Les Protocoles des Sages de Sion (en ou ) est un texte inventé de toutes pièces, publié pour la première fois dans l'Empire russe en 1903Le nom de Sion est souvent pris comme symbole de JérusalemLe titre varie en fonction des éditions en langue française, certaines sont intitulées Protocoles des Sages de Sion, sans l'article Les. Ce faux se présente comme un plan de conquête du monde établi par les Juifs et les francs-maçons. Traduit en plusieurs langues et diffusé à l'échelle internationale dès sa parution, il devient un best-seller.
Le contenu plagie largement le Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu de Maurice Joly, pamphlet satirique de 1864 qui décrivait un plan fictif de domination mondiale par Napoléon III, pour inventer un programme élaboré par un « conseil de sages juifs » visant à anéantir la chrétienté et à contrôler le monde. L'ouvrage réunit les comptes rendus d'une vingtaine de prétendues réunions secrètes exposant ce plan qui utiliserait violences, ruses, guerres, révolutions et s'appuierait sur la modernisation industrielle et le capitalisme.
Adolf Hitler y fait référence dans Mein Kampf comme argument justifiant à ses yeux la théorie du complot juif et en fait ensuite l'une des pièces maîtresses de la propagande du Troisième Reich. Il est devenu aujourd'hui tout à la fois un symbole de l'antisémitisme et de la falsification.
La charte du Hamas de 1988 le mentionne dans son article 32. Les références aux Protocoles des Sages de Sion sont supprimées de la seconde version de la Charte (2017).
Historique Premières publications en russe Le texte connu actuellement sous le titre Protocoles des Sages de Sion, parfois surtitré Programme juif de conquête du monde, paraît en Russie en deux temps et deux versions : d'abord des extraits en 1903 dans le journal de Pavel Krouchevan, Znamia (1902-1904) (), puis une version complète en 1905 éditée par Serge Nilus et, en 1906, par Gueorgui Boutmi, officier et écrivain nationalistePour la généalogie et les différences entre versions, voir ..
Dès , l'existence de ce texte avait été évoquée et fait l'objet d'un article publié dans Novoïé VrémiaJacques Halbronn, « Le texte prophétique en France. Formation et fortune », thèse d'État, université Paris X, 1999.. Il existait donc une version antérieure à 1903 et il est probable qu'elle ait circulé d'abord sous forme manuscrite ou en impression artisanale.
En 1905, Serge Nilus publie le texte intégral des Protocoles au douzième et dernier chapitre de la réédition de son livre, Velikoe v malom i antikhrist (Le Grand dans le Petit : La venue de l'Antéchrist et la règle de Satan sur Terre). Il y affirme que le texte provient du premier congrès sioniste tenu en 1897 à Bâle en Suisse.. Cette allégation de Nilus, reprise par d'autres promoteurs des Protocoles, est mensongère.
Traductions en allemand, anglais, français vignette|Première édition anglaise du Jewish Peril - Protocols of the Learned Elders of Zion, Eyre & Spottiswoode Ltd. 1920 Les Protocoles sont traduits en allemand en 1909 et lus en séance au Parlement de Vienne.. Avec la révolution d'Octobre en 1917 et la fuite de contre-révolutionnaires russes vers l'Europe de l'Ouest, leur diffusion s'élargit.. Ils deviennent internationalement connus lorsqu'ils paraissent en Allemagne en .
La notoriété de l'ouvrage s'accroît à la faveur d'un article du quotidien britannique The Times. Dans son édition du , un éditorial titré « Le Péril juif, un pamphlet dérangeant. Demande d'enquête » évoque ce « singulier petit livre », et tend à démontrer le caractère authentique du texte. en insistant sur sa nature de prophétie réalisée. Cet article est publié alors que les Russes blancs sont en train de perdre la guerre civile et que les « durs » du parti conservateur veulent discréditer les nouveaux maîtres du Kremlin en dénonçant une « Pax Hebraica », 27.. Les thèmes des Protocoles sont repris au cours des années suivantes dans de nombreux ouvrages antisémites (polémistes, savants ou de fiction) publiés à travers l'Europe..
Les premières traductions françaises sont publiées en 1920 sous le titre Protocols. Procès-verbaux de réunions secrètes des sages d'Israël, édition de la revue La Vieille-France, Paris , 143 pages, tiré à , en 1922 par le prêtre catholique Ernest Jouin dans la Revue internationale des sociétés secrètes sous le titre Les Protocoles de 1901, en 1924 par le journaliste antisémite Urbain Gohier sous le titre Les Protocoles des sages d'IsraëlÉdition de la Vieille France., puis une première fois en 1921 et ensuite en 1932 sous le titre "Protocols" des sages de Sion. Édition définitive, par les Éditions Bernard Grasset avec une introduction de l'écrivain monarchiste Roger Lambelin.
Jouin publie aussi une synthèse en français en 1932.
vignette|Protocoles de Sion dont le bandeau indique « confisqués par la police bâloise sur plainte des Juifs Dreyfus-Brodsky Jules Dreyfus-Brodsky, président de la communauté israélite de Bâle. et Marcus Cohnavocat et chef de file du mouvement sioniste religieux suisse. », 1933, dans la collection du Musée juif de Suisse.
Adolf Hitler y fait référence dans Mein Kampf comme argument justifiant à ses yeux la théorie du complot juifAdolf Hitler, Mein Kampf, 160 ., et en fait ensuite l'une des pièces maîtresses de la propagande du Troisième Reich.
Aux États-Unis, le constructeur automobile Henry Ford les diffuse à travers son journal . Pour Ford, les Protocoles des Sages de Sion sont un ouvrage « trop terriblement vrai pour être une fiction, trop profond dans sa connaissance des rouages secrets de la vie pour être un faux »., 172-176.. Les Protocoles joueront également un rôle clé dans la théorie du ZOG apparue dans les milieux suprémacistes blancs d'extrême droite aux États-Unis, 181..
Dénonciation comme un faux thumb|Recension des articles de Philip Graves dans le New York Times du 4 septembre 1921. Dès leur publication, Les Protocoles sont suspectés d'être un faux : un an après avoir présenté l'opuscule comme véridique, le Times de Londres revient sur le sujet, mais cette fois pour publier la preuve du faux sous le titre La fin des Protocoles. La présence de larges emprunts à Maurice Joly, auteur d'un pamphlet contre Napoléon III intitulé Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu, publié à Bruxelles en 1864, vient corroborer le caractère fallacieux des Protocoles. La supercherie est évidente grâce à une comparaison ligne à ligne des deux textes. C'est ce que fait en 1938 le prêtre jésuite Pierre Charles dans son étude critique et comparative, 56-78, 966-969, 1083-1084.. Le discours de Machiavel dans le Dialogue est transposé ; l'« internationale juive » y remplace l'empereur des Français.
Jacques Bainville, dans l’Action française, fait écho à l'article du Times montrant la falsification vers 1921Pierre-André Taguieff, Les Protocoles des Sages de Sion : Faux et usages d'un faux, Paris, Fayard, 2004. (Taguieff ne donne pas la date mais il semble d'après le contexte que ce soit dès 1921). Il semble qu'il s'agisse d'un article paru le 19 août 1921, où Bainville reste néanmoins incertain et réaffirme une vision complotiste et antisémite de la Révolution russe..
Umberto Benigni, grand promoteur des Protocoles, félicitant Ernest Jouin en 1921 pour sa campagne de diffusion du texte, lui confie : « Plus j'étudie la question et plus je me persuade de la non-authenticité formelle et de l'immense valeur réelle de ce document »Bibliothèque nationale de France, mss, FM7, 17, RISS, lettre de Benigni à Jouin du 9 février 1921..
Malgré tout, Les Protocoles des Sages de Sion sont encore mentionnés par des groupes antisémites, voire certains régimes, comme preuve de l'existence d'un « complot juif international ».En Italie, la brochure publicitaire des éditions Europa tenues par la tendance Ordre Nouveau, circulait lors des congrès du MSI en 1970 et 1973 ; y figuraient la traduction de Mein Kampf, le texte des Protocoles des Sages de Sion […]..
Origine du texte Modèles vignette|Le Juif errant par Eugène Sue, illustré par P. Gavarni, 1851
Selon Umberto Eco, le Protocole des Sages de Sion et, de façon plus générale, le mythe du complot juif, trouve son origine littéraire dans le roman-feuilleton français du . :
Le modèle du pamphlet de Maurice Joly contre Napoléon III, est le complot jésuite de Monsieur Rodin dans Le Juif errant et Les Mystères du peuple d'Eugène Sue. Un autre modèle littéraire se trouve dans Joseph Balsamo d'Alexandre Dumas (1849) : Cagliostro y rencontre les Illuminés de Bavière pour ourdir le complot maçonnique de l'affaire du collier de la reine.
En 1868, un auteur de libelles calomnieux ouvertement antisémites, Hermann Goedsche, publie, sous le pseudonyme de sir John Retcliffe, un roman populaire, Biarritz, où il plagie Dumas, en mettant en scène le Grand Rabbin annonçant son plan de conquête du monde aux représentants des douze tribus d'Israël réunis dans le vieux cimetière juif de Prague. En 1873, le roman est repris par un pamphlet russe, Les Juifs, maîtres du monde, présenté comme une vraie chronique. En 1881, la revue russe Le Contemporain le publie comme venant d'un diplomate anglais, sir John Readcliff (pseudonyme de Goedsche). En 1896, c'est le Grand Rabbin qui se nomme John Readcliff, dans Les Juifs, nos contemporains de François Bourmand. Le plan jésuite de Sue, mêlé à la réunion maçonnique de Dumas, attribué par Joly à Napoléon III, devient ainsi le complot juif, et sera repris sous diverses formes, avant la publication connue du grand public des Protocolei.
Les dernières années du sont marquées par l'antisémitisme qui culmine en France de façon passionnelle avec l'affaire Dreyfus. En 1889, paraît Le Juif selon le Talmud, traduction du Talmudjude du professeur catholique August Rohling avec une préface du journaliste antisémite Édouard Drumont. Cet ouvrage a une influence considérable. Il prétend prouver que les juifs ont ordre de blesser et de tuer les chrétiens chaque fois que c'est possible, en vue d'assurer leur domination sur le monde. Selon Jacques Halbronn, les Protocoles constituent une tentative d'élaboration d'un Talmud laïc — d'où l'usage du mot de « Sages », qui a une connotation talmudique — permettant d'inclure les juifs non religieux au sein du camp antijuif. Rohling serait donc, au moins indirectement, une source des Protocoles ; son cadre, qu'il faudrait confronter avec le pamphlet de Joly, en constitue le contenu.
Attribution à Mathieu Golovinski Depuis les années 1920, la paternité des Protocoles est régulièrement attribuée à un agent de l'Okhrana : Mathieu Golovinski. Ce dernier aurait rédigé le faux, à Paris, sur ordre du chef de la police secrète tzariste en France : Piotr Ratchkovski. Cette origine, bien que séduisante, semble pour le moins fragile à l'examen de ses sources. La genèse des Protocoles demeure mystérieuse.
L'identification de Golovinski en tant que rédacteur des Protocoles est établie en 1917 par l'historien et juriste Serge C. Svatikov, ancien menchevik, alors commissaire du gouvernement provisoire russe chargé de démanteler les services secrets tsaristes à l'étranger, notamment à Paris. Il consigne dans son rapport le témoignage du français Henri Blint, supérieur hiérarchique de Golovinksi au sein de l'Okhrana et proche collaborateur de Ratchkovski. En 1921, la princesse Catherine Radziwill donne une conférence privée à New York, dans laquelle elle affirme que les Protocoles étaient un faux établi en 1904-1905 par les journalistes russes Mathieu Golovinski et Ivan Manassievitch-Manouïlov, sous la direction de Piotr Ratchkovski, chef des services secrets russes à Paris..