vignette|Représentation. Dans la musique sacrée « classique », une passion est une catégorie d'oratorio, c'est-à-dire une composition musicale pour solistes vocaux, chœur et orchestre, dont la principale caractéristique est d'être écrite à partir du récit de la passion du Christ.

Histoire de la Passion en musique

Passion responsoriale La mise en musique des derniers jours de la vie du Christ est une tradition qui remonte aux premiers siècles de la chrétienté. Les premières sources écrites remontent au mais on sait que la Passion selon le récit des quatre Évangélistes était psalmodiée à quatre jours différents de la Semaine sainte. Au , la tradition partageait les rôles entre trois religieux : le premier (voix de ténor) était le narrateur (l'Évangéliste ou historicus), le deuxième (voix de basse) jouait le rôle du Christ et le troisième (voix d'alto) celui des autres personnages (soliloquentes), tels que Pierre, Judas, Pilate. Les paroles de la foule (turba) et des disciples étaient chantées à l'unisson par les trois chantres.

Motet Au cours du la polyphonie envahit la musique de messe et donc la Passion : la Passion-motet était chantée entièrement en polyphonie par un même ensemble vocal (Demonteus). Au s'imposa une fusion de la Passion chorale à une voix et de la Passion-motet polyphonique pour donner le genre « responsorial » où, souvent, seules l'introduction et la conclusion étaient écrites en polyphonie.

En Allemagne, à l'époque de la Réforme, l'allemand remplaça le latin des textes religieux et dès 1530, un ami de Luther, le compositeur Johann Walther introduisit un genre de Passion-répons en allemand, où une polyphonie très simple à quatre voix était réservée aux turbae, alors que les paroles de l'Évangéliste et des divers acteurs étaient psalmodiées. Mais les instruments de musique restaient interdits dans les églises au temps de la Passion, ce qui limitait les possibilités musicales de cette forme.

Au , Heinrich Schütz a été le dernier compositeur à rester attaché à la Passion-répons, genre qu'il a su imprégner de sa grande sensibilité. Peu à peu une nouvelle technique de composition, la monodie, venue d'Italie s'imposa. Ce chant d'un homme, un héros, soutenu par les instruments, comporte aussi des récitatifs dramatiques et des airs (aria) qui traduisent les divers états de l'âme. L'opéra couronnera avec succès ce chant qui sera aussi fructueux dans la musique religieuse.

L'Oratorio La Passion perdit alors son importance au profit de l'oratorio et le sujet fut traité sous la forme d'un « Oratorio de la Passion » . Le texte, désormais librement adapté des Évangiles, épousait un déroulement dramatique, proche de l'opéra. L'air permettait désormais d'exposer de manière subjective et de commenter en parabole la tragédie de la Passion alors que jusqu'ici la méditation lyrique était réservée au chœur d'entrée et au chœur final, représentant la communauté idéalisée des chrétiens. Dans l'ancienne Passion chorale, même les fidèles participaient en chantant un cantique avant et après la lecture de l'Évangile.

Un « Oratorio de la Passion » est par exemple la Passion selon Saint Matthieu écrite en 1663 par Johann Sebastiani, maître de chapelle du prince électeur de Brandebourg. Cette composition introduit un grand nombre de chorals chantés par un soliste accompagné de cordes comme des arias, dans le but de « faire naître plus de dévotion ». Ces insertions à caractère contemplatif préparent le type des Passions de Bach.

Moins connues que celles de Bach, les Passions de Telemann sont cependant plus nombreuses : on en connaît ainsi 46, dont 23 ont été retrouvées. Le corpus de Passions de Telemann comprend 5 oratorios de la Passion contre 41 Passions (reprenant le strict texte des Évangiles dans les récitatifs).

Carl Philipp Emanuel Bach en a pour sa part composé 21 (Passions de C.P.E. Bach) dont tous les manuscrits ont été conservés.

Les livrets de Neumeister L'ajout de strophes de cantiques ou de poèmes d'invention libre aux textes de l'Évangile, loin de constituer un idéal littéraire, aboutissait à une juxtaposition d'éléments et de styles disparates. Aussi plusieurs librettistes essayèrent de réécrire le texte de l'Évangile et les commentaires lyriques dans une langue homogène. Les textes des cantates rédigés de 1700 à 1716 par Erdmann Neumeister en sont le prototype.

Le livret de Brockes

Barthold Heinrich Brockes, conseiller municipal à Hambourg écrivit la plus célèbre version poétique de la Passion du Christ. Parue en 1712 sous le titre « Der für die Sünde der Welt gemartete und sterbende Jesus » (« Jésus martyrisé et mourant pour le péché du monde »), cette passion fut mise en musique entre autres par Reinhard Keiser en 1712, par Haendel et Telemann en 1716, par Mattheson en 1718 ainsi que par Stölzel en 1725. Le livret de la Passion selon saint Jean de Bach emprunte au texte de Brockes.

Comme la musique de la Passion ne faisait pas encore partie fixe de la liturgie des Vêpres du Vendredi saint, elle ne pouvait pas être totalement composée sur un texte moderne et devait de toute façon comporter le récit total et inchangé de l'Évangile. Cependant on intercala entre les paroles du Nouveau Testament des parties dites « madrigalesques », c’est-à-dire des airs sur des paroles d'invention libre qui commentent le texte biblique et des chorals d'écriture homophone et très expressive qui représentent l'assemblée des fidèles. Si elle ne chantait plus la mélodie en même temps que le chœur (au jubé ou à la tribune), l'assemblée entendait, en quelque sorte, chanter son propre rôle.

Au cours de la transition vers le , la Passion retrouve sa vocation cultuelle. Heinrich von Herzogenberg ouvrit la voie et fut le premier à écrire en 1896 une œuvre à vocation essentiellement liturgique. D'autres œuvres suivirent et firent en sorte que la Passion, en tant que genre musical, revienne dans les services religieux du temps de la Passion.

Vocale La liste suivante est non exhaustive. Elle tient compte des derniers enregistrements réalisés.

Responsoriale Latin Claudin de Semisy (1535) Cyprien de Rore (1557) Jachet de Mantoue (1567) Roland de Lassus : Matthäus-Passion et Johannes-Passion (1575), Markus-Passion et Lukas-Passion (1582) Tomás Luis de Victoria : Passion selon Saint Matthieu (1585) Giovanni Matteo Asola (1595) Thomas Mancinus : Passion selon Celler (avant 1602)

Allemand Johann Walter : Matthäus-Passion, Johannes-Passion (1530) Antonio Scandello : Johannes-Passion (vers 1570) Jacobus Gallus Bartholomäus Gesius : Johannes-Passion (1588) Samuel Besler : Passion (1612)

Motet Allemand Joachim a Burck : Passion selon saint Jean (Polyphonie) Leonhard Lechner : Johannes-Passion (1593) Christoph Demantius : Johannes-Passion (1631) Heinrich Schütz se distingue par le fait qu'il a créé des Histoires de la Passion qui, à l'exception d'une introduction et d'une conclusion, ne tolèrent aucune interruption du texte biblique : Passion selon Saint Matthieu (1666), Passion selon Saint Luc (vers 1653), Passion selon Saint Jean (1665/66) - toutefois, Schütz désigne ces trois œuvres comme Historia, littéralement : Historia des Leidens und Sterbens ... Jesu Christi ... Giuseppe Peranda : Passion selon Saint Marc (1668)

Oratorio XVIIe siècle Thomas Selle : Passion selon Saint Matthieu (1642), Passion selon Saint Jean (1641 [sans intermedii], 1643 [avec intermedii]) Heinrich Schütz : Les sept paroles de Jésus-Christ sur la croix, SWV 478 (1645) Christian Flor : Oratorio de la Passion (1667) Johann Sebastiani : Das Leyden und Sterben unseres HERRN und Heyland Jesu Christi nach dem heiligen Matthæo. Königsberg (1672) Johann Theile : Passion selon Saint Matthieu, Lübeck (1673) Alessandro Scarlatti : Passion selon saint Jean (1685)

XVIIIe siècle Johann Valentin Meder : Passion selon Saint Matthieu (vers 1700 ; Meder fait toujours accompagner les paroles de Jésus par deux violons) Jean-Sébastien Bach : Passion selon Saint Jean (1724), Passion selon Saint Matthieu (1727/29), Passion selon Saint Marc (1731, musique perdue), Passion selon Saint Luc (1730, musique d'un auteur anonyme copiée par Bach [avec certaines phrases de Bach]) Georg Philipp Telemann : nombreuses Passions selon Saint Matthieu, Saint Marc, Saint Luc et Saint Jean (45 au total entre 1722 et 1767, dont 21 perdues). Carl Philipp Emanuel Bach : nombreuses Passions selon Saint Matthieu, Saint Marc, Saint Luc et Saint Jean (21 au total entre 1769 et 1789) et une cantate pour solistes, chœur et orchestre Die letzten Leiden des Erlösers Wq 233 Gottfried August Homilius a créé dix passions Reinhard Keiser : Markuspassion Christoph Graupner : Wo gehet Jesus hin (Passionskantaten) Jésus martyrisé et mourant pour les péchés du monde (Texte de Barthold Heinrich Brockes), mis en musique par Reinhard Keiser en 1712, Telemann en 1716, Mattheson en 1718, Haendel en 1719 (voir Passion Brockes de Haendel), Fasch en 1723, Stölzel en 1725, Bachofen en 1759. Die gekreuzigte Liebe oder Tränen über das Leiden und Sterben unseres Heilandes - Oratorio de la Passion sur un texte de Johann Ulrich König, TVWV 5:4 La passione di Gesù Cristo (texte de Pietro Metastasio), mis en musique par environ 70 compositeurs, dont Antonio Caldara (1730), Niccolò Jommelli (1749), Johann Gottlieb Naumann (1767), Josef Mysliveček (1773), Antonio Salieri (1777), Joseph Schuster (1778), Giovanni Paisiello (1782) et Johann Friedrich Reichardt (1783). Der Tod Jesu (texte de Karl Wilhelm Ramler), mis en musique par Georg Philipp Telemann, Carl Heinrich Graun, Carl Philipp Emanuel Bach (1755), Johann Christoph Friedrich Bach. Johann Wilhelm Hertel, Der sterbende Heiland (Le Sauveur mourant). Cantate de la Passion sur un texte de Johann Friedrich Löwen. Éditée et commentée par Franziska Seils (Beeskow, 2001) Gottfried August Homilius, Ein Lämlein geht und trägt die Schuld (imprimée en 1775 chez Breitkopf & Härtel à Leipzig) Antonio Rosetti : La Passion Le Christ mourant (1785) (Texte de Karl Friedrich Bernhard Zinkernagel) Antonio Rosetti : Jesus in Gethsémani (1790) (Texte de Heinrich Julius Tode) Joseph Haydn, Die Worte des Erlösers am Kreuz (Les sept dernières paroles de notre Sauveur sur la croix) (1796, Hob. XX/2)

XIXe siècle Ludwig van Beethoven, Christus am Ölberge Op 85 (Christ au mont des Oliviers) (1803) Louis Spohr, Des Heilands letzte Stunden, oratorio en deux parties, WoO 62 (1834/1835) Friedrich Schneider : Gethsémané et Golgotha, Op.96 (1838) Carl Loewe : Das Sühnopfer des neuen Bundes (L'expiation de la nouvelle alliance) (1847) Richard Bartmuss, Les paroles de notre Sauveur sur la croix, op. 51 César Franck, Les Sept Paroles du Christ sur la Croix (1859) Théodore Dubois, Les Sept Paroles du Christ (1867) Heinrich von Herzogenberg : La Passion. Oratorio d'église pour le Jeudi saint et le Vendredi saint pour voix solo, chœur, orchestre à cordes, harmonium, chant d'assemblée et orgue (1896)

XXe siècle Kurt Thomas : Passion selon Saint Marc (1927) Hugo Distler : Choral-Passion d'après les quatre évangiles des Saintes Écritures, op. 7, pour chœur mixte à et 2 chanteurs qui représentent l'évangéliste et Jésus a cappella (1932/1933) Paul Hindemith, Mathis der Maler (1938) Georges Migot : La Passion, oratorio en douze parties (1939-1946 ; première représentation à Paris, ) Frank Martin : Golgotha, d'après des paroles de la Bible et de Saint Augustin, pour 5 solistes, chœur mixte, orgue et orchestre (1945-1948) Rudolf Mauersberger : Musique de la Passion d'après l'évangile de Luc pour deux chœurs placés séparément (1947)