Erri De Luca, né Enrico De Luca le à Naples, est un écrivain, journaliste, homme de gauche, poète et traducteur italien contemporain. Il a obtenu en 2002 le prix Femina étranger pour son livre Montedidio et le prix européen de littérature en 2013 ainsi que le prix Ulysse pour l'ensemble de son œuvre.
Biographie Une enfance dans le quartier populaire de Montedidio Enrico « Henry » De Luca naît dans une famille bourgeoise napolitaine ruinée par la guerre qui a détruit tous ses biens. Ses parents trouvent un logement de fortune dans le quartier populaire et surpeuplé de Montedidio. Sa sœur cadette et lui grandissent dans « la maison de la ruelle » entre une mère attentive, mais impérieuse et humiliée par sa nouvelle pauvreté, et un père bienveillant, mais « trop lointain » :
La famille De Luca vit isolée et ne se mêle pas à la population de son quartier. Cette nouvelle position sociale ressentie comme une déchéance et l'éducation rigide des parents rendent l'atmosphère familiale oppressante. Le travail acharné du père ramène toutefois la famille à meilleure fortune et lui permet de s'installer dans « la belle maison » située dans un quartier de maisons neuves construites sur la colline au-dessus de Mergellina, où
L'adolescence d'Erri De Luca dans ce nouveau quartier n'est pas plus heureuse :
La jeunesse de De Luca n'est pas une époque heureuse à l'exception des quelques jours de vacances passés sur l'île d'Ischia :
Ses romans ont tous un fondement autobiographique. L'italien est pour lui une seconde langue et il a toujours parlé le napolitain avec sa mère jusqu'à sa mort en 2009 tandis que son père tenait à ce que sa sœur et lui parlassent un italien parfait. De Luca revendique ce double héritage, son appartenance d'écrivain à Naples et son amour de l'italien, la langue de son père dans laquelle il reconnaît sa patrie. Le père du jeune héros de Montedidio (2001) dit à son fils :
Parler l'italien était après-guerre un signe de promotion sociale et a servi à la famille De Luca à marquer ses distances avec son quartier de Montedidio : Erri De Luca qui voit l'italien utilisera le caractère imagé et savoureux du napolitain dans ses romans et le mettra dans la bouche de ses personnages.
Son père pour qui il éprouva toujours de l'admiration lui a transmis sa passion des livres. Son lit d'enfant était installé dans une pièce remplie de livres, de romans et d'essais sur la Seconde Guerre mondiale. Il hérite de son père le goût des livres et de la lecture comme plus tard il héritera de sa bibliothèque. Le jeune lecteur qu'il était a écrit également très tôt et l'écriture a été la véritable compagne de son adolescence.
À à peine seize ans, il se déclare communiste. Il s'indigne de la mainmise de la marine américaine sur la ville et des injustices sociales à Naples et dans le monde, il s'indigne contre la politique du maire Achille Lauro. Erri De Luca dans Tu, mio fera dire à son jeune héros qui s'adresse à son père :
Engagement politique, vie d'ouvrier En 1968, dès ses études secondaires terminées, le jeune De Luca quitte la maison familiale pour Rome et s'engage dans l'action politique révolutionnaire. À cette époque où il retrouve une famille parmi les manifestants qui demandent le retrait des forces américaines du Vietnam, il change son prénom de Harry lui venant d'une grand-mère d'origine américaine en Erri, par simple transcription phonétique de la prononciation italienne de « HarryL'Europe des écrivains — L'Italie d'Erri De Luca et Claudio Magris (2013), documentaire de Nicolas Hautman et Raphaelle Rerolle, prod. Les Poissons volants, diffusé sur Arte France le 13 novembre 2013. ».
Il devient anarchiste en lisant Hommage à la Catalogne de George OrwellSalomon Malka, « Ouvre ta bouche pour les muets », Marianne, n° 929, 6 février 2015, p. 71, lire en ligne.. Il participe en 1969 au mouvement d'extrême gauche Lotta Continua et en devient l'un des dirigeantsÉliane Patriarca, « LGV Lyon-Turin. Erri de Luca, homme de parole », Libération, 2 février 2015, lire en ligne., responsable de son service d'ordre, jusqu'à sa dissolution à l'été 1977. N'imaginant pas d'entrer dans la clandestinité et dans la lutte armée comme certains de ses camarades, le jeune homme entre en 1978 chez Fiat où il participe à toutes les luttes ouvrières, même violentes. Il y reste deux ans jusqu'à l'échec des mouvements sociaux à l'automne 1980 au moment des licenciements massifs auxquels procède le siège de Turin. C'est à cette époque que prennent fin ses douze années de lutte politique.
Il poursuit alors jusqu'en 1995 une vie d'ouvrier solitaire et itinérant. Cette vie d'ouvrier sans qualification est rude : il passe un mois à Milan dans le bruit infernal d'un marteau piqueur à casser une dalle blindée dans un souterrain dont il ressort chaque soir entièrement sourd avec les paupières qui tremblent, rapporte Caterina Cotroneo dans sa thèse de doctorat consacrée à Erri De Luca et Naples« Erri De Luca et Naples : entre mythes et réalité, la recherche de l'harmonie perdue », niversité de Poitiers, département d'italien, thèse de doctorat soutenue par Caterina Cotroneo le 19 septembre 2008, publiée aux Éditions universitaires européennes en 2010.. Il sera manœuvre dans sa ville natale après le tremblement de terre de , puis fuyant les lois spéciales de son pays, il trouvera refuge en France en 1982 où il travaillera sur des chantiers dans la banlieue parisienne.
En 1983, il se prépare à s'engager comme bénévole dans une action humanitaire en Tanzanie pour y installer des éoliennes et améliorer l'approvisionnement en eau des villages dans la brousse. C'est dans un centre de formation en Italie avant son départ pour l'Afrique orientale qu'il découvre une Bible par hasard et que naîtra sa passion pour l'Ancien Testament et l'hébreu. Souffrant de malaria et de dysenterie, il doit la vie sauve à une sœur du centre qui le réhydrate avec du bouillon de poule, cuillère après cuillère. Il ne pourra rester qu'un mois en Afrique d'où il est rapatrié sur un lit d'hôpital. De retour en Italie, n'appartenant à aucun « tableau de malfaiteurs » comme il l'expliquera dans son livre Sur la trace de Nives, il continue sa vie d'ouvrier, poursuit l'étude des textes sacrés, se passionne pour l'alpinisme, où il excellera, et termine Acide, arc-en-ciel (1992) commencé en 1976.
Pendant la guerre en Bosnie-Herzégovine (1992-1995), dans l'ex-Yougoslavie, Erri De Luca est chauffeur de camion dans des convois humanitaires destinés à la population bosniaque.
Il se sent proche aujourd'hui du mouvement altermondialiste. Solidaire du mouvement NO TAV opposé à la construction de la ligne grande vitesse Lyon-Turin, il est accusé d'incitation au sabotage par la société Lyon Turin Ferroviaire L.T.F. S.A.S.Ariel F. Dumont, « Erri de Luca, est-il coupable des actes commis par ses lecteurs ? », Marianne, n° 929, 6 février 2015, pp. 68-69.. Le procès s'est ouvert à Turin le Margherita Nasi, « Erri De Luca : l’écrivain face la justice italienne », Les Inrocks, consulté le 17/11/2014.« Tav, Erri De Luca rinviato a giudizio per istigazione a delinquere », Il Fatto Quotidiano, consulté le 17/11/2014. et reporté au . Le verdict est prononcé le : le parquet ayant demandé 8 mois de prison ferme, il est finalement relaxé..
L'œuvre de fiction romanesque d'un grand écrivain et son écriture poétique Pendant toute sa vie d'ouvrier qui durera dix-huit ans, Erri De Luca se lève très tôt, à cinq heures chaque matin, et se plonge dans son dictionnaire et sa grammaire d'hébreu pour traduire un morceau des Écritures et se l'approprier. Cette lecture matinale lui donne l'énergie nécessaire pour affronter une journée de travail qui le vide de ses forces. Les heures libres du soir peuvent dès lors être consacrées à l'écriture personnelle qu'il considère comme une récréation. C'est ainsi que naît une œuvre double de fiction romanesque et de réflexion sur l'Ancien et le Nouveau Testament.
Il écrit ses premiers textes sans l'intention de les publier, mais la maladie de son père le décide à envoyer son manuscrit à un éditeur. Il souhaite que son père pour lequel il était, à près de quarante ans, un fils égaré soit fier de lui. À ce père mourant, à ce lecteur passionné qui ne peut plus lire, il a le temps de mettre entre les mains son premier livre comme une manifestation concrète de cette voie nouvelle d'écrivain qu'il a choisie. , dira-t-il plus tard.
Non ora, non qui paraît en Italie en 1989 et, en France, sous le titre Une fois, un jour aux éditions Verdier en 1992, puis sous le titre inverse Pas ici, pas maintenant aux éditions Payot & Rivages en 1994 dans une traduction de Danièle ValinDanièle Valin a également traduit en français plusieurs œuvres de Roberto Alajmo, Giorgio Agamben, Lalla Romano, Adrian N. Bravi, Augusto De Angelis, Sergio Ferrero et Diego Marani.. Dans ce premier livre autobiographique, le narrateur se souvient de ses années d'enfance dans un petit appartement situé dans une ruelle obscure de Naples dans lequel il devait jouer sans faire de bruit et obéir à l'injonction maternelle : pas ici, pas maintenant. Ce hic et nunc qui aurait permis à l'enfant de vivre pleinement le temps de ses jeux ainsi entravé se rappellera plus tard à l'adulte qu'il est devenu :
Le narrateur interroge le mystère de cet enfant rêveur et taciturne qu'il était, sensible aux reproches de ne pas être l'adolescent brillant souhaité par sa mère, le mystère de cette mère si proche et si lointaine et de leur incompréhension mutuelle : Dans ce récit dur et fier, poétique et poignant, le narrateur évoque les figures aimées, l'ami d'enfance qui s'est noyé, l'épouse disparue, la servante au grand cœur de ses parents :
Après ce premier livre, paraissent ensuite régulièrement des romans : Acide, arc-en-ciel (Rivages, 1994), Tu, mio (Rivages, 1998), Trois chevaux (Gallimard, 2000) et des nouvelles En haut à gauche (Rivages, 1996). vignette|gauche|Erri De Luca en octobre 2009.
Erri De Luca a fui Naples à dix-huit ans avec sa famille, mais sa ville natale est la toile de fond de chacun de ses romans et ceux-ci ont toujours un fondement vécu par l'auteur comme dans Tu, mio, dans Montedidio qui reçoit le prix Femina étranger en 2002 et, plus tard, dans Le Jour avant le bonheur, dont les jeunes héros pourraient être des frères. Montedidio est l'histoire d'un gamin de Naples de treize ans à qui son père offre pour son anniversaire un « boumeran » qu'il garde toujours près de lui et qui est mis en apprentissage chez Mast'Errico, un menuisier de leur quartier, un brave homme qui héberge dans sa boutique un cordonnier roux et bossu, Rafaniello. Le jeune garçon esseulé par l'hospitalisation de sa mère trouvera un réconfort auprès de ce cordonnier qui répare les chaussures des pauvres de Montedidio sans se faire payer et qui lui raconte le temps où il s'appelait Rav Daniel et où il étudiait « les choses de la foi » ainsi que « le métier des souliers » dans le Talmud. Il lui raconte aussi son pays dont les habitants ont disparu dans la guerre et lui révèle qu'il possède une paire d'ailes dans l'étui de sa bosse pour voler jusqu'à Jérusalem.
Il ne lui parle pas seulement de son histoire, mais aussi de l'Histoire sainte :