La société civile est une notion de science politique et de droit qui a acquis, au cours du temps, plusieurs acceptions. Il s'agit à la fois d'une catégorie d'idéologie civique d'origine anglo-saxonne et d'une notion juridique désignant en droit français une forme de société ou d'organisation dont l'objet, strictement civil, relève du droit civil et des juridictions civiles, contrairement aux sociétés commerciales et aux établissements publics et administratif.

Mise en avant par les grandes organisations internationales, comme l'ONU, la « société civile » désigne l'ensemble des associations à caractère non gouvernemental et à but non lucratif qui agissent comme groupes de pression pour influencer les politiques gouvernementales dans un sens favorable aux intérêts de ceux qu'elles représentent. Il s'agit donc de l'auto-organisation de la société, en dehors du ou parallèlement au cadre institutionnel politique, administratif ou commercial.

Histoire du concept Chez Aristote et Cicéron Selon l'historien des idées politiques Dominique Colas, la locution , avec le sens d'instance politique générale, apparaît pour la première fois dans un texte en latin de Philippe Mélanchthon, humaniste allemand et bras droit de Luther. Cette analyse est reprise ou confirmée par d'autres. Cependant, elle renvoie à une réalité qui est déjà pointée par Aristote dans sa Politique, où le philosophe grec affirme qu'il existe une « société » (ou « association ») supérieure et plus large que les autres, qui est l'État (ou la cité) autrement dit la « société politique » (en grec : « koinônia politikè »).

La Politique est traduite par Leonardo Bruni au début du , qui reprend une formule de Cicéron, « societas civilis », qui apparaît dans De la République (Livre I, XXXII). Il y écrit : « Puisque la loi est le lien de la société civile, et que le droit donné par la loi est égal pour tous, il n'y a plus de droits dans une société dont les citoyens ne sont pas égaux. » La société civile est ici une société de citoyens, ce qui est bien le sens que l'on trouvait déjà chez Aristote pour qui il n'existait pas de société civile dans les États despotiques où tous les hommes sont comme traités en esclaves.

Chez Hobbes et Rousseau Ainsi dans les Loci Communes theologici (qui est traduit en français sous le titre La Somme de Théologie, en 1546), Mélanchthon reprend à son compte l'expression de Cicéron utilisée par Leonardo Bruni. Le terme se répand rapidement : on le trouve en latin chez Thomas Hobbes au . Il utilise le terme pour l'opposer à l'état de nature, où règne « bellum omnium contre omnes », la guerre de chacun contre tous. On trouve « société civile » dans les traductions françaises de Hobbes par Samuel Sorbière. Il insère l'expression dans la traduction du titre du De Cive de Hobbes, qu'il traduit en 1642 ainsi : Elemens philosophiques du citoyen, traicté politique, où les fondemens de la société civile sont descouverts, par Thomas Hobbes.

Jean-Jacques Rousseau, qui a lu Hobbes, hésite à nommer un de ses ouvrages De l’État ou De la Société civile ; il finit par opter pour Du contrat social. Il réutilise le terme en 1755, dans le Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité entre les hommes, où la « société civile » s'oppose à « l'état de nature ». La « société civile » comporte en elle-même un principe de malheur :

Chez Hegel George Friedrich Hegel va fortement lier la société civile aux échanges économiques au début du . Il conçoit, dans La Philosophie du Droit, en 1820, la société moderne comme composée de trois niveaux : la famille, la société civile et l’État. La famille est destinée à élever des enfants qui la quitteront à leur majorité pour fonder une nouvelle famille. La société civile est le lieu des besoins satisfaits par le travail, donc elle est avant tout économique. L’État est un régulateur de l’ensemble par son organisation juridique et politiquePhilosophie du droit de Hegel. La puissance publique garantit que la société civile et la famille existent. En effet, selon lui, si les individus étaient libres de poursuivre leur intérêt propre et la société civile de même, elle se dégraderait en état de nature, celui de la guerre de tous contre tous.

Il est à noter qu'il existe aussi pour Hegel une régulation par les corporations, c’est-à-dire par les métiers, les professions (par exemple les tailleurs ou les maçons) qui limitent la compétition entre les individus. L’expression souvent traduite en français par « société civile » est chez Hegel la suivante : « Die bürgerliche Gesellschaft » qu’on traduit parfois par « société civile bourgeoise ». En effet le « Bürger » ou « citoyen », l’habitant d’un « bourg », d’une « cité » est bien aussi quelque chose comme un « bourgeois » qui vise le bien-être par l’économie. Cette vision enclenche les critiques radicales de Marx.

alt= Portrait de Rousseau dans la tenue « arménienne » (toque et col de fourrure) qu'il portait à Londres.|vignette|Portrait par Allan Ramsay de Rousseau à Londres en 1766, conçu pour former un diptyque avec celui de Hume.|gauche

Chez les philosophes anglais Néanmoins, au , l'auteur écossais Adam Ferguson écrit un ouvrage intitulé An Essay on the History of Civil society Histoire de la société civile (de 1767), qui pense la « société civile » comme liée à l’économie et en termes positifs, donc différemment de Hobbes ou de Rousseau. Il redoute néanmoins que le développement de la division du travail dans les sociétés modernes n'affaiblisse l'esprit civique.

À la fin du , sous l’influence notamment de Locke et de l'idéologie libérale anglaise, l'expression tend à évoluer et à désigner un ordre juridique informel garant des droits individuels et de la propriété privée, par opposition à l'État considéré comme oppresseur.

Chez Tocqueville Alexis de Tocqueville n'a pas beaucoup utilisé la formule « société civile » et il n'en donne pas une définition. Mais contrairement à Hegel et aux philosophes ou sociologues il ne cherche pas à élaborer un système cohérent. Néanmoins, il oppose la « société civile » et le « monde politique » comme on le voit dans cet extrait De la Démocratie en Amérique dans un chapitre sur la liberté de la presse aux États-Unis :

Le rapprochement que fait Tocqueville entre les mœurs, c'est-à-dire les habitudes socialement acceptées, et la société civile montre qu'il entend par là un domaine très vaste. Cependant, d'autres passages de Tocqueville semblent opposer la « société civile » et le « monde politique » ou le « gouvernement » quand il écrit par exemple : .

On peut donc imaginer une société où le gouvernement est monarchique mais où les sujets peuvent avoir une vie sociale qui leur permet d'obtenir les mêmes bénéfices, d'avoir accès aux mêmes fonctions, donc une « société civile » où règne l'égalité alors que le pouvoir politique est réparti de façon inégale.

Par ailleurs, la critique par Tocqueville de la centralisation politique en France ouvre la voie à une opposition entre l'État de type jacobin et la société civile. Un passage de ses Souvenirs va en ce sens :

droite|vignette|Alexis Charles Henry de Tocqueville, Représentant du Peuple, par Théodore Chassériau.

On peut donc dire de Tocqueville qu'il propose une critique libérale de l'État et du gouvernement en insistant sur le poids trop lourd qu'il aurait sur la « société civile ». On peut dire que Marx, pour d'autres raisons, va dans le même sens en critiquant pour la France le poids de l'État mais avec des conséquences radicalement différentes, puisqu'il prône la révolution contre l'État et l'instauration de la dictature du prolétariat.

Chez Marx Karl Marx a consacré en 1843 un long commentaire à la Philosophie du droit de Hegel qu’il entendait critiquer et réfuter ce qui le conduit à l’idée de classe sociale et de lutte des classes. À ses yeux, la « société civile » moderne est traversée par des antagonismes irréconciliables qui empêchent une organisation harmonieuse de l’économie et de la société. En effet, pour Marx, l’État que Hegel place au sommet de la société ne peut assurer une fonction de régulation sur les contradictions économiques.

Pour Marx, dans l’Idéologie Allemande, la « société civile » est la base de toutes les sociétés, c’est-à-dire qu’elles sont toutes fondées sur l’économie, sur le travail. Il veut donc procéder selon Dominique Colas à un « renversement » de Hegel : Marx attribue à l'encontre du philosophe la place fondatrice dans la société moderne à l'économie et il ne croit pas que la société puisse être régulée sans conflits majeurs. Comme le dit Marx en 1859 dans la Contribution à Critique de l'économie politique :

La « société civile » est au fondement de toutes les phases de l'histoire : communisme primitif, esclavagisme, féodalisme, capitalisme. Mais il y a une histoire de la société civile et à une certaine étape de l’histoire humaine, à la fin du communisme primitif, l’État va se distinguer progressivement de l’ensemble de la société : l’État devient un organe au-dessus de la société civile. Donc, alors que pour Hegel cette dernière est rendue possible par l’État pour Marx c’est la société civile qui conditionne l’État : elle est l’infrastructure de la société. Pour Marx c’est le principe même du matérialisme historique : l’économie commande à la politique et à l’idéologie.

Mais l’État peut même se tourner contre la société civile : c’est de cette façon que Marx analyse la Commune de Paris en 1871. L’État bonapartiste, celui de , a enserré la société comme un boas qui enserre sa victime. Il est un parasite. Et la Commune de Paris est une révolte de la société contre l’État qui la menace.

Dès lors se crée une tradition intellectuelle où l'État est considéré comme un effet dérivé de la société civile laquelle est valorisée comme la base de la vie humaine dont l'essentiel est le travail.

Depuis le et au début du Au début du la société civile se trouve ainsi définie par le professeur John Keane comme « un ensemble complexe et dynamique d'institutions non gouvernementales, protégées par la loi qui tendent à être non violentes, auto-organisées, auto-contrôlées et qui sont en tension permanente chacune avec les autres et avec les institutions gouvernementales qui encadrent, restreignent et rendent capables leurs activités ».. Une pétition, une grève, une manifestation peuvent être présentées comme des signes de l'existence de la société civile.. Aussi l'on peut estimer que le « totalitarisme » en supprimant les libertés fondamentales est une forme d'écrasement de la « société civile » par le pouvoir politique..

Dans le dernier quart du , plusieurs ouvrages académiques utilisent ou analysent la notion de « société civile ». Ainsi, Bertrand Badie et Pierre Birnbaum dans leur Sociologie de l'État (Grasset, 1979) utilisent le couple « État » et « société civile » pour dresser une typologie des États : la France a ainsi un État fort et une société civile faible. Dans La Société civile publié en 1986 par le Centre universitaire de recherches administratives et politiques d'Amiens, un groupe de chercheurs traite de différents aspects de la notion. Dominique Colas dans Le Glaive et le fléau. Généalogie de la Société civile et du fanatisme (Grasset, 1991) présente le fanatisme comme une entreprise visant à détruire la société civile pour instaurer sur terre le Royaume de Dieu ou son équivalent laïc. En 1992, , professeur à l'université de Columbia à New York, et son collègue , ont publié un ouvrage monumental : Civil Society and Political Theory (MIT, 1992). En 2004 le professeur au Collège de France, Pierre Rosanvallon publie, Le modèle politique français. La société civile contre le jacobinisme, de 1789 à nos jours qui montre la force de la société civile en France.