Janette Bertrand est une écrivaine, journaliste et animatrice québécoise née le à Montréal. Figure médiatique incontournable au Québec, elle s'est fait connaître du grand public par sa tenue du courrier du cœur dans Le Petit Journal, du début des années 1950 jusqu'en 1967.
Écrivaine prolifique, elle est principalement connue pour ses séries humoristiques et dramatiques pour la télévision, dont Quelle famille!, diffusée de 1969 à 1974 à Radio-Canada, Grand-Papa, de 1976 à 1979, et Avec un grand A, diffusée à Radio-Québec de 1986 à 1996. Déterminée à traiter des questions de société, même les plus controversées ou taboues, elle a également été l'animatrice de plusieurs talk-shows, dont Janette veut savoir et Parler pour parler, diffusés dans les années 1980 et 1990.
Figure majeure du féminisme au Québec, Janette Bertrand est aussi l'autrice d'une abondante œuvre littéraire sur les questions liées à la sexualité, la famille, la condition féminine et l'exclusion sociale.
Biographie Jeunesse et formation
Enfance Janette Bertrand est la cadette et seule fille d'une famille de quatre enfants nés d'Armand Bertrand, un commerçant originaire de Valleyfield, et de son épouse Alma Bédard. Elle grandit dans une famille de classe moyenne, sur la rue Ontario, entre D'Iberville et Frontenac,à Montréal, dans un logement situé au-dessus de la mercerie de son père..
Son enfance est marquée par la crise économique des années 1930 ainsi que par sa relation complexe avec ses parents, en particulier sa mère. De tempérament froid et distant, elle était peu affectueuse avec ses enfants, son mari, et repoussait fréquemment leurs gestes et marques d'affection. La jeune Janette, dotée d'une grande sensibilité et d'un besoin d'amour, est marquée très tôt par cette dynamique. Dans un premier temps, afin de gagner l'affection de sa mère, elle tente de contourner les valeurs d'obéissance fortement promues par l'Église et intériorisées par bon nombre de Canadiens français à l'époque.
Sa relation avec son père la marque aussi. Neuvième d'une famille de douze enfants, Janette Bertrand décrit son père comme un homme naturellement enjoué, bon vivant et affectueux. Cependant, le père Bertrand était également un homme de sa génération. Imprégné des idées reçues sur les hommes et les femmes, il ne comprenait pas pourquoi sa fille aspirait à travailler comme un homme, à vivre une vie qui la ferait abandonner son rôle traditionnel de femme au foyer. Ainsi, lorsqu'elle lui dit un jour qu'elle veut poursuivre ses études dans le but de travailler un jour, son père lui répond : « Un cours classique? T'as pas besoin de ça pour changer des couches! » Cette inégalité entre les garçons et les filles au sein même de sa propre famille finit par indigner Janette Bertrand. Espérant un amour maternel qui ne viendra jamais, elle finit peu à peu par se construire contre sa mère. Comme elle le confie en entrevue : « toute ma vie, j'ai cherché à ne pas lui ressembler, à ne pas faire comme elleJanette Bertrand dans . ».
Son enfance est aussi marquée par sa relation avec ses frères. Ceux-ci la taquinent fréquemment avec une certaine férocité, la traitant de laide ou d'idiote, choses qu'elle finira par intérioriser, malgré elle.
École primaire Janette Bertrand entre à l'école primaire à l'âge de sept ans. Elle fréquente l'école Gédéon-Ouimet, tenue alors par les Filles de la Sagesse.. À l'école, elle est décrite comme une élève moyenne. Sans le savoir, elle souffre de dyslexie (chose qu'elle n'apprendra qu'à l'âge de 45 ans), ce qui rend son apprentissage difficile. Se sentant inférieure par rapport aux autres élèves, Janette Bertrand demeure néanmoins une enfant profondément curieuse et sensible, dotée de beaucoup d'imagination. De tempérament solitaire, se trouvant peu d'amies avec qui jouer, elle se réfugie dans la lecture. Elle développe un goût pour l'écriture et commence à écrire des histoires pour elle-même. Inspirée par une famille de gitans habitant le voisinage, elle écrit alors son premier roman, racontant l'histoire d'une fille enlevée par des gitans et vendue à un cirque. Elle avait alors huit ans.
À l'école, elle tente de trouver de l'affection auprès de ses amies et de ses professeures pour pallier la froideur de sa mère. Elle constate cependant que la qualité de l'instruction offerte aux filles est inférieure à celle des garçons. Alors que ceux-ci sont encouragés à poursuivre leurs études pour obtenir un emploi, les filles se voient surtout préparées à assumer leur rôle de maîtresse de maison, comme le voulait la société de l'époque. Cette réalité l'amène peu à peu à une prise de conscience, en particulier sur le patriarcat et la condition de la femme :
Études secondaires À la fin de ses études primaires, Janette Bertrand réussit à convaincre ses parents de la laisser poursuivre ses études. Elle effectue ses études secondaires en Lettres et Sciences au pensionnat Mont-Royal, dirigé par les Sœurs des Saints Noms de Jésus et de Marie sur le Plateau Mont-Royal à Montréal. Elle y prend conscience de la discrimination entre gens de milieux différents. Elle-même fille de la classe moyenne, ses parents lui défendaient de se tenir avec des filles ou des garçons de classe ouvrière afin de se tenir avec des enfants du même milieu qu'elle.
Cette interdiction la heurtait : « "Qui se ressemble s'assemble", dit mon père. Moi, ce raisonnement m'énerve. Je veux briser les frontières, les préjugés, les tabous. Je suis curieuse des autres, je veux apprendre des autres […] Je veux abolir les classes sociales. Je suis persuadée qu'on est tous égaux […] Dans le fond, ce que je veux, c'est que les filles soient égales aux garçons, les religieuses, égales aux prêtres, les épouses, égales à leur mari ». Elle éprouve le même sentiment d'injustice par rapport à la situation des Canadiens français, jugeant inacceptable que les francophones du Québec doivent apprendre l'anglais, mais que les anglophones n'ont pas l'obligation d'apprendre le français.
Université Au cours de la Seconde Guerre mondiale, Janette Bertrand termine son secondaire. Son ambition est de devenir journaliste, plus particulièrement grand reporter. Au bout de maints efforts, elle réussit une fois de plus à convaincre ses parents de la laisser poursuivre des études en vue de se trouver un travail. Même si elle n'a pas fait le cours classique, elle est admise à l'Université de Montréal en 1944. Elle a pour professeurs entre autres Jean-Marie Nadeau et le chanoine Lionel Groulx. Un soir, à la sortie d'un cours du professeur Nadeau, elle est abordée par un camarade de classe : Jean Lajeunesse. Étudiant la comptabilité aux HEC, Lajeunesse payait ses études en jouant à la radio dans des romans-savons. Les deux se mettent à se fréquenter. Elle forme un couple très uni avec lui. Elle l'accompagne dans toutes ses répétitions et ses performances. Par son entremise, elle fait la rencontre d'autres artistes de la radio, dont Amanda Alarie, Monique Miller, Janine Sutto, Yvette Brind'Amour, Roger Garceau, Juliette Huot et Jean Duceppe.
Découvrant peu à peu le monde artistique québécois, durant cette même période, elle commence à écrire pour le théâtre. Elle écrit son premier sketch comique pour une revue de l'année montée par Jean-Louis Roux, un camarade de classe.. En juin 1945, elle obtient un diplôme en lettres de l'Université de Montréal. Son ambition de devenir journaliste, plus particulièrement grand reporter, est enfin réalisable.
Débuts professionnels
Premiers emplois Peu de temps après avoir obtenu son diplôme, Janette Bertrand se fait offrir son premier emploi. Un professeur d'université l'embauche pour rédiger à sa place des articles dans un journal spécialisé sur la faune et la flore du Québec. Toutefois, l'homme s'avère moins intéressé à son travail qu'à Janette elle-même. Il commence aussitôt à lui faire des attouchements sexuels. À cette époque où les femmes étaient tenues responsables de ce genre de comportement (plutôt que les hommes), elle décide alors de ne pas continuer dans cet emploi. Elle donne durant quelque temps des cours de diction à des jeunes, tout en se cherchant un emploi régulier comme journaliste. Elle se présente à la rédaction de tous les grands journaux montréalais. Même si elle leur offre d'être mise à l'essai de façon bénévole pour commencer, aucun patron n'y donne suite. Dans ses mémoires, elle attribue ses premiers échecs à la mentalité dominante de l'époque sur la place des femmes en journalisme, ainsi qu'à sa jeune figure et ses vêtements atypiques (portant souvent une jupe écossaise, des chandails d'homme et des souliers à talons cubains). Seul le journal Le Canada lui proposera une chronique, pour « couvrir les mariages et les enterrements [et] décrire les "toilettes" [tenues des femmes] » — une offre qu'elle aura le courage de refuser.
À l'automne 1945, Janette Bertrand se présente à la rédaction de l'hebdomadaire Le Petit Journal. Elle fait la rencontre du rédacteur en chef, Jean-Charles Harvey, et lui fait parvenir quelques-uns de ses poèmes provenant de ses fonds de tiroir. Il propose à la jeune femme de les réunir et d'en faire un recueil. Avec l'aide de Gérard Dagenais, éditeur du roman Bonheur d'occasion de Gabrielle Roy, elle publie ainsi son premier ouvrage, Mon cœur et mes chansons. Elle le signe « Janette Bertran », afin de se distinguer d'une autre Janette Bertrand, travailleuse sociale connue à cette époque...
Le même automne, Janette Bertrand contracte la tuberculose. Sa mère, malade depuis des années, souffrait de cette maladie et l'avait involontairement contaminée. Janette est alors envoyée à un sanatorium près de Sainte-Agathe dans les Laurentides où elle passera un séjour de dix mois. À son retour, sa mère meurt en . Janette a alors 21 ans.
Radio et cinéma vignette|Jean Lajeunesse, Janette Bertrand et leur fille en 1950. Mariée à Jean Lajeunesse au printemps 1947, elle devient mère avec la naissance de sa fille Dominique en . Dans ses mémoires, Janette Bertrand raconte qu'au moment où son père a appris que son enfant était une fille, il lui a dit : « C'est pas grave. Tu te reprendras ».
À la même époque, elle conçoit sa première émission de radio, Déjeuner en musique, une série de sketchs comiques ponctués de pièces musicales choisies. À cette époque, le milieu radiophonique est peu ouvert à l'idée de laisser une jeune femme avoir sa propre émission. Pour contourner ce problème, Jean Lajeunesse propose à Janette Bertrand de participer à son émission, afin de leur permettre de toucher deux salaires plutôt qu'un. Elle accepte aussitôt. Puis, étant un homme, Lajeunesse prend sur lui d'aller voir les patrons de la radio de Radio-Canada pour leur proposer le concept de l'émission. Ceux-ci acceptent. Bien que l'émission mette en vedette les deux amoureux, Janette Bertrand sera la seule autrice des textes..
Cette première émission marque le début d'une longue série de collaborations entre Janette Bertrand et Jean Lajeunesse. À compter de 1950, le couple anime l'émission quotidienne Jean et Janette, puis Les Lajeunesse en pantoufle sur les ondes de CKAC.. Couple d'artistes, la frontière entre leur vie privée et leur vie professionnelle finit peu à peu par s'effacer. Ils apparaissent ainsi non seulement à la radio, mais aussi au cinéma, dans le film La Petite Aurore, l'enfant martyre de Jean-Yves Bigras et dans un film publicitaire de Fernand Seguin sur l'électrification rurale. Elle jouera également la jeune épouse d'Émile Genest dans le film Compagnon d'aventure (Big Red), produit par le studio Walt Disney en 1962.
Courrier du cœur En 1953, Jean-Charles Harvey lui confie le courrier du cœur (« Le Refuge sentimental ») du Petit Journal.. Dès ses premières lettres, l'expérience la bouleverse :