vignette|Naples, berceau de la Camorra. vignette|Camorristes à Naples, 1906.

La Camorra ou Bella Società Riformata, Società dell’Umirtà, Onorata Società, O Sistema., ou encore mafia napolitaine, est une organisation mafieuse italienne clanique implantée essentiellement à Naples et en Campanie. À la différence des autres organisations mafieuses italiennes, elle se caractérise par ses origines urbaines et son absence de hiérarchie globale.

Apparue à Naples en Italie au début du , la Camorra est la plus vieille organisation criminelle d'Italie. Très intégrée dans la population, surtout dans les milieux les plus pauvres, elle est définie, dès 1863 par l'érudit Marco Monnier, comme « l’extorsion organisée, une société secrète populaire dont la finalité est le mal ».

Elle s’est diffusée dans d'autres provinces de Campanie, notamment dans la province voisine de Caserte, avant que ses activités criminelles s'étendent plus largement en Italie puis de manière internationale.

Au début du , suivant les sources, le nombre total de ses membres oscille entre et dans la région de Campanie, organisés autour d'une centaine de familles ou clans. Son chiffre d'affaires annuel est lui évalué dans une fourchette comprise entre 3,8 et 12,5 milliards d'euros.

L'absence de structure hiérarchique de la Camorra amène régulièrement les clans à se livrer à des luttes sanglantes qui peuvent occasionner plusieurs dizaines de morts par an.

Étymologie

Si l'on trouve une première mention du terme au pour désigner une association de marchands, l'étymologie du nom est plus qu'incertaine et donne lieu à plusieurs hypothèses.

Terminologie La première utilisation officielle du terme « Camorra » semble remonter à 1735, quand un décret royal autorise l'établissement de huit maisons de jeu dans Naples dont une Camorra avanti palazzo (« Camorra devant le palais ») qui était en activité depuis plusieurs siècles. Le terme serait alors une association des termes italiens capo (chef) et morra (mourre), un jeu de rue, ce qui signifie un Camorriste ou Chef de Rue(s).

Selon Roberto Saviano, le terme de « Camorra » n'est pas utilisé à Naples, qui est un terme plutôt utilisé par les autorités judiciaires, les médias et la recherche académique. Les membres des sociétés criminelles mafieuses de Naples utilisent eux le terme de "système" pour décrire leur appartenance à la Camorra.

Genèse et croissance gauche|vignette|Pasquale Simonetti et Maresca Simonetti, dite Pupetta lors de leur mariage en 1954. vignette|Salvatore De Crescenzo (Tore 'e Crescienzo) en 1860.

Des origines aux années 1950 L'histoire de la Camorra comme organisation criminelle n'est pas linéaire et ses origines ne sont pas claires.

Pour Amedeo Feniello, médiéviste, la structure criminelle de la ville de Naples remonte à la délégation de pouvoir des souverains normands et 57 grandes familles en échange de leur soutien, ce qui selon lui aurait permis la constitution d'une tradition clanique.

Certains auteurs ont fait descendre la Camorra d'une ancienne société secrète criminelle espagnole — la Garduña ou Guardugna — qui aurait été importée lors du règne des Bourbon-Siciles, recrutant ses membres au sein des détenus. D'autres évoquent une autre société secrète criminelle connue comme la Società Omertà qui, dès le tournant du , bien qu'elle pratiquât la contrebande, le chantage, la corruption, le vol et le meurtre, constituait la seule expression du peuple et son unique régulation.

La Società se développe particulièrement à la suite de la révolution avortée de 1799, pendant la tourmente que connait l'Italie lors de son combat pour l'unification entre 1799 et 1815, dans une des villes alors les plus peuplées d'Europe, après Londres et Paris. Naples n'a à l'époque pas connu de révolution industrielle et la ville, surpeuplée et sans ressources, dont l'activité est basée sur le luxe et les services offrant peu de travail à la main-d'œuvre faiblement qualifiée, abrite les classes populaires en son cœur qui, rejointes par les paysans pauvres, se soulèvent régulièrement.

La Camorra fait office, sous le règne de Ferdinand de Bourbon, de police occulte, dans une véritable « cogestion » de l’ordre public réparti entre police et criminels. Elle s'allie ensuite - « la Camorra n'a pas d'opinion » - avec les forces du patriote italien Giuseppe Garibaldi et aide à l'expulsion des Bourbons d'Italie. Après l'unification de l'Italie en 1870, le régime de la droite historique italienne l'utilise pour réprimer ses opposants politiques. vignette|Procès Cuocolo, Le Petit Journal 26 mars 1911 Mais une véritable structuration de la Camorra s'opère dans la dernière partie du , avec l'apparition du suffrage capacitaire (1882) et l'émergence d'une nouvelle classe bourgeoise accédant aux sphères politique et administrative : à côté de la « basse » Camorra historique qui regroupait voleurs, maîtres chanteurs et tueurs, apparaît une « haute » Camorra qui a recours au crime organisé pour faire fructifier ses affaires. Une « Camorra administrative » émerge également qui s'immisce progressivement dans les rouages de la ville : le clientélisme et les détournements - notamment à la suite de l'épidémie de choléra de 1885 - se généralisent tandis que les scandales se multiplient à tel point qu'une Commission royale d'enquête sur Naples est mise en place en 1900, dirigée par Giuseppe Saredo, qui met en lumière la véritable prédation que la Camorra exerce sur la ville.

Procès Cuocolo de 1911 Il faut attendre 1911 et le procès Cuocolo pour voir la première offensive judiciaire importante contre la Camorra : une dizaine de camorristes dont sont condamnés pour le meurtre interne au milieu de Gennaro Cuocolo et sa femme, Maria Cutinelli, sur base de témoignages qui préfigurent les repentis, dont celui de Gennaro Abbatemaggio. Différents facteurs contribuent en outre au déclin de l'organisation : l'émigration massive vers les Amériques, l'impact d'une loi spéciale pour l'industrialisation de 1904, l'amélioration des conditions socio-économiques urbaines, le droit de vote ouvert aux analphabètes en 1912.

L'influence de la Camorra s'amoindrit tant auprès des couches populaires que des couches supérieures, provoquant une marginalisation du phénomène camoriste, accentuée, à partir de 1922, par la politique répressive du nouveau pouvoir fasciste de Benito Mussolini. Cette quasi-disparition perdure jusqu'au sortir de la Seconde Guerre mondiale. L'encyclopédie Treccani indique que la Camorra n'existe plus.

De 1945 à 2010

À la sortie de la Seconde Guerre mondiale, les autorités et les médias de Naples sont dans le déni en ce qui concerne l'existence de la Camorra, que le public pense disparue. Le seul endroit à la fin des années 1940 où l'on pouvait entendre évoquer la Camorra était sur la scène du théâtre de marionnettes de San Carlino, qui retraçait de façon épique la vie de criminels notoires comme Teofilo Sperino, , Nicola Jossa ou Salvatore De Creszenzo. Le seul camorriste connu et vivant semblait être le repenti Gennaro Abbatemaggio. Il avait retiré ses témoignages en 1927. En 1953 il prétendit avoir des révélations à faire à propos du meurtre de Wilma Montesi mais personne ne le prenait plus au sérieux. Gennaro Abbatemaggio était ce qu'on appelait un , des criminels gérant des loteries et des prêts illégaux à Naples, qui entretenaient également des liens avec les personnalités politiques locales. Le plus connu d'entre eux était Giuseppe Navarra connu sous le nom de « Roi de Poggioreale », connu également pour son soutien à Achile Lauro.

Proches de la CIA, avec laquelle des contacts avaient été établis pendant la Seconde guerre mondiale, des figures de la Camorra croisent le fer avec les communistes au début de la guerre froide. D'anciens responsables fascistes rejoignent cette coalition, comme l'armateur Achille Lauro, qui deviendra maire de Naples.

En 1955, un procès retentissant évoque à nouveau la Camorra, mettant fin au dénis sur le crime organisé à Naples, après le meurtre de Pasquale Simonetti le . Puppeta Maresca, sa jeune épouse enceinte se venge en tuant Antonio Esposito de Pormigliano avec un beretta à Corso Novara.

Nuova Camorra Organizzata (NCO) et Nuova Famiglia (NF). Dans les années 1970, Raffaele Cutolo, (surnommé 'O Professore), incarcéré pour meurtre à la prison de Poggioreale, tente de structurer la Camorra comme une organisation rattachée à un lieu géographique pour réguler le nouveau trafic du marché illégal de la drogue. Ainsi naît la Nuova Camorra Organizzata (NCO). Mais cette organisation connaît une forte opposition qui se structure autour de la Nuova Famiglia (NF). Cette dernière fait la guerre à la NCO de Cutolo. La guerre entre les deux organisations est impitoyable et se conclut en 1983 par la défaite de la NCO. Les victimes se comptent par centaines et parmi eux beaucoup d'innocents. Peu de temps après, la NF disparaît d'elle-même n'ayant plus de raisons d'exister. En 1981, Raffaele Cutolo fait pression auprès des Brigades rouges afin qu'elles acceptent de libérer un de leurs prisonniers, Ciro Cirillo (un politicien important membre de la Démocratie chrétienne).

En 1992, le capo Alfieri tenta à nouveau de structurer la Camorra de manière verticale avec la création de la Nuova Mafia Campana (NMC). Mais cette nouvelle organisation disparut peu de temps après, à la suite de l'arrestation d'Alfieri et le fait qu'il devienne un pentito (repenti pour le gouvernement). De nos jours, la Camorra est une organisation horizontale avec plusieurs clans qui luttent entre eux.

Le , plusieurs milliers de manifestants se sont retrouvés dans les rues de Naples, pour protester contre la mafia locale Camorra. En 2004, les règlements de compte entre bandes mafieuses rivales ont fait 139 morts, surtout dans les quartiers défavorisés de Scampia et de Secondigliano de cette même ville. Cette guerre mafieuse n’a pas encore atteint l’ampleur de celle qui avait fait 273 morts pour la seule année 1981 Le Monde, .

Activités criminelles

La Camorra est présente dans tous les secteurs de l’économie régionale napolitaine. Ses clans gèrent des trafics divers, la prostitution et les extorsions de fondsJean-Jacques Bozonnet, « Enquête La Camorra : Naples sous l'empire du crime », Le Monde, 11 novembre 2006..

Ils sont également présents dans les offres publiques de chantiers, les adjudications et les activités liées à la dépense publique. Le chef de la protection civile a ainsi reconnu qu’« en matière de gestion des déchets, la seule réalité gagnante est celle de la Camorra »Jean-Jacques Bozonnet, « Enquête La Camorra : Naples sous l'empire du crime », Le Monde, 11 novembre 2006..

Ces activités sont très nombreuses :

extorsion : les autorités estiment que la Camorra reçoit de l’argent de la part d'un grand nombre d'industries et entreprises de Naples et de ses environs sous forme d'un impôt appelé le pizzo. De plus, elle a investi dans des activités légales et contrôle totalement le commerce local des fleurs, de la viande, de la mozzarella et d'un nombre important de produits alimentaires typiques de la gastronomie du pays ; contrebande : contrebande d’objets volés, ou de contrefaçon ; trafic de cigarettes : le trafic de cigarettes, quasiment disparu depuis près de vingt ans, est réapparu à Ercolano dans la banlieue de Naples après les hausses des prix du tabac en Europe ; trafic de stupéfiants : en provenance du Maghreb (cannabis), de la Turquie (héroïne, opium) et des pays d’Amérique du Sud (cocaïne), mais principalement la cocaïne ; fraude aux subventions européennes : toutes les mafias du Sud de l'Italie, la Camorra en particulier, essayent de détourner les subventions européennes ; jeux clandestins ; production de béton en Campanie : après le séisme de 1980 en Irpinia, la Camorra a détourné des millions (en provenance de l'UE essentiellement) grâce aux contrats de reconstruction ;