La règle de proximité (ou accord de voisinage) est un accord grammatical qui consiste à accorder le genre et éventuellement le nombre de l’adjectif avec le plus proche des noms qu’il qualifie, et le verbe avec le plus proche des chefs des groupes coordonnés formant son sujet. Elle se rencontre en grec ancien et en latin, de même qu’en ancien français, et dans les autres langues romanes. En français, elle a été peu à peu reléguée au statut d’exception, tandis que le masculin s’impose dans l’accord du genre ; elle fournit aujourd’hui la matière de propositions de réforme de l’accord de l’adjectif pour ceux qui y voient un outil de promotion de l’égalité entre femmes et hommes.

En grec ancien et en latin L’accord de voisinage est similaire en grec ancien et en latin. On notera au passage qu’en plus de l’accord de proximité, le grec ancien se caractérise également par le maintien d’un accord de l’indo-européen commun, dit « Ta zoa trekhei » ( : « les animaux court ») : les sujets de genre neutre, au pluriel, induisent un verbe au singulier..

L’adjectif épithète, s’il détermine plusieurs noms, s’accorde en genre et en nombre avec le plus proche. L’accord de l’adjectif attribut, si les sujets sont des noms de personnes de genres féminin et masculin, se fait au masculin pluriel ; toutefois il peut aussi se faire au féminin ou au singulier si telles sont les caractéristiques du sujet le plus proche, le verbe d’état, dans ce cas, s’accordant lui aussi avec le sujet le plus proche.. De façon générale, le verbe peut s’accorder, s’il a plusieurs sujets, soit avec l’ensemble des sujets, soit avec le sujet le plus proche....

Il existe une différence de traitement, en ce qui concerne les accords, entre les noms de choses et les noms de personnes. Ainsi, lorsqu’un accord est fait au pluriel concernant des noms de choses à la fois masculins et féminins, il se fait au neutre pluriel. Pour des noms de personnes à la fois féminins et masculins employés au pluriel, l’usage courant est d’employer le masculin pluriel. Cette pratique influence les cas où l’accord de proximité peut être employé. Il est donc beaucoup plus fréquent d’utiliser l’accord de proximité avec les noms de choses qu’avec les noms de personnes..

La linguiste Marie-Louise Moreau résume ainsi les travaux de plusieurs latinistes, dont notamment Marcel Bizos et Alfred Ernout, sur les accords de l’adjectif possibles en latin :

+ Accord de l’adjectif latin avec des noms de genres différents Adjectifs épithètes Adjectifs attributs Noms de personnes Accord avec le plus proche Accord au masculin pluriel Noms de choses Accord au neutre plurielAccord avec le plus proche

Marie-Louise Moreau précise toutefois que . Et elle note que le latin pratique également un accord selon le sens.

Exemple d’un accord de l’adjectif épithète :

En ce qui concerne l’accord des verbes, dans l’exemple suivant, captus est s’accorde avec le sujet le plus proche, unus, au masculin et au singulier, sans qu’il soit tenu compte du premier sujet, filia :

Autre exemple d’accord du verbe avec le sujet le plus proche :

Dans son étude sur la construction des accords depuis le latin vers le français, le professeur Bernard Colombat conclut : . À l’opposé de cette analyse contemporaine, la grammaire latine du grammairien flamand Jean Despautère, souvent rééditée, traduite et adaptée du au , affirme le principe de la primauté du masculin en latin :

Dans son commentaire de 1560, , pédagogue et grammairien, écrit :

De même, dans son commentaire de 1619, le chanoine commente :

Langues romanes Les autres langues romanes, comme l’espagnol et le portugais, connaissent toujours l’accord de proximité.

En italien contemporain, les grammairiens observent une majorité d’accords au masculin. Certains l’expliquent avec une valeur de genre « commun » ou « neutre » attribuée au masculin..

Cependant, on observe aussi des cas d’accords de proximité, qui sont soumis à quelques restrictions : le mot féminin doit être au pluriel et se référer à une entité inanimée. Comme ceci :

Ce qui fait qu'une phrase comme :

est jugée comme inacceptable.. L’accord de proximité peut être déconseillé s’il crée des ambiguïtés, comme dans la phrase :

où on peut se demander si le meuble est rouge ou non.

En français Coexistence des accords jusqu’à la Renaissance L’accord de proximité se rencontre fréquemment jusqu’à la Renaissance, en particulier pour les noms communs abstraits, mais beaucoup plus rarement en ce qui concerne les noms communs désignant des personnes, comme en latin. Il est employé concurremment avec l’accord selon le sens, qualifié de syllepse grammaticale. Éliane Viennot donne un exemple de cet accord selon le sens dans une lettre de Madame de Sévigné : .. Elle ajoute : .

En ancien français et en moyen français, il est permis d’accorder l’adjectif en genre et en nombre avec le dernier nom. et cet usage est dominant au moins pour l’accord de l’épithète. Le linguiste et grammairien français Georges Gougenheim signale en effet que , cité dans ...

Lorsque plusieurs sujets au singulier entrainent un verbe à la troisième personne, le verbe s’accorde le plus souvent au singulier, avec le sujet le plus proche..

Quand un verbe a plusieurs sujets dont le plus proche est au singulier, il peut se mettre au singulier : (Marguerite de Navarre, L’Heptaméron.).

Dans l’exemple qui suit, le verbe s’accorde au singulier, et le participe passé au féminin, avec le premier sujet, Justice : (Ronsard, Discours des misères de ce temps.).

Pour les noms communs désignant des personnes l’accord au masculin est néanmoins le plus fréquent. Ainsi, au chapitre 50 de Gargantua de Rabelais, l’accord au masculin pluriel prévaut : ..

Analysant le corpus en moyen français de l’ATILF (textes de 1330 à 1500) et la fréquence des accords de proximité, Marie-Louise Moreau conclut que l’accord au masculin est majoritaire dans le corpus analysé, avec toutefois une différence selon que le receveur de l’accord fait partie du groupe nominal ou qu’il est employé avec le verbe être : . La méthodologie de cette étude a été contestée par les linguistes Anne Abeillé, Aixiu An et Yingqin Hu, qui, fondant une nouvelle étude sur un corpus plus large et une analyse distinguant les accords de proximité au masculin des résolutions au masculin, concluent ainsi :

Au encore, l’adjectif épithète, lorsqu’il se rapporte à plusieurs noms, peut s’accorder avec le plus proche. On en trouve de nombreux exemples chez Racine, qui emploie concurremment l’accord de proximité et l’accord au masculin :

Ou encore, dans la même pièce, . De même il est encore courant qu’un verbe avec plusieurs sujets s’accorde avec le plus rapproché. : (Corneille, Polyeucte.).

: la règle de primauté du masculin est argumentée Pour la linguiste Lucy Michel, c’est au qu’apparait la formulation de la règle de primauté du masculin, corrélée à . Elle caractérise ainsi l’évolution des accords, notamment l’accord en genre : .

Le Bon Usage relève que l’accord au plus proche était plus spécialement pratiqué jusqu’au , le grammairien et membre de l’Académie Vaugelas le préférait tandis que le poète français Malherbe préférait accorder avec l’ensemble des noms.

Pour l’historienne de la littérature Éliane Viennot, Malherbe, commentant son contemporain Desportes, serait le premier à avoir critiqué l’emploi d’accords de proximité en français. Commentant ce vers de Desportes, , il estime que éternelle ne se rapporte qu’à peine. Pour ces trois vers de Desportes :

Malherbe écrit : .

Vaugelas ne s’y montre pas complètement opposé :

Dans ce même ouvrage, commentant une phrase que Malherbe présente comme un écueil à éviter (.), Vaugelas invoque la noblesse du masculin pour justifier qu’il l’emporte sur le féminin, en référence à la « grammaire latine », même si à cette occasion il admet une exception car cela heurte trop l’usage de son temps. :

Mais sans exception plus loin dans l’ouvrage :

La référence à la « grammaire latine », selon le grammairien Bernard Colombat, .

Marie-Louise Moreau résume la position de Vaugelas en disant qu’il distingue deux règles, selon que le receveur d’accord est épithète ou employé avec être : . Il est suivi en ce sens par les grammairiens Laurent Chifflet (1680.), Claude Buffier (1709.), Thomas Corneille (1738.) et par l’Académie française (1704.), qui elle-même emploie un accord de proximité pour un adjectif épithète dans ses Statuts et règlements de 1635 :

vignette|alt=Scipion Dupleix - Liberté de la langue Françoise dans sa Pureté|Liberté de la langue Françoise dans sa Pureté, ouvrage de Scipion Dupleix paru en 1651. Le grammairien Scipion Dupleix, quelques années après Vaugelas (en 1651), est plus catégorique dans son ouvrage intitulé Liberté de la langue Françoise dans sa Pureté :

On note à cette époque des hésitations chez certains auteurs dans l’application ou non de l’accord de proximité. Ainsi, dans les vers suivants () de La Mort de Pompée (1643) de Corneille :

Le groupe » est corrigé à partir de 1660 en .. Dans Les Caractères de La Bruyère, on peut lire dans la quatrième édition de 1689 au chapitre « De la mode » : . L’auteur corrige le verbe change à partir de la septième édition (1692). pour lui préférer le pluriel changent.

Concernant les arguments avancés en soutien à la règle, outre Vaugelas cité ci-avant, plusieurs grammairien invoquent la « noblesse » comme motif de supériorité. C’est le cas chez l’abbé Bouhours en 1675 : ..

Bouhours fait explicitement référence à Vaugelas dans un autre de ses ouvrages :

Chez Nicolas Beauzée en 1767, cette affirmation est rendue plus explicite : .. Ce recours au principe de la « plus grande noblesse » se retrouve dans les Principes généraux et raisonnés de la grammaire françoise de Pierre Restaut., dans la Grammaire françoise simplifiée de François-Urbain Domergue. et dans la Grammaire générale des grammaires françaises de Napoléon Landais.. Noël-François De Wailly expose toutefois la règle sans référence à la « noblesse ».. De même pour la Grammaire françoise raisonée (1721) du pédagogue et grammairien Monsieur de Vallange., le masculin l’emporte car il est plus « fort »..

Le linguiste et grammairien André Chervel note que l’argument de la plus grande noblesse a aussi été invoqué par des grammairiens aux (Claude Irson, Laurent Chifflet, Jean de Vayrac, Denis Gaullyer) pour expliquer une supériorité de la première personne (je) sur la deuxième (tu), puisque les deux combinées forment la première personne du pluriel (nous). On trouve cette règle à l’article « François » (français) de l’Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers :

André Chervel cite aussi l’auteur Jean-Baptiste du Val, au début du , sur la relation entre le substantif et l’adjectif : . Mais Marc-Alexandre Caminade et Charles-Pierre Girault-Duvivier mettent en avant l’argument de l’antériorité : l’adjectif . Cet argument de l’antériorité se retrouve aussi dans le Dictionnaire raisonné des difficultés grammaticales et littéraires de la langue françoise de Jean-Charles Laveaux : .. Pour André Chervel, c’est l’avis de Condillac qui est décisif pour écarter l’argument de la « noblesse » :

Mais Louis-Nicolas Bescherelle rappelle encore dans l’édition de 1850 de sa Grammaire nationale :

: la règle de primauté du masculin est assertée Pour Lucy Michel, à la fin du et au , les arguments utilisés pour justifier la primauté du masculin disparaissent des grammaires au profit d’une assertion gnomique : . Elle souligne qu’à partir de cette époque, la règle est énoncée comme un fait incontestable, sans explication liée à une supériorité ou une antériorité du masculin : .

À la fin du , l’accord de proximité n’a pas toutefois totalement disparu, comme le montre la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, qui pratique encore un accord de proximité dans son :