à lui porter un grand intérêt et elle lui donne le titre de « », terme hindi-ourdou souvent traduit par ou . Elle le nomme son secrétaire indien, le couvre d'honneurs et lui obtient la concession d'un domaine en Inde.

L'étroite relation entre Karim et la reine conduit à des frictions au sein de la Cour, parmi les membres qui se considèrent supérieurs à lui. La reine insiste pour que Karim soit présent avec elle pendant ses voyages, ce qui cause des disputes entre elle et ses serviteurs. Après la mort de Victoria, en 1901, son successeur, Édouard VII, renvoie Karim en Inde et ordonne la confiscation et la destruction de sa correspondance avec Victoria. Karim vit ensuite tranquillement près d'Agra, sur la propriété que Victoria lui a fait attribuer, jusqu'à sa mort à l'âge de .

Biographie Jeunesse Karim est né dans une famille musulmane à Lalitpur près de Jhansi, en 1863, en Inde britannique. Son père, Haji Mohammed Waziruddin, travaille comme assistant à l'hôpital de la ville où stationne le , un régiment de cavalerie britannique. Karim a un frère aîné, Abdul Aziz, et quatre sœurs plus jeunes. Il apprend le persan et l'ourdou et, adolescent, voyage à travers le Nord de l'Inde et l'Afghanistan. Le père de Karim participe à la bataille de Kandahar, qui met fin à la seconde guerre anglo-afghane, le . Après la guerre, le père de Karim est affecté à un poste civil à la prison centrale d'Agra, tandis que Karim travaille comme vakil (« agent » ou « représentant ») pour le Nawab de Jawara à l'Agence d'Agar. Au bout de trois ans, Karim démissionne et déménage à Agra, où il devient secrétaire à la prison. Son père a arrangé un mariage entre Karim et la sœur d'un collègue.

Les prisonniers de la prison d'Agra sont formés puis employés comme tisseurs de tapis dans le cadre de leur réhabilitation. En 1886, se rendent à Londres afin de montrer leur travail à l'Exposition coloniale et indienne de South Kensington. Karim n'accompagne pas les prisonniers, mais a aidé le surintendant de la prison, John Tyler, à organiser le voyage, aidant à sélectionner tapis et tisserands. Lorsque la reine Victoria visite l'exposition, Tyler lui offre deux bracelets en or, choisis avec l'aide de Karim. La reine manifeste un intérêt de longue date pour ses territoires indiens et veut employer quelques fonctionnaires indiens pour son jubilé. Elle demande à Tyler de lui recruter deux agents qui seraient employés pour un an. Karim est formé rapidement aux manières britanniques et à la langue anglaise avant d'être envoyé en Angleterre, avec Mohamed Buksh. Le Major-général Thomas Dennehy, qui allait être nommé à la maison royale, a déjà employé Buksh comme serviteur. Il est prévu que les deux hommes serviraient d'abord à table, avant d'apprendre à faire d'autres tâches.

Au service de la reine vignette|gauche|redresse|alt=Peinture impressionniste montant le Munshi, debout, à l'arrêt de profil droit.|Le Munshi Abdul Karim, tableau de Laurits Tuxen peint sur commande de la reine Victoria, 1887. Après un voyage en train d'Agra à Bombay et en bateau vers l'Angleterre, Karim et Buksh arrivent au château de Windsor en . Ils sont mis à la disposition du major-général Dennehy et servent le petit-déjeuner à la reine pour la première fois à à Windsor le . La reine décrit Karim dans son journal de la journéeCité par . :

Cinq jours plus tard, la reine noteCité par . : . Le , elle écritCité par , et . : . Le , elle mange un fait par l'un des serviteursCité par .. À partir du Karim lui apprend l'ourdou, qu'elle utilise lors d'une audience en décembre pour accueillir la Maharani Chimnabai de Baroda.

Victoria éprouve une grande sympathie pour Karim et ordonne qu'on lui donne une formation supplémentaire en langue anglaise. En , il avait , selon VictoriaCité par .. Il se plaint alors à la reine que, alors qu'il était clerc en Inde, il se retrouve à travailler comme serveur, ce qui, à ses yeux, est une déchéance, cité par .. Celle-ci le promeut alors au poste de , en . Les photographies le montrant servant à table sont détruites, et il devient le premier secrétaire personnel indien de la reine. Buksh reste au service de la reine, mais seulement comme serviteur ou , jusqu'à sa mort à Windsor en 1899.

Selon le biographe de Karim, Sushila Anand, les lettres de la reine témoignent du fait que « ses entretiens avec le Munshi ont été largement philosophiques, politiques et pratiques. Aussi bien la tête que le cœur parlaient. Il ne fait aucun doute que la reine trouvait dans Abdul Karim une connexion avec un monde exotique qui la fascinait, et un confident qui ne l'abreuvait pas de la ligne officielle ». Karim devient responsable des autres employés de maison indiens et de leurs payes. Victoria en fait l'éloge dans ses lettres et son journal. , écrit-elle en Victoria à la Princesse Louise Margaret de Prusse, le 3 novembre 1888, cité par ., . Elle admireVictoria à Sir Théodore Martin, 20 novembre 1888, cité par . , qui dit : Au château de Balmoral, la résidence écossaise de la reine, Karim se voit attribuer le logement précédemment occupé par John Brown, un serviteur et favori de la reine mort en 1883. Malgré le sérieux et la dignité que Karim présente au monde extérieur, la reine écrit. : .

L'hostilité de la Cour En , Karim obtient quatre mois de congés pour retourner en Inde, période pendant laquelle il rend visite à son père. Il écrit à la reine que ce dernier, qui doit prendre sa retraite, souhaite avoir une pension et que son ancien patron, John Tyler, cherche à obtenir une promotion. En conséquence, au premier semestre 1889, Victoria écrit au vice-roi des Indes, Lord Lansdowne, pour lui demander de faire obtenir une retraite à Waziruddin et une promotion à Tyler. Le vice-roi est réticent car Waziruddin a dit au gouverneur local, sir Auckland Colvin, qu'il ne désire que de la gratitude et que Tyler a une réputation d'indélicatesse et de mauvaise humeur remarquablesVictoria reconnaît que , ce à quoi Lansdowne répond : (Cité par .).

La promotion rapide de Karim commence à créer de la jalousie et du mécontentement parmi les membres de la Maison royale, qui n'auraient normalement jamais dû se mêler socialement avec des Indiens de rang inférieur à celui de prince. Comme ils ne sont pas disposés à accueillir Karim, un Indien du peuple, parmi eux, la reine les force à l'accepter. Karim, pour sa part, s'attend à être traité comme leur égal. Lorsque le prince de Galles (le futur Édouard VII), organise un spectacle pour sa mère à son domicile de Sandringham le , Karim constate qu'on lui a attribué une place avec les domestiques. Se sentant insulté, il se retire dans sa chambre. La reine prend son parti, affirmant qu'il aurait dû être assis avec la Cour. Quand elle assiste aux jeux de Braemar, en 1890, son fils, le prince Arthur, duc de Connaught et Strathearn, s'approche du secrétaire privé de la reine, sir Henry Ponsonby, pour s'indigner de voir le Munshi parmi la noblesse. Ponsonby explique qu'il a agi ainsi , et que le duc devrait approcher la souveraine à ce sujet. , note Ponsonby.

La biographe de la reine, Carolly Erickson, résume ainsi la situation :

Lorsque des plaintes contre Karim sont portées à la connaissance de la reine, elle refuse de croire ces propos. Elle ne tient pas compte des remarques qu'on lui fait sur son comportement, considère les accusations de sa Cour et de son personnel comme Victoria au Dr Reid, 13 mai 1889, cité par .. En , le beau-frère de Karim, Hourmet Ali, vend une broche appartenant à Victoria à un bijoutier de Windsor. La reine accepte l'explication de Karim lui disant qu'Ali a trouvé la broche et qu'il est de coutume en Inde de garder ce que l'on trouve, alors que le reste de la maisonnée croit qu'Ali l'a volée. En juillet, Karim se voit attribuer la chambre précédemment occupée par le (plus tard Sir) James Reid, médecin de la reine, ainsi qu'un salon privé. vignette|droite|alt=Widow's Cottage sur les rives du Loch Muick|Glass-allt-Shiel : une maison isolée dans le domaine royal de Balmoral. La reine, influencée par le Munshi, continue d'écrire à Lord Lansdowne non seulement pour obtenir la promotion de Tyler, mais aussi pour évoquer l'administration de l'Inde. Elle exprime ainsi des réserves sur l'introduction de conseils élus prétextant que les musulmans n'obtiendront pas beaucoup de sièges, car ils sont minoritaires, et insiste pour que les dates des fêtes hindoues soient déplacées pour ne pas entrer en conflit avec celles des fêtes musulmanes. Lansdowne refuse de suivre cette dernière suggestion car il la juge potentiellement source de conflits, 109–110., mais il nomme Tyler inspecteur général intérimaire des prisons en ..

À la surprise de toute la Cour, lors d'un séjour de Victoria dans son domaine de Balmoral en , elle passe une nuit avec Karim dans une maison isolée de sa propriété, , sur la rive du Loch Muick. Victoria s'y rendait souvent avec Brown et, après sa mort, a pourtant juré de ne plus jamais y séjourner. Au début de 1890, Karim tombe malade et présente un furoncle suppurant au niveau du cou. Victoria informe Reid, son médecin, qu'elle veut l'aider à soigner Karim. Elle lui fait part par écrit de son angoisse et explique qu'elle se sent responsable du bien-être de ses serviteurs indiens car ils se sentent si loin de leur propre terre.. Reid opère le Munshi, incise et évacue l'abcès, ce qui permet à Karim de récupérer. Reid écrit le que la reine « rendait visite à Abdul deux fois par jour, pour prendre des leçons d'hindoustani, signer son courrier, examiner son cou, taper ses oreillers, etc. »Cité par et ..

Attribution de terres et problèmes familiaux

En 1890, la reine fait exécuter un portrait de Karim par le peintre Heinrich von Angeli. Selon la reine, von Angeli a tenu à exécuter l’œuvre comme il ne l'avait jamais peint pour un Indien auparavant etLa reine Victoria à la Princesse Royale Victoria, le 17 mai 1890, cité par . . Le , elle écrit à Lansdowne, et au secrétaire d'État pour l'Inde, Lord Cross, pourCité par . . La reine vieillissante n'a pas confiance dans sa famille et la maison royale pour s'occuper du Munshi après sa disparition, et cherche à assurer son avenir (épisode de la série britannique This Sceptered Isle).. Lansdowne répond que des concessions ne sont attribuées qu'aux soldats, et seulement dans des cas de service long et méritoire. Néanmoins, le vice-roi est d'accord pour lui trouver une concession qui assurerait à Karim un revenu d'environ par an, le même montant que pourrait s'attendre à avoir un vieux soldat après une carrière exceptionnelle. Victoria écrit à plusieurs reprises à Lansdowne entre juillet et octobre, faisant pression sur lui pour trouver la terre. En dehors de friches, le gouvernement contrôle peu de terres près d'Agra. Lansdowne a donc du mal à trouver un terrain approprié. Le , le Munshi quitte Balmoral pour quatre mois de congé en Inde, voyageant sur le même bateau que Lady Lansdowne. Le même jour, lord Lansdowne envoie un télégramme à la reine pour lui faire savoir que l'octroi d'une terre dans la banlieue d'Agra a été réglé. Lansdowne en informe ainsi la reine :

Lansdowne visite Agra en . Il y rencontre le Munshi et Lansdowne s'arrange pour que Karim soit assis avec son équipe au cours d'un darbâr. Lansdowne reçoit Munshi et son père en privé tandis que Lady Lansdowne rencontre son épouse et sa belle-mère, qui sont rentrées en secret dans le camp du vice-roi au mépris des règles du purdah.