La Droite régionale valencienne (en castillan ; en catalan ; en sigle DRV) est un parti politique du Pays valencien fondé à Valence en mars 1930, d'idéologie conservatrice et catholique, actif durant la Seconde République espagnole. Dans les provinces d'Alicante et de Castellón, elle s'appelait Derecha Regional Agraria (« Droite régionale agraire »).

Le parti regroupait des secteurs issus de la petite bourgeoisie agraire valencienne du nord et du centre de la région. Dans les comarques méridionales, plus industrialisées, son influence était moindre. La DRV est remarquable par son appareil administratif et est à l'époque considéré parmi les partis les mieux vertébrés de la droite espagnole Alfons Cucó, Lucha por el Estatuto 1931-1939 dans Autonomías: un siglo en lucha, Historia 16 Extra V, avril 1978.

En 1933, le parti intègre la CEDA, la grande coalition de la droite espagnole. La majorité de ses militants, à l'exception notable de son dirigeant Luis Lucia Lucia, adoptent une attitude de duplicité devant la République, défendant en façade l'ordre légal institué et travaillant à ourdir un complot contre lui dans l'ombre. Le parti est au Pays valencien le plus grand soutien du soulèvement militaire qui débouche sur la guerre civile espagnole. À la fin du conflit, une partie significative de ses membres occupent des postes importants au sein du Movimiento.

Antécédents: formation du catholicisme politique valencien (1900–1930)

La DRV est l’aboutissement d’un continuum carliste / catholique, et non une création opportuniste de 1930. L’idée d’un parti catholique de masse à Valence préexiste à Valence largement à la République. Les réseaux militants, associatifs, féminins et juvéniles expliquent la rapidité de l’essor de la DRV. La stratégie d’un « supra-parti » conservateur est éprouvée dès avant 1910.

Le cadre politique valencien à la fin du XIXᵉ siècle

Le système de la Restauration impulsé par Cánovas fonctionne difficilement à Valence en raison du poids d’un conservatisme très à droite, de l’influence durable de José Campo Pérez et de la forte imbrication entre élites politiques et catholicisme antilibéral.

Le Parti conservateur valencien, bien qu’officiellement divisé entre « canovistes » et « modérés historiques », est dans son ensemble profondément ultraconservateur, étroitement lié à l’Église et dominé par l’aristocratie et la haute bourgeoisie foncière, commerciale et financière.

Cette droite « dynastique » est concurrencée par le , incapable d’absorber le radicalisme démocratique, et surtout, par le républicanisme blasquiste, qui devient très tôt un mouvement de masse dans la province de Valence. Cette mobilisation populaire républicaine est perçue par les catholiques comme une menace existentielle.

Les racines idéologiques : néo-catholicisme et carlisme

Il existe une profonde continuité idéologique entre la DRV et le catholicisme politique antérieur.

Deux courants convergent progressivement : le néo-catholicisme, inspiré par des figures comme Antonio Aparisi Guijarro, fondé sur l’idée que la religion est le principal antidote à la révolution, hostile au libéralisme qu’il juge incapable de produire une société juste ou stable, et le carlisme, solidement implanté à Valence, Castellón et dans certaines zones rurales (La Ribera, Los Serranos, Horta), porteur d’un antilibéralisme radical, renforcé par l’acceptation du Syllabus errorum, et disposant d’un dense réseau militant, associatif et journalistique.

À partir des années 1870, néo-catholiques et carlistes convergent politiquement par-delà les querelles dynastiques, autour de la défense de l’ordre social et de l’intransigeance religieuse, et de la lutte contre le républicanisme et le socialisme. Cette convergence est un facteur explicatif essentiel de la DRV, qui n’est pas une création idéologique nouvelle mais l’héritière directe de cette synthèse antilibérale.

Le réseau associatif catholique

Le catholicisme politique valencien ne repose pas seulement sur des partis, mais sur un dense réseau associatif. Dès la fin du , les cercles ouvriers catholiques, les écoles du soir et dominicales, les associations religieuses (Adoración nocturna, Asociaciones del Sagrado Corazón, celles du Centro Eucarístico), les patronages et les œuvres sociales se multiplient sous l’impulsion de l’Église et des jésuites. On recense alors 41 cercles ouvriers catholiques dans l’archevêché de Valence, regroupant plus de inscrits, et près de étudiants dans les écoles associées.

Les futurs cadres de la DRV apparaissent dans les directions de ces organisations dès les années 1890.

La Ligue catholique de Valence (1901–1908)

La Ligue catholique de Valence constitue l’antécédent prototypique de la DRV.

Créée sous l’impulsion donnée par les congrès catholiques nationaux, elle est un parti catholique de fait (bien que non assumé en ces termes), soumis aux directives de la hiérarchie ecclésiastique et explicitement engagé dans la lutte électorale pour défendre les intérêts de l’Église.

Face au blasquisme, la Ligue adopte une stratégie de mobilisation permanente, une présence constante dans la rue et un populisme religieux assumé, miroir du populisme républicain. Elle se présente comme le grand parti de tous les catholiques, placé au-dessus des divisions dynastiques ou partisanes, et seul véritable défenseur de la religion face aux « faux catholiques » des partis dits « dynastiques » (Parti libéral et Parti conservateur). Cette logique sera reprise presque à l’identique par la DRV dans les années 1930.

La Ligue catholique n’est pas un parti de classe unique. On y distingue plusieurs secteurs : un noyau idéologique étroit, lié directement à l’Église (futurs cadres de l’Action catholique et de l’ACNP), des universitaires, juristes et journalistes, très actifs dans la presse catholique, un secteur aristocratique et bourgeois, souvent lié aux jésuites, et des réseaux féminins et juvéniles (y compris non en âge de voter) fortement mobilisés. Les deux derniers y jouent un rôle particulier. C’est dans ces milieux que Luis Lucia commence son apprentissage en politique. Une culture politique déjà stabilisée

À la veille de la Première Guerre mondiale, le catholicisme politique valencien a déjà forgé une culture de mobilisation de masse, une discipline militante, une confusion assumée entre religion et politique et une stratégie de pression permanente, pas seulement électorale.

Ce modèle n’a pas pu s’imposer pleinement sous la Restauration, mais est prêt à se déployer intégralement dès l’effondrement du système politique, soit à la proclamation de la Seconde République.

Fondation et ascension de la DRV (1930–1933) : de la recomposition catholique à l’hégémonie conservatrice

La DRV est le produit d’une modernisation et d’une adaptation des droites régionales plus que d’un renouveau idéologique. Son acceptation de la République s’explique par son pragmatisme et non par conviction démocratique. Elle parvient à marginaliser efficacement les droites conservatrices républicaines en combinant les vieilles pratiques clientélistes et les mobilisations de masses modernes. 1933 marque son accession à l’hégémonie au sein du conservatisme dans la région.

Mars 1930 : Fondation La DRV est fondée début mars 1930, au début de la dictature de Berenguer, quelques semaines après la chute de la dictature de Primo de Rivera et quelques mois avant la proclamation de la République.

Elle ne surgit pas du néant mais s’appuie sur les réseaux carlistes / catholiques préexistants, les structures de l’Action catholique réorganisées à la fin de la dictature de Primo, les syndicats, associations patronales et cercles sociaux catholiques et une génération de cadres déjà formés à l’action politique et discursive. Elle apparaît ainsi comme une structure de coordination et de direction, destinée à unifier un espace conservateur jusque-là fragmenté, dans un contexte de désagrégation accélérée d’un système politique à bout de souffle.

Dès 1930, son secteur le plus valencianiste se constitue formellement dans une branche nommée Agrupació Valencianista de la Dreta..

Base sociale

La DRV est un parti moderne de masse mais faiblement interclassiste.

Ses fondateurs étaient d'anciens militants du catholicisme traditionaliste, opposés au prétendant carliste Jacques de Bourbon, rejoints par les secteurs agraristes d'Alzira. Le parti était également proche idéologiquement de José María Gil-Robles. Le fait qu'il ne se prononçât pas au sujet du régime politique qui avait sa préférence, monarchie ou république, le rendit suspect aux yeux des partis de gauche.

Sa base sociale dominante est constituée de petits et moyens propriétaires agricoles, de commerçants, de cadres catholiques et de notables locaux. Ses dirigeants sont majoritairement des membres des classes moyennes ou aisées, notamment des grands propriétaires terriens, des commerçants et industriels, des juristes et médecins.

Son organe d'expression était le . Parmi ses principaux dirigeants on peut citer Luis Lucia, le sériculteur Josep Duato i Chapa (fondateur du journal susmentionné), Manuel Simó i Marín (ancien chef de Communion traditionaliste) et Ignasi Villalonga i Villalba (président de la Chambre du commerce et de l'industrie de Valence). Lucia menait le secteur réformiste d'inspiration démocrate chrétienne, dont il exposa les principes dans son ouvrage publié en 1930. Il faisait face à un secteur conservateur, généralement majoritaire « Dreta Regional Valenciana » dans la Gran Enciclopèdia Catalana.

Là où les droites antérieures avaient échoué, la DRV réussit à mobiliser politiquement les campagnes valenciennes, à concurrencer puis absorber le vote radical-blasquiste et à apparaître comme le seul rempart crédible contre la gauche.

Au cours de la période républicaine, un important contingent de militants traditionalistes rejoint la DRV (les mouvements inverses étant exceptionnels).

Le rôle central de Luis Lucia

Luis Lucia joue un rôle central dans la DRV, dont il est le chef incontesté, architecte de sa stratégie d’unification et l’un des principaux acteurs de la future CEDA.

Lucia se distingue par une grande capacité organisationnelle, un sens aigu de la tactique politique et une lecture lucide du nouveau contexte républicain. Il comprend très tôt que la droite ne peut survivre politiquement sans s’adapter formellement à la République.

Le programme de la DRV : continuité doctrinale et modernisation formelle

Le programme de la DRV ne contient que peu de véritables nouveautés idéologiques. Il repose essentiellement sur la doctrine sociale catholique (un moyen pour les classes supérieures de maintenir le statu quo face aux menaces révolutionnaires), la défense de la petite propriété agricole, des formes limitées de participation ouvrière (actionnariat), la défense de l’ordre social, l’anticommunisme et l’antisocialisme.

Sa raison d'être était, selon ses propres termes, la défense des « principes fondamentaux de la civilisation chrétienne ». Il considérait la propriété privée comme une « institution fondamentale de la société ».

L’élément clef de l’idéologie de la DRV est son possibilisme (dit « accidentalisme »), c’est-à-dire son pragmatisme face aux formes de gouvernement en place (monarchie ou république), conforme à la doctrine officielle des secteurs catholiques : le parti affirme que celles-ci sont secondaires (« en principe, nous sommes indifférents à toutes les formes de gouvernement [...] : nous respectons le Pouvoir constitué ») , à condition que les principes catholiques et l’ordre social soient préservés. Il s’agit là d’une posture strateǵique et non une adhésion de fond à la démocratie républicaine.

Stratégie politique : rejet de la droite républicaine conservatrice