thumb|200px| Charlotte Joachime de Bourbon. Le charlottisme (en espagnol et en portugais carlotismo) désigne, dans l’historiographie latino-américaine, le projet de transformer la vice-royauté du Río de la Plata en un royaume indépendant, organisé politiquement sous la forme d’une monarchie constitutionnelle, qui aurait eu à sa tête l’infante Charlotte-Joachime de Bourbon, sœur aînée du roi Ferdinand VII d’Espagne et épouse de Jean VI du Portugal.

En 1808, sur un arrière-plan de vide politique dans la métropole espagnole, consécutif à l’invasion du pays par les troupes napoléoniennes, l’infante Charlotte-Joachime d'Espagne, fille aînée du roi déchu Charles IV, profita de son statut d'aînée des descendants du souverain pour revendiquer le trône et proposer sa régence sur les colonies espagnoles d'Amérique. Depuis Rio de Janeiro, où elle s’était réfugiée en compagnie de son époux Jean de Portugal, régent et futur roi du Portugal, elle s’attacha, pour donner corps à ses prétentions, à mettre sur pied un parti politique et à constituer un réseau de correspondants et de partisans. Par ses manifestes et ses lettres, elle réussit à recruter, essentiellement dans le Río de la Plata, des soutiens plus ou moins sincères ou opportunistes, de la part de personnalités politiques, dont quelques-unes très en vue, telles que Manuel Belgrano et Cornelio Saavedra, qui crurent que l’infante pourrait incarner leurs aspirations à l’autonomie vis-à-vis de l’Espagne. Le dessein de l’infante peina cependant à prendre corps et, pour différentes raisons, finit par échouer : il fut en effet vigoureusement repoussé par les autorités officielles en place, car entaché du soupçon de servir les visées expansionnistes du Portugal dans la région. Le charlottisme était considéré par la Grande-Bretagne comme contraire à ses intérêts économiques et stratégiques, et surtout buta sur l’incompatibilité idéologique entre les positions de l’infante, absolutiste intransigeante, et celles de son groupe de partisans à Buenos Aires, qui avaient en vue l’instauration d’une monarchie constitutionnelle. La révolution de Mai de 1810, prémices de l’indépendance du Río de la Plata, acheva d’ôter toute pertinence politique et toute actualité au projet charlottiste. Au cours de la décennie suivante, le nom de l’infante ne fut plus évoqué que sporadiquement.

Antécédents Rivalité entre l’Espagne et le Portugal dans le Río de la Plata Par le traité de Tordesillas avait été fixée une ligne de démarcation qui, courant de pôle à pôle, assignait à la couronne du Portugal une partie de l’Amérique du Sud. Cette partie, le Brésil, n’avait pas de frontière définie avec les zones octroyées au sud à l’Espagne, ce qui ne manqua pas de provoquer bientôt des contentieux territoriaux. Dans la zone du Río de la Plata, ces conflits de bornage menaçaient de prendre une tournure très grave, en particulier à la suite de la fondation par le Portugal, en 1680, de Colonia del Sacramento. Depuis lors, le Portugal s’efforçait sans cesse d’augmenter son domaine sur le rivage nord du Río de la Plata, voire de mettre sous sa tutelle la bande Orientale (grosso modo l’actuel Uruguay) tout entière. Ainsi le Portugal faisait-il figure, dans cette partie du monde, de rival séculaire de l’Espagne, et était perçu comme tel par la population espagnole de la région.

De fait, la fondation de la vice-royauté du Río de la Plata, en 1776, s’explique essentiellement par la nécessité de freiner les ambitions du Portugal dans cette partie du monde. La capitale de la nouvelle vice-royauté, Buenos Aires, fut dûment dotée d’abondantes forces militaires. Quand même ces forces tendaient, avec le temps, à s’amenuiser, la ville continua d’être le siège d’une puissance militaire considérable. Dans la bande Orientale, la ville de Montevideo fut fortifiée et pourvue elle aussi d’une importante garnison.

Dans la première décennie du – au moins jusqu’aux expéditions anglaises, dont la première eut lieu en 1806 – le Brésil était donc le principal rival et potentiel ennemi de la vice-royauté du Río de la Plata.

D’autre part, depuis l’indépendance du Portugal d’avec l’Espagne, obtenue en 1640, l’allié permanent et quasi unique du Portugal était le Royaume-Uni.

La cour du Portugal au Brésil thumb|Jean VI de Portugal, portrait par Jean-Baptiste Debret.

L’Espagne était depuis 1796 alliée à la France révolutionnaire. Cette politique, qui devait se prolonger sous l’empereur Bonaparte, conduisit à une nouvelle guerre entre le Portugal et l’Espagne, guerre dite des Oranges. Quoique l’Espagne sortit victorieuse du conflit, le Brésil annexa en 1801 les Missions Orientales, sans que les forces armées de Buenos Aires pussent entreprendre quoi que ce soit pour l’empêcher ou récupérer le territoire.

À partir de 1807, l’empereur Napoléon, battu à Trafalgar, décida d’établir contre la Grande-Bretagne le blocus continental, c’est-à-dire d’interdire tous les ports aux navires anglais, afin de s’assurer que ceux-ci ne pussent faire aucun commerce avec l’Europe continentale. Le prince régent du Portugal, le futur roi Jean VI, mais d’ores et déjà aux affaires – la reine, sa mère, souffrant en effet de maladie mentale – reçut ainsi, le , un ultimatum, signifié conjointement par la France et par l’Espagne, portant qu’avant vingt jours il eût à avoir déclaré la guerre à la Grande-Bretagne et fermé tous les ports aux vaisseaux de ce pays, en plus d’avoir expulsé l’ambassadeur et mis en détention tous les sujets britanniques présents sur le territoire portugais. Pressé par l’urgence de la menace, Jean fit part à l’ambassadeur de Grande-Bretagne, Lord Strangford, de son intention de simuler, comme moyen dilatoire, un état de guerre avec ce pays.

Cependant, le ministre des Affaires étrangères britannique, George Canning, proposa pour sa part un autre plan : le déplacement vers le Brésil de toute la famille royale et de la cour du Portugal dans son ensemble. Le , Canning et l’ambassadeur portugais Rodrigo de Sousa Coutinho signèrent un traité par lequel il fut convenu :

1- Le transfert de toute la flotte portugaise – de guerre et marchande – à la Grande-Bretagne ;

2- Le déplacement de la reine, du prince héritier, de sa famille et de toute la cour royale vers le Brésil, sous escorte anglaise ;

3- Un nouveau traité commercial, autorisant la Grande-Bretagne de pénétrer le marché brésilien ;

4- L’occupation britannique de l’île de Madère.

Aussitôt, des troupes françaises, sous le commandement du général Junot, traversèrent l’Espagne vers la fin novembre, puis envahirent le Portugal, faisant directement mouvement vers Lisbonne dans le but de destituer la reine et le prince-régent. Pressé par Strangford, le roi résolut donc d’effectuer le transfert de la cour portugaise au Brésil et donna l’ordre de s’embarquer à toute la cour royale ainsi qu’aux fonctionnaires royaux se trouvant à Lisbonne. Les derniers navires transportant la cour vers le Brésil étaient encore visibles au large au moment où l’armée d’invasion investit la capitale portugaise. Au total, quelque personnes furent embarquées dans 36 vaisseaux, qui accostèrent à Rio de Janeiro vers la fin de cette même année 1807.

L’Espagne aux mains de Napoléon

thumb|Ferdinand VII d’Espagne.

L’armée française, si elle était entrée en Espagne avec le consentement du roi Charles VI, commença bientôt à se comporter comme une armée d’occupation en territoire conquis. Entre-temps, le prince Ferdinand fomentait un revirement de politique, non en opposition à l’alliance avec la France, mais contre la néfaste influence qu’exerçait le favori de la cour, Manuel Godoy. Après que cette intrigue eut été découverte et le prince sanctionné, éclata, le , le soulèvement d'Aranjuez, qui força Godoy à s’enfuir. Deux jours plus tard, Charles IV abdiqua en faveur de son fils, lequel fut couronné sous le nom de Ferdinand VII d’Espagne.

La nouvelle du couronnement de Ferdinand fut ensuite communiquée aux possessions espagnoles d’Amérique et, comme il était d’usage, l’on jura fidélité au nouveau roi dans toutes les villes importantes de l’Empire espagnol. Dans le Río de la Plata, le vice-roi Jacques de Liniers chercha d’abord à temporiser, attendant, devant la prévisible réaction de Napoléon, que le litige fût d’abord tranché, sans prendre aucun parti. Fustigé par l’alcade de Buenos Aires Martín de Álzaga, qui l’accusait de connivence avec les Français, il se résolut finalement à ordonner la prestation de serment à Ferdinand VII avec plusieurs semaines de retard, le .

Cependant, Charles se ravisa bientôt et réclama que son trône perdu lui fût restitué. Devant le refus de Ferdinand, il écrivit à Napoléon, lui demandant son aide pour recouvrer son trône. L’Empereur manda Charles et Ferdinand à Bayonne pour s’entretenir avec eux. Avant de se réunir avec le nouveau roi, il conféra avec l’ancien, qu’il pressa de lui promettre qu’il céderait la couronne à son fils. Dans un deuxième temps, il exigea de Ferdinand qu’il renonçât en faveur de son père. Tous deux ayant ainsi abdiqué, Napoléon se crut alors en droit de nommer son propre frère Joseph Bonaparte roi d’Espagne.

De façon inattendue, la population espagnole se souleva massivement contre l’usurpateur : le 2 mai 1808 un soulèvement éclata à Madrid, prélude à la guerre d’indépendance espagnole. Les résistants espagnols, pour qui la figure de Ferdinand s’était muée en symbole de la résistance à l’invasion française, jurèrent de défendre son droit légitime au trône d’Espagne. Ils convoquèrent, dans la plupart des villes successivement libérées, des juntes de gouvernement et entreprirent de se gouverner eux-mêmes, au nom de Ferdinand VII.

À quelque temps de là fut constituée une Junte suprême centrale, qui réunissait les représentants des juntes locales. Cette Junte suprême conclut le une alliance avec la Grande-Bretagne, alliance qui jouera, à partir de la mi-1809, un rôle de première importance dans le succès de la résistance espagnole contre l’envahisseur. La Bataille de Bailén en se soldera par une retentissante victoire des Espagnols sur les troupes françaises, et sera propre à galvaniser encore la résistance espagnole.

Quant aux colonies espagnoles en Amérique, elles se rangèrent massivement derrière la résistance des Espagnols d’Europe contre les prétentions de Joseph Bonaparte.

Charlotte-Joachime Politique portugaise concernant le Río de la Plata thumb|Le ministre Rodrigo de Sousa Coutinho, marquis de Linhares.

Avec l’installation au Brésil de la cour royale portugaise, les visées expansionnistes en direction des possessions espagnoles voisines, en particulier le Río de la Plata, s’exacerbèrent. Le partisan le plus enthousiaste de cette politique d’expansion fut le ministre des Affaires étrangères et de la Guerre, Rodrigo de Sousa Coutinho, qui se proposait purement et simplement d’annexer au Brésil toute la bande Orientale du Río de la Plata.

La cour portugaise eut bientôt fait de mettre au point ses plans militaires, tandis que Souza Coutinho entreprenait de réunir une puissante armée d’invasion du sud.

Domingo de Sousa Coutinho écrivit à son frère Rodrigo :

En accord avec cette politique, le général de brigade Joaquín Javier Curado fut envoyé dans le Río de la Plata, porteur d’un ultimatum adressé aux autorités rioplatenses, par lequel il offrait, au nom de son souverain, de prendre sous sa royale protection le Cabildo et la population de la ville de Buenos Aires ainsi que la vice-royauté dans son entier. En cas de refus, la guerre serait déclenchée, attendu que le rejet de cette proposition impliquerait pour le Portugal de « devoir faire cause commune avec son puissant allié », c’est-à-dire avec la Grande-Bretagne.