Une crise constitutionnelle frappe la Papouasie-Nouvelle-Guinée de à . Elle oppose deux hommes, Peter O'Neill et Sir Michael Somare, qui affirment tous deux être le Premier ministre légitime du pays - l'un soutenu par le Parlement, l'autre par la Cour suprême. Elle soulève la question de savoir qui a, in fine, le pouvoir de reconnaître un Premier ministre, et met également en question les modalités du rôle du gouverneur général.
Bien que la crise se soit concentrée sur quelques jours de la mi-décembre, et se soit soldée par le maintien de facto au pouvoir de Peter O'Neill, elle continua à avoir des répercussions, Somare ne s'avouant pas vaincu. Ainsi, le , elle entraîna une brève mutinerie dans les forces armées du pays.
La crise s'acheva fin , à la suite des élections législatives qui donnèrent un net avantage à O'Neill. S'avouant vaincu, Somare, à la surprise générale, soutint O'Neill pour le poste de Premier ministre ; les deux hommes annoncèrent qu'ils formeraient un gouvernement de coalition "Peter O’Neill elected as PNG Prime Minister", Radio New Zealand International, 3 août 2012.
Contexte : système politique La Papouasie-Nouvelle-Guinée est une démocratie multipartite et un royaume du Commonwealth. C'est un État pleinement souverain, dont la Constitution reconnaît la reine Élisabeth II comme monarque, celle-ci déléguant ses fonctions à un gouverneur général élu par le Parlement, lui-même élu au suffrage universel. En accord avec le système de Westminster, le Premier ministre est un député choisi pour cette fonction par ses pairs ; il gouverne tant qu'il dispose de la confiance d'une majorité au Parlement. Les fonctions du gouverneur général sont essentiellement symboliques ; c'est le Premier ministre qui gouverne la nation.
L'article 142(2) de la Constitution dispose que le Premier ministre est nommé « par le chef de l'État, qui agit en accord avec une décision du Parlement ». Constitutionnellement, les pouvoirs conférés au chef de l'État le sont à la reine, mais en son absence (puisqu'elle réside à Londres) ils sont exercés par le gouverneur général Constitution de l'État indépendant de Papouasie-Nouvelle-Guinée..
Depuis son indépendance en 1975, cet ancien territoire australien a vu se succéder divers partis et coalitions au pouvoir, de manière paisible et démocratique. Il y règne néanmoins une grande instabilité politique. Les gouvernements sont constitués de larges coalitions, qui le plus souvent se disloquent en cours de législature. Pour autant, la seule crise politique importante eut lieu en 1997, lors de l'« affaire Sandline ». En 1996, le Premier ministre Julius Chan, tentant de soumettre la révolte menée par l'Armée révolutionnaire de Bougainville dans la province de Bougainville, signa un contrat avec une société militaire privée, Sandline International. En , à la suite de la révélation de ce contrat, le brigadier général Jerry Singirok, chef de la Force de Défense de Papouasie-Nouvelle-Guinée (les forces armées régulières), dénonça l'accord et somma Chan de démissionner. L'opinion publique semblait soutenir le brigadier ; Chan quitta temporairement ses fonctions, le temps d'être blanchi par une commission d'enquête, avant de les reprendre en mai. En juin, il fut battu lors des élections législatives, et quitta le pouvoir sans heurts. Les actions de Singirok furent néanmoins qualifiées de « quasi-coup d’État » R.J. May, State and society in Papua New Guinea: the first twenty-five years, Université nationale australienne, 2004, ch.10 : "The PNGDF in Troubled Times"..
Déroulement des faits Le « Grand Chef » Sir Michael Somare, « père de l'indépendance », avait remporté les élections législatives de 2002 et de 2007. En , il est hospitalisé à Singapour, où il est opéré du cœur puis demeure en soins intensifs pendant plusieurs mois "Sir Michael Somare still in intensive care", Radio Australia, 21 mai 2011. En juin, alors qu'il est incapable de s'exprimer par lui-même, sa famille annonce la fin de sa carrière politique. Sam Abal assure la direction du gouvernement par intérim. Le , le président du Parlement, Jeffrey Nape, déclare que Somare, toujours hospitalisé, n'est plus député, pour cause d'absentéisme, et que la fonction de Premier ministre est donc vacante. Le Parlement procède à l'élection d'un nouveau Premier ministre, Peter O'Neill "Soldiers oust PNG defence chief amid power struggle", BBC, 26 janvier 2012. Somare revient en Papouasie-Nouvelle-Guinée en septembre "Failed Mutiny Highlights the Schism in Papua New Guinea", New York Times, 27 janvier 2012, « amaigri et frêle » mais « alerte » "PNG court reinstates Somare as PM", The Age, 13 décembre 2011.
Le , la Cour suprême juge que la déclaration de vacance du est dénuée de fondement constitutionnel, et ordonne que Somare soit restauré à ses fonctions "PNG's parliamentary Speaker Jeffrey Nape will only recognise O'Neill as PM", The Australian, 13 décembre 2011. Plus précisément, la Cour explique que les circonstances dans lesquelles peut être prononcée une vacance du poste de Premier ministre sont définies par la Constitution, et qu'il n'est pas loisible au président du Parlement de décréter une telle vacance en dehors des procédures constitutionnelles. La Cour suprême ajoute que seule la Cour nationale peut prononcer la vacance d'un siège de député, et que Michael Somare n'avait par ailleurs été absent qu'à deux séances parlementaires, ce qui ne peut entraîner la vacance de son siège "Supreme Court orders Chief resume as PM", Post Courier, 13 décembre 2011. Le gouverneur général, Sir Michael Ogio, nomme donc Somare au poste de Premier ministre. Disposant du soutien d'une majorité au Parlement, O'Neill refuse de quitter ses fonctions, et, le , le Parlement destitue Ogio. Jeffrey Nape, président du Parlement, devient alors automatiquement gouverneur général par intérim "Governor-General Michael Ogio suspended for backing Michael Somare", The Australian, 15 décembre 2011 "GG ousted", The National, 15 décembre 2011. Quelques jours plus tard, lorsqu'il apparaît clair que Somare n'a que peu de soutiens, Ogio déclare que les conseils de la Cour suprême avaient été erronés. Restauré à son poste de gouverneur général le , il reconnaît à nouveau Peter O'Neill "PNG’s GG suspension lifting appears another nail in coffin of Somare bid", Radio New Zealand International, 19 décembre 2011. Ce dernier continue à gouverner, avec le soutien des hauts fonctionnaires, des forces de police et des forces armées.
Le , Somare, accompagné de ses partisans, entre dans l'enceinte du Parlement, brandissant l'arrêt de la Cour suprême, et exige d'être restauré à son poste. Il est contraint de quitter les lieux.
thumb|upright|Le général de brigade Francis Agwi, chef des forces armées de Papouasie-Nouvelle-Guinée, brièvement pris en otage le 26 janvier. Le , le colonel Yaura Sasa (retraité), à la tête d'une vingtaine de soldats, s'introduit dans un camp militaire, dont il prend le contrôle sans faire de victime, et place le général de brigade , chef des armées, en détention dans son logement. Deux autres militaires sont également détenus. Sasa affirme avoir été nommé à la tête des armées par Michael Somare, qu'il reconnaît comme Premier ministre légitime ; au nom du « respect de la Constitution et des tribunaux », il somme « le chef de l'État » de nommer Somare à la tête du gouvernement, faute de quoi il entreprendra « les actions qui seraient nécessaires ». Le Premier ministre australien Julia Gillard réagit en déclarant que les forces militaires n'ont pas à exercer de rôle politique, et appelle à une résolution pacifique de la situation. Quelques heures plus tard, le Premier ministre Peter O'Neill annonce que la mutinerie est terminée, et qu'Agwi a été relâché. S'adressant aux médias, le vice-Premier ministre Belden Namah s'en prend en ces termes à Somare : « Vous avez perdu la tête. Vous avez complètement perdu le contrôle de vous-même. Vous avez perdu la tête. Vous êtes devenu fou » "Uncertainty in PNG as coup leader frees hostage", Sydney Morning Herald, 27 janvier 2012.
Il s'agit de la première mutinerie dans l'histoire du pays "Mutiny!", Post Courier, 27 janvier 2012.
Le lendemain des événements, Michael Somare et son « ministre de la Défense » Andrew Kumbakor s'expriment tous deux pour confirmer qu'ils ont bien nommé Sasa à la tête des forces armées ; Somare explique qu'il tente ainsi d'exercer ses fonctions de Premier ministre légitime "Grand chief appeals for calm", The National, 27 janvier 2012 "Somare camp maintains Sasa is commander of PNG defence force", Radio New Zealand International, 27 janvier 2012. Dans le même temps, Peter O'Neill suspend son ministre de la Défense Guma Wau et transfère les fonctions de celui-ci au vice-Premier ministre Belden Namah, un ancien capitaine d'armée (qui avait participé aux événements de l'affaire Sandline et avait, à sa suite, purgé près de six ans de prison pour sédition entre 1997 et 2003) "Stop witch-hunt on Belden Namah", Post Courier, 14 septembre 2006.
Le , le colonel Sasa est arrêté à Boroko, banlieue de Port Moresby. Il est traduit devant un tribunal et inculpé pour mutinerie. Les hommes qui avaient opéré sous son commandement ne sont pas inculpés "PNG colonel arrested amid Somare's PM bid", Australian Associated Press, 29 janvier 2012.
Début février, le gouvernement O'Neill suspend le président de la Cour suprême, Sir Salamo Injia, l'accusant de fautes professionnelles. Le gouvernement affirme que cela n'est en rien une conséquence du jugement prononcé par Inijia et la Cour en décembre "PNG’s O’Neill administration suspends Chief Justice", Radio New Zealand International, 2 février 2012. Début mars, Injia est arrêté et mis en examen pour « entrave à la justice ». La Cour nationale suspend cette mise en examen, la décrivant comme un « abus de procédure ». Injia demeure président de la Cour suprême "PNG: la Cour Nationale annule la mise en examen de Salamo Injia", Radio Australia, 14 mars 2012.
Le , un mois avant la tenue d'élections législatives, la Cour suprême de Papouasie-Nouvelle-Guinée ordonne à nouveau que Sir Michael Somare soit restitué au poste de Premier ministre, au motif que sa destitution s'était faite de manière non constitutionnelle. L'arrêt est rendu par trois juges sur cinq, les deux autres refusant de se prononcer "PNG court undercuts PM's power", AAP, 21 mai 2012. Peter O'Neill refuse de se plier à ce jugement, déclarant que les juges ont agi au mépris de la séparation des pouvoirs, et citant une lettre d'un des juges à un autre décrivant son gouvernement comme illégitime. Selon O'Neill, les juges étaient donc biaisés. Lorsque Michael Somare tente de se rendre auprès du gouverneur général pour être formellement reconnu comme Premier ministre, la police lui barre la route "Somare's PNG takeover bid rails", AFP, 23 mai 2012. Le gouverneur général, Sir Michael Ogio, fait savoir qu'il ne procédera à aucune investiture de Premier ministre avant les élections "GG stands firm", Post-Courier, 23 mai 2012. Le vice-Premier ministre Belden Namah ordonne aux trois juges -Sir Salamo Injia, Les Gavera-Nanu et Nicholas Kirriwom- de démissionner immédiatement, faute de quoi ils seraient arrêtés pour sédition "Somare faction in PNG puts focus on elections as turmoil continues", Radio New Zealand International, 23 mai 2012. Le , Belden Namah pénètre dans les locaux de la Cour, accompagné par la police, et fait arrêter le président de la Cour suprême, Sir Salamo Injia, pour sédition "PNG charges chief judge with sedition", The Australian, 25 mai 2012. Quelques jours plus tard, le juge Nicholas Kirriwom est lui aussi arrêté pour sédition "Second PNG judge charged with sedition", Radio Australia, 28 mai 2012. Namah décrit Injia comme un « malade mental » qui « joue à faire de la politique » "Reaffirm independence for PNG judges: ABA", Sydney Morning Herald, 29 mai 2012.