Léonard Jarraud est un peintre français, né en 1848 et mort en 1926 à La Couronne, près d’Angoulême. Sa vocation s’éveille en Charente, où il vit jusqu’à l’âge de dix-huit ans. Il se rend alors à Paris pour s’inscrire à l’École des Beaux-Arts et tenter de faire carrière, mais son séjour dans la capitale est marqué par une succession d’échecs, notamment au prix de Rome. Ces désillusions n’altèrent ni sa soif d’apprendre ni sa confiance en lui. Lorsqu’il regagne son village natal, en 1889, il a déjà commencé une œuvre de portraitiste et de paysagiste où l’influence du réalisme se fait sentir. Cette influence transparaît également dans les scènes du quotidien qu’il a peintes jusque-là.
Le choix d’une vie simple et rustique se manifeste dans les thèmes qu’il traite ensuite : une grande partie de ses toiles constitue une sorte d’illustration de l’existence des humbles à la fin du , tandis que ses paysages traduisent un dépouillement qui lui est propre. Mais, en dépit de ses choix, il est bientôt entouré de collectionneurs et d’artistes charentais. Les uns et les autres deviennent ses amis et tentent, vainement, de le faire échapper à sa médiocre condition sociale. Ils réussissent à le convaincre d’exposer de nouveau à Paris, ce qu’il fait par deux fois. Cette double expérience le mène aux portes d’un succès que chacun aurait jugé mérité. Il n’échappe pourtant pas au destin qu’il s’est choisi et s’enfonce dans une solitude accentuée par les deuils familiaux. Malgré deux rétrospectives organisées à son insu quinze ans avant sa mort, et qui confirment son talent, il vieillit dans l’inconfort et meurt dans la détresse matérielle après avoir fini sa vie sans pouvoir ni écrire ni peindre.
Les premières années Léonard Jarraud naît en 1848 à La Couronne, en Charente, d’un père entrepreneur, prénommé lui aussi Léonard, « et de son épouse Marguerite Portrait»Acte de naissance, mairie de La Couronne.. Le jeune garçon est élève à l’Institut François- d’Angoulême, 5, rempart du Midi, de 1861 à 1863. C’est durant cette période qu’il commence à fréquenter des cours de dessin et de peinture.. Mais en 1863, sa famille décide de lui fixer un but : il sera notaire. Après une escapade de six semaines à Paris (septembre-), à l’occasion d’un mariage, il rentre à La Couronne et y passe les trois années suivantes comme clerc, dans une étude. Parallèlement à sa vie professionnelle, il continue à dessiner et à peindre, soutenu par quelques amis qui l’encouragent. Au nombre de ceux-ci, il faut compter Émile Biais, qui deviendra archiviste, puis conservateur du Musée des beaux-arts d'Angoulême. Grâce sans doute à son appui, Léonard Jarraud finit par convaincre sa famille de le laisser tenter sa chance à Paris où il entre à l’École des Beaux-Arts en .
Échecs parisiens Ses premiers contacts avec l’atelier de Gérôme, alors surpeuplé, déconcertent le nouvel arrivant. Il envisage un moment de suivre l’enseignement de Bouguereau, qu’il rencontre et qui le réconforte. Il ne quitte pas Gérôme mais, en 1867, désireux de progresser, il fréquente surtout l’atelier de Lavigne, peintre d’histoire, ou celui de Laville, sculpteur. Mettant de côté sa désillusion première, il se plonge dans un travail acharné, copiant les maîtres avec beaucoup d’application. Ces efforts débouchent très vite sur un résultat concret : au Salon de , il reçoit une troisième médaille, dans la catégorie Figures dessinées. Première anecdote révélatrice de sa personnalité : sans attendre la remise officielle de son prix, il repart pour la Charente où, dans une mansarde, il peint portraits et paysages pendant deux mois.
En il s’installe dans un atelier, au 16, rue de Seine, et poursuit son apprentissage, non sans participer à la vie festive des peintres de l’époque et aux sorties « sur le motif » à Fontainebleau ou à Saint-Cloud. Dans le même temps, « quelques idylles, nouées et rompues, [agrémentent] la vie de l’artiste ».. De nouveau candidat au Grand Prix de Rome en , il échoue, ainsi qu’en 1870. C’est pourtant en cette même année 1870 qu’il reçoit la « Première Récompense de l’École des Beaux-Arts » et « trois cents francs d’argent.».
Peu après, durant les étés de 1871 et de 1872, les vacances le mènent sur la côte atlantique et plus précisément à l’Île d’Oléron où réside un oncle attentif, Ernest Jarraud. Il reste une trace du premier séjour : un tableau intitulé La Mer à Royan (La Flaque) et daté de 1871. Quant au second séjour, il est attesté dans le livre de Régina Jarraud. Une lettre du peintre à ses parents y est citée, lettre où il décrit ses activités estivales. Il mentionne les excursions qu’il effectue autour de Saint-Pierre-d'Oléron en compagnie de sa cousine Ernestine et de ses amies, « les demoiselles de Saint-Jean-d'Angély et de Saintes ». Il fait part, également, de ses travaux, lesquels semblent surtout consacrés à des portraits familiaux, et il note : « J’ai fait beaucoup d’esquisses, je laisse tout à mon oncle, une foule de petites choses, résultat assez sérieux cependant de ma jeunesse qui n’a jamais été légère..» . L’Effet de soleil sur la mer et la Grotte marine à Royan, pour l’heure non datés, ont peut-être été peints durant l’un de ces deux étés passés à Saint-Pierre, à moins qu’ils n’aient été exécutés de mémoire, ou d’après des esquisses, en atelier, quelque temps plus tard. En 1941, le Henri Mallié évoque, pour sa part, sans autre explication, « un court et unique voyage à Royan ». dont Jarraud aurait ramené La Flaque et la Grotte marine..
Quoi qu’il en soit, la vie parisienne du peintre continue et il vit la même désillusion de 1871 à 1877 à chacune de ses candidatures au Prix de Rome. Par deux fois, il monte en loge Article Loge (B.-3.) dans le Dictionnaire du . mais chaque tentative se révèle finalement aussi infructueuse que les autres. C’est à peine si une seconde médaille, reçue en 1876, vient nuancer un bilan que Jarraud considère comme totalement négatif. En effet son séjour parisien ne lui a pas permis d’obtenir la récompense qui aurait justifié sa vocation, notamment aux yeux de ses proches. Il est d’autant plus marqué par le refus des institutions à reconnaître son talent, que son insuccès entraîne pour lui des difficultés matérielles de plus en plus criantes. Il passe encore deux années à Paris puis, las de solliciter l’aide de sa famille, décide de s’installer définitivement à La Couronne où, à partir de 1879, il va vivre désormais aux côtés de sa mère. Il se rendra toutefois de temps à autre dans la capitale, entre 1885 et 1895, pour y effectuer des travaux de commande.
Son échec social, s’il dure jusqu’à sa mort, n’altère en rien la confiance en lui qu’il manifestera souvent et qui sera renforcée par les encouragements de quelques amis sûrs, comme Jean-Marie Rolion1846-1929. Il a été, lui aussi, élève de Gérôme. et Émile Biais, ou par l’intervention de protecteurs comme Lazare Weiller. Malgré tout, pendant ces années difficiles, il a accumulé de l’expérience, et a pu, par moments, vendre des toiles ou recevoir, lors d’expositions, les avis favorables de quelques critiques. Certes, ces ventes et ces opinions autorisées ont valeur d’encouragements, mais elles ne lui permettent toujours pas d’atteindre à l’autonomie financière dont il rêve.
Le retrait charentais
Replié sur lui-même en Charente, il mène une vie sans éclat qui se reflète aussi bien dans le côté approximatif de son atelier — une pièce attenante à la cuisine de sa mère — que dans sa vêture. La pipe à la bouche, il parcourt la campagne et interrompt volontiers son travail de peintre pour discuter avec un passantCf. l’article de Jérôme et Jean Tharaud, préface du catalogue L'œuvre de Jarraud, Paris, 1907. In p. 8 et 9.. Il semble prendre plaisir à vivre hors du jeu commercial du monde de la peinture et à s’enfoncer en lui-même, à la recherche de sa propre voie. Dans le même temps, naît la légende du peintre-paysan, ce qu’il n’est pas artistiquement, bien qu’au quotidien il s’accommode d’une grande frugalité.
Le nouveau mode de vie de Léonard Jarraud est inséparable du choix des thèmes qu’il aborde et les titres de ses tableaux parlent d’eux-mêmes : La Croix au carrefour, La Treille, Vieille femme, Chemin creux, Le Cellier, Le Pot-au-feu, Le Cochon, Le Chemin dans les vignes, Les Chaumes de La Couronne, Les Chaumes... Tous s’inscrivent dans un cadre rural, et l’artiste ne se départ jamais d’une attention passionnée à ce qu’on pourrait appeler les humbles ou, pour reprendre un titre de Charles Monselet, « les oubliés et les dédaignés »Charles Monselet : Les Oubliés et les dédaignés, Alençon, Poulet-Malassis et De Broie, 1857. Réédition aux Éditions Plein Chant, Bassac, 1993. de l’époque. Bien sûr, Léonard Jarraud continue à peindre, avec réussite, de nombreux portraits de notables, d’industriels, de collectionneurs amis ou de leurs épouses, mais son originalité procède surtout de ce qu’il s’applique à traduire les facettes de l’univers dans lequel il est immergé. On peut certes trouver des thèmes presque similaires chez ses contemporains impressionnistes ou fauves ; toutefois, dans leurs toiles gorgées de couleurs, on est à l’opposé de ce que Jarraud réalise en toute discrétion, notamment avec ses paysages et, surtout, ses chaumes. Le pittoresque en est banni comme pour laisser le regard et la conscience atteindre, par une sorte d’ascèse, à la simplicité essentielle de la nature la plus ordinaire qui soit.
Si, à son retour de Paris, Léonard Jarraud tourne le dos à son passé et à certaines de ses ambitions, il n’est pas pour autant coupé du monde de l’art. En effet, dans ces années 1880, il existe à Angoulême et en Charente une petite société d’artistes et d’amateurs très actifs. Au nombre de ceux-ci, figurent Joseph Bertin, collectionneur, Louis Duffort, Maurice Dognon et Jean Donzole, lequel deviendra maire d’Angoulême de 1896 à 1900. Dans le même ordre d’idées, il faut citer le groupe des grands industriels charentais, alors prospères : Lazare Weiller, les Laroche-Joubert, Jules Durandeau, James Hennessy, Maurice Laporte-Bisquit ou Claude Boucher. Ils s’intéressent de près aux arts en général et à la peinture en particulier. Léonard Jarraud va trouver chez eux de fidèles soutiens.
À l’initiative d’une partie de ces amateurs, une Exposition charentaise des Beaux-Arts se tient à Angoulême en 1885. La précédente avait eu lieu en 1877, et Jarraud n’y avait pas participé car il venait de connaître son dernier échec parisien. En mai-, il expose 15 œuvres en tant qu’élève de M. Gérôme : portraits, paysages et intérieurs. Certaines de ces œuvres sont toujours visibles au Musée d’Angoulême, notamment les portraits de Charles et Ludovic Laroche ainsi que Le Chemin dans les vignes, Les Chaumes, près de La Couronne et Paysage (étude). Grâce à cette exposition Léonard Jarraud côtoie, entre autres peintres locaux, Maurice Vergeaud et Edward May ; sont également présents l’architecte Paul Abadie, les sculpteurs Raymond Guimberteau et Raoul Verlet.
Regain de confiance ? Influence de ses amis ? Toujours est-il qu’au cours des deux années suivantes (1886 et 1887), Jarraud expose à nouveau au Salon parisien. Le succès est mitigé mais le peintre ne renonce pas pour autant. De cette époque (août et ), datent en effet deux portraits particulièrement réussis : celui d'Émile Biais et celui de M. Donzole. Bien que la critique ne soit pas toujours au rendez-vous, les collectionneurs connaissent maintenant Léonard Jarraud et lui achètent des toiles. Et puis il obtient la reconnaissance de ses pairs : en 1889, Meissonier et Puvis de Chavannes relancent les activités de la Société nationale des beaux-arts ; bientôt Léonard Jarraud en est « nommé sociétaire par acclamation et à l’unanimité ». C’est du moins ce que lui écrit Lazare Weiller.