Les Trois Sonates pour piano de Paul Hindemith ont été composées en 1936. Elles illustrent la conception tonale du compositeur qui organise le total chromatique (les 12 sons de la gamme chromatique) autour d'un noyau tonal.
Historique Lorsque le le chef d'orchestre Wilhelm Furtwängler fit paraître dans le Deutsche Allgemeine Zeitung l'article "Le cas Hindemith", Hindemith, qui était taxé d' par les nazis, sut que ses jours en Allemagne étaient comptés. Le , il écrivit à son éditeur Willy Strecker pour lui faire part de son intention de travailler en Turquie, aux États-Unis ou à Bâle, comptant rester en Allemagne mais abandonner son poste au conservatoire de Berlin l'année suivante. (Hindemith ne quittera l'Allemagne pour la Suisse qu'en 1938, avant d'émigrer aux États-Unis en 1940).
Les trois sonates pour piano de Hindemith ont été écrites en 1936, les deux premières pratiquement en même temps. Dans une lettre à son éditeur Willy Strecker, Hindemith s'explique :
Le , Hindemith envoie le travail commencé en avril à son éditeur qui lui répond que Walter Gieseking, - qui compte inclure les deux sonates dans son programme, - a encore mille et un scrupules et doutes à cause du thème et variation. Hindemith écrit alors un nouveau deuxième mouvement, qu'il adresse à son éditeur en souhaitant que . (Le thème et variations d'origine ne fait donc plus partie de la sonate et constitue une pièce indépendante).
Analyse Points communs aux trois sonates le caractère pastoral des premiers mouvements de chaque sonate et du de la première ; les m. 95-96 et 138-139 du dernier mouvement de la première sonate sont reprises dans le thème du rondo de la deuxième ; les mouvements lents des première et troisième sonates sont des marches funèbres (mouvement lent peu fréquent dans une sonate) ; l'aspect cyclique de chaque sonate : dans la première, le leitmotiv qui sert de motif générateur à toute la sonate, ainsi que le diptyque formé par les premier et quatrième mouvements ; la parenté entre la disposition du dernier accord des et mouvements de la deuxième sonate, et celle des , et mouvements de la troisième sonate ; la reprise ultérieure d'éléments thématiques déjà présentés dans la troisième sonate (quartes descendantes du scherzo dans le développement de la marche funèbre ; la main gauche de la réexposition du mouvement dans la dernière page de la fugue).
Première Sonate en la majeur . (Hindemith)
(Gertrud Hindemith dans une lettre d' aux Editions Schott).
Le poème de Hölderlin "Der Main" (le Main) est à l'origine de la sonate : il décrit la nostalgie du chanteur errant (heimatlosen Sängers) de revoir les bords du Main. Hindemith, qui devait quitter l'Allemagne peu après l'écriture des sonates, a annoté son exemplaire du poème, qu'il divise en cinq parties - les cinq mouvements de la sonate.
La première sonate dure moins de trente minutes.
I - Ruhig bewegte Viertel Une mélodie très chantante en la majeur, dont les quatre premières notes serviront de leitmotiv à la sonate, ouvre l'œuvre. Après quelques variations rythmiques et harmoniques (m. 11-16), le thème est exposé en si bémol majeur et revient en la majeur (m. 16-22). Commence le deuxième thème en mi mineur, d'abord discret (m. 22), puis au fur et à mesure s'amplifiant (m. 26, et m. 31 en mi bémol mineur), avant la coda plus calme (m. 39-51).
Comme le mouvement, le mouvement n'a pas de signature rythmique (mesures à 4/4, 3/4, 2/4 et 1/4) et doit être enchaîné au mouvement suivant après une courte pause (nach kurzer Pause anschließen).
II - Im Zeitmaß eines sehr langsamen Marsches
III - [Scherzo:] Lebhaft
IV - Ruhig bewegte Viertel, wie im ersten Teil Comme Beethoven dans le mouvement de la sonate op. 101 - elle aussi en la majeur, - Hindemith reprend dans la sonate le matériau du mouvement dans le . Il s'agit d'une réexposition inversée, présentant d'abord le deuxième thème en ré majeur (m. 1-23), et le retour du premier thème en ré majeur (m. 23), développé (m. 34), puis en fa majeur vers sol majeur (m. 39-46). S'ensuit la coda, dont la dernière phrase (m. 54-58) est pratiquement identique à la fin du premier mouvement.
V - [Finale:] Lebhaft
Deuxième Sonate en sol majeur Bernhard Billeter trouve le cantabile du premier mouvement
La sonate dure moins d'un quart d'heure.
I - Mäßig schnell (modérément rapide) Des premières mesures à la mes. 26 se déploie du thème A, nostalgique et bucolique, sur fond de basse d'Alberti, en sol mineur. S'ensuit le pont (mes. 26-40) qui mène au thème B (mes. 41-63), plus martial et plus sombre. (On remarquera que les deux thèmes sont de forme A-B-A'). Le développement (mes 63-94) reprend le matériau du pont avant la réexposition plus orchestrale du thème A en sol mineur (m. 95) qui module en si mineur (m. 107). Un canon (m. 113-116) mène au thème B présenté en do mineur (m. 117) modulant vers sol mineur, la tonique (m. 130). La coda (m. 145-156) reprend le thème A une octave plus bas, dans un registre plus sombre ; le premier mouvement se termine en sol majeur.
II - [Scherzo:] Lebhaft Le scherzo, caractéristique de l'humour de Hindemith et dont le matériau reprend les trois premières notes de la sonate, à 3/4, vif (Lebhaft), en mi majeur, énonce un premier thème humoristique (m. 1-4) suivi d'une valse élégante (m. 4-8). Survient le deuxième thème, repris et varié (m. 8-18), dont la basse répète sur le temps fort la dominante de si majeur, avant une petite coda en si majeur (m. 18-26). Le motif d'ouverture du scherzo est repris en do majeur (m. 26-31) comme introduction au trio.
Le trio (m. 31-69) est une valse viennoise variée. D'abord en fa dièse mineur, elle commence comme de la musique de chambre avant de devenir orchestrale et parodier le troisième mouvement de la troisième symphonie de Brahms (m. 44) ; elle apparaît une troisième fois en mi bémol majeur (m. 56).
Après un silence brusque et inattendu, la musique reprend avec le thème d'ouverture (m. 69-77) puis la valse transposée (m. 77-81) qui amène le deuxième thème en la bémol majeur (m. 81-87), ensuite développé et instable harmoniquement (m. 87-96) avant d'être exposé à la tonique mi majeur (m. 97-109). La fin du thème ramène la tonalité de la bémol majeur en descendant la gamme par tons (m. 105-109), après quoi le thème d'ouverture est repris dans un canon tonalement instable (m. 109-117) ; le matériau de la première coda est ré-exposé (m. 109-117) qui ramène et fixe la tonalité du mouvement mi majeur. Une dernière phrase (m. 135-144) dont l'avant-dernier accord est polytonal reprend le début du scherzo et conclut le mouvement.
III - Sehr langsam - Ruhig - Rondo. Bewegt - Langsam Le troisième mouvement combine le mouvement lent et le rondo d'une sonate classique en quatre mouvements.
Le mouvement commence à 6/8 en si mineur avec un premier thème très lent (sehr langsam, m. 1-9), suivi par un conduit (m. 9-15) et un deuxième thème lent (Ruhig, calme, à 9/8, m. 16-20) qui commence en ré majeur et finit en fa dièse majeur. S'ensuit le rondo (à 2/2) dans la tonalité de la sonate, sol majeur, de tempo animé (Bewegt) et humoristique, suivi par un couplet (m. 32-45) avant d'être repris (m. 46-65). Un nouveau thème apparaît alors, d'abord en mi mineur (m. 64-84) puis en fa dièse mineur (m. 84-100). Le thème du rondo réapparaît en mi majeur puis en do majeur (m. 101-111) avant d'être développé sur les harmonies de do mineur (m. 111) puis la bémol majeur (m. 117). Le premier thème est réexposé à 2/2 dans le tempo du rondo et cette fois dans le ton de la sonate, sol mineurLa sonate est bien sol majeur ; Hindemith joue beaucoup sur les alternances majeur/mineur. (m. 125), puis en mi bémol mineur (m. 138) avant d'être développé (m. 143), passant par les tonalités de do dièse mineur, fa mineur et si majeur. Mesure 163 revient le thème du rondo (en sol majeur), suivi par le couplet déjà entendu dans l'exposition (m. 174-186). Le début du rondo est repris en mi majeur, en do dièse mineur (m. 189) puis en sol bémol majeur (m. 193) ; le deuxième thème lent (cette fois marqué Langsam), qui commence en mi bémol majeur, s'achève sur un très long accord de sol majeur.
Troisième Sonate en si bémol majeur La sonate dure un peu moins de vingt minutes. Le dernier mouvement est une fugue, écrite six avant le Ludus Tonalis (cycle pour piano de Hindemith écrit en hommage au Clavier bien tempéré de Bach, constitué de douze fugues séparées d'interludes, le tout encadré par un prélude et postlude).
I - Ruhig bewegt De tempo calme (Ruhig bewegt), le mouvement commence en si bémol majeur par un thème à 6/8 (m. 1-18) réminiscent d'une sicilienne, qui n'est pas sans rappeler le début de la sonate op. 101 de Beethoven. Un deuxième thème pianissimo (m. 18-27) mène à la deuxième partie de l'exposition (m. 27-49) ; celle-ci reprend le premier thème auquel se superposent de nouvelles lignes mélodiques : d'abord en si majeur (m. 27-33), puis en mi mineur (m. 33-43), coloré de do majeur (m. 43-48), avant d'aboutir en la bémol majeur (m. 49). Le développement (m. 49-75) est construit sur un jeu d'imitations avec le motif des mesures 2 à 4 du thème, accompagné par un perpetuum mobile ; le motif est varié rythmiquement (m. 64-68) puis laisse place au motif de sicilienne (m. 68-75) menant à la réexposition (m. 75-111). La réexposition est inversée, qui reprend la partie de l'exposition, d'abord en la majeur (m. 75-81), ré mineur (m. 81-86), passant par sol mineur (m. 86-90), fa dièse majeur (m. 91-94), ré majeur (m. 95-98), avant le retour du premier thème dans les registres aigus (m. 99-104). Le premier thème est ensuite accompagné à la basse (m. 104-111) par la mélodie du soprano des mesures 34 à 42. Le thème pianissimo ouvre la coda, plus lent (Langsamer, m. 112-126), dans une couleur plutôt mineure ; la dernière phrase, encore plus lente (Noch langsamer), reprend le premier thème et restaure la tonalité majeure.
II - [Scherzo:] Sehr lebhaft Le scherzo, très vif (Sehr lebhaft), est le plus souvent à 2/2, marqué par quelques changements de mesure (5/4, 3/4, 3/2, 2/2, 1/2). En si bémol mineur/majeur, le scherzo est structuré selon une forme ternaire simple : le thème a1 (m. 1-14) est repris, varié - le thème et son accompagnement permutent de registre (m. 14-28), - suivi par un développement du matériau présenté (m. 28-68), puis le retour du thème d'origine (m. 68-91).
Le trio, en ré bémol majeur, suit la même structure (forme menuet) que le scherzo : le thème du trio b1 (m. 91-102) est repris et varié (m. 102-113, là aussi la mélodie qui était à la main droite passe à la main gauche qui jouait l'accompagnement, et vice versa), développé sur toute l'étendue du clavier (m. 113-127) avant de revenir (m. 127-145).
Le thème du scherzo revient à l'identique du début du mouvement (m. 145-159), suivi d'un nouveau développement (m. 159-188) avant de revenir (m. 188-217) et de s'éteindre pianissimo.
Les thèmes du scherzo (a1) et du trio (b1) ont une tonalité bien définie (respectivement si bémol mineur et ré bémol majeur, son relatif) et les développements sont instables harmoniquement. On retrouve dans ce mouvement l'humour si caractéristique de Hindemith, ainsi que son harmonie par quartes (par exemple m. 11-12).
III - Mäßig schnell Le troisième mouvement, à 2/4, est structuré selon une forme sonate presque classique ( thème à la tonique et à la dominante, et réexposition à la tonique ; le choix de la tonalité du mouvement - sous-dominante de celle de la sonate - est également classique).