Le Khaganat de la Rus’ est une entité politique hypothétique qui aurait existé entre la fin du et la fin du . Ce supposé premier État Rus' antérieur à la Rus' de Kiev aurait la caractéristique d'avoir été gouverné par un Khagan. Ce titre, emprunté aux Khazars, n’implique pas nécessairement l’existence d’un véritable Khaganat selon le modèle impérial nomade, mais il en a suscité l'hypothèse.

Ce supposé Khaganat aurait plutôt consisté en une fédération d'emporiums et cités-États marchandes dominées par une classe dirigeante suédoise regroupant diverses ethnies, baltes, slaves, finno-ougriens, turcs et magyars. Bien que son étendue fasse l’objet de débats, il se situerait dans le Garðaríki des sources nordiques et aurait pour principaux établissements Holmgarðr, Staraïa Ladoga, , , et . C'est à cette période et dans cet espace que se serait développée une ethnie slave orientale distincte, qui prendra le nom de Rus'. Quoi qu'il en soit, les recherches convergent pour établir qu'une organisation politique éphémère y a été particulièrement active dans le commerce de la route commerciale des Varègues aux Grecs, et qu'elle a décliné à partir des années 870.

Mentionné en 839 dans une source occidentale, les Annales de Saint-Bertin, à l'occasion d'une ambassade venue de Constantinople, l'usage du titre de ou , traduit par khagan, est ensuite reproduit dans plusieurs autres sources occidentales jusqu'en 922.

Hypothèse et historiographie

Сhaganus L’utilisation du titre de СhaganusDu Cange: art. Caganus : « Les Byzantins utilisent souvent le titre chaganus dans leurs écrits pour référer aux chefs de peuples de la steppe, particulièrement dès le pour désigner les Avars et les Khazars ». ou Χαγάνος, traduit par khagan, pour décrire le chef de certains groupes nomades dits Rus’ est attestée dans plusieurs sources historiques, la plupart étrangères, datant du . Cependant, le terme Kaghan reste employé par le Métropolite de Kiev même après la formation de la Rus' de Kiev jusqu'au milieu du . Cet emploi ultérieur ne s'accompagne pas du système administratif du Khaganat, mais il peut être considéré comme visant à légitimer les prétentions hégémoniques sur les anciens territoires khazars.

La plus ancienne référence européenne concernant un peuple Rus’ dirigé par un Сhaganus, traduit par khagan, est tirée d'annales d'Europe occidentale, les Annales de saint Bertin, qui font mention d’un groupe de Normands appelés Rhos (qui se, ide est gentem suam, Rhos vocari dicebant), qui visitent Constantinople en 838, puis se rendent à Ingelheim en 839. Le titre est également employé en 871 par pour désigner les chefs suprêmes des Avars, des Khazars et des hommes du Nord (Nortmano).. Ahmad ibn Rustah, un géographe musulman perse du portant une attention particulière à la transcription des titres, écrit que le khagan rus’ (khāqān rus) vit sur une île au milieu d’un lac.. Toutefois, il est surprenant que le Livre des chemins et des royaumes de Ibn Khordādbeh ne mentionne pas le titre de khagan en parlant des Rus’. Le Hudud al-Alam, rédigé à la fin du et ayant potentiellement emprunté aux textes antérieurs, se réfère au roi des Rus’ comme au Khāqān-i Rus. Enfin, mentionne au un khāqān-i-rus dans son ouvrage Zayn al-Akhbār, s'appuyant sur les dénominations du ..

Le titre a donné lieu à de nombreuses études et interprétations visant tout d'abord à identifier celui qui est désigné comme le Chaganus des Rus'. Du fait du caractère complexe de l'historiographie des origines russes, les versions sont nombreuses. Certains y voient une origine khazare, les anti-normandistes y voient une origine obligatoirement slave imitant le Avar Khagan, tandis que les normandistes considèrent qu'il ne s'agit pas d'un titre mais du nom norvégien HåkanGaripzanov (2006), pp. 8-11.. Les pistes normandistes et anti-normandistes tendent à être abandonnées au profit de l'hypothèse khazare.

Si le mot chacanus est documenté dans des sources grecques et latines, aucune ne précise ni n'affirme que les Normands Rus' étaient politiquement organisés en Khaganat, c'est-à-dire que du titre Khagan porté par un chef, elles n'induisent pas que leur organisation était de forme impériale.

Hypothèse À partir du titre chacanus (Khagan), les chercheurs développement l'hypothèse du Khaganat de la Rus', antérieur à la dynastie Riourikides, bien que son emploi par un groupe scandinave interroge sachant qu'il s'agit d'une forme d'organisation politique impériale spécifique aux peuples nomades des steppes eurasiennes. Selon Duzcko, l'emploi du titre chacanus par les Rus' signifie que s'ils se considéraient comme un Khaganat, ils devaient aussi savoir qu'ils n'étaient pas le véritable khaganat, lequel était l'Empire khazar.

La plupart des historiens s’accordent pour dire que le titre de khagan est emprunté par les Rus’ aux Khazars, mais le contexte de cet emprunt est encore discuté. Selon Anatoly Novoseltsev, l’adoption du titre de khagan par les Rus’ est destiné à affirmer leur égalité avec les Khazars. Thomas Noonan fait écho à cette théorie en affirmant qu’il y a certains liens entre les chefs rus’ sous l’égide d’un « Roi des mers » au et que ce « Grand Roi » adopte le titre de khagan pour établir sa légitimité aux yeux de ses sujets et des États voisinsNoonan, « Khazar », pp. 87-89 et 94.. Selon cette théorie, ce titre est le signe que son détenteur règne de « droit divin »Brook (2006), p. 154; Noonan, « Khazar », pp 87-94.. Cependant cette hypothèse est considérée peu probable car elle s'oppose à la nature sacrée du titre qui ne permet pas son obtention par simple affirmation. En effet, Peter Benjamin Golden considère que le système politique turcique ne permettrait pas une usurpation de cet ordre et que le titre pourrait être donné par le Khagan Khazar. Selon lui, il n'y a que deux raisons possibles : la formation d'un lien dynastique par mariage ou le renforcement d'un État vassal relevant d'un intérêt stratégique et militaire important. Toutefois, on ne trouve aucune trace démontrant que les Rus’ du soient les sujets des Khazars. Pour les observateurs étrangers (comme ibn Rustah), il n’y a pas de différence concrète entre les titres des souverains rus’ et khazars.. Dans son hypothèse de la nomination d'un Khagan à la suite d'un mariage dynastique avec le Khagan Kazhar, Peter Benjamin Golden note que le rédigé au indique que les rois Rus' et Khazar ont une ascendance commune. Cependant, il peut s'agir d'une réécriture tardive sur base des données d'Ibn Rusta.

Enfin, les principales critiques relatives à l'hypothèse d'un Khaganat de la Rus' remettent son existence en question. En effet, si les sources du mentionnent un chacanus, elles ne permettent pas de l'identifier et n'indiquent pas l'existence d'un Khaganat de la Rus'. Les sources plus tardives qui rappellent le titre d'un Khagan Rus' ne mentionnent pas non plus l'existence d'un Khaganat.

Historiographie thumb|Les inscriptions runes de Kälvesten date du . C'est la plus ancienne stèle connue couverte de telles inscriptions rappelant les expéditions vers l'EstLes questions relatives aux origines de la Russie sont directement liées à l'hypothèse du Khaganat de la Rus et fait l'objet d'une opposition entre courant (relatif au caractère scandinave ou non) de la création de la Rus' de Kiev. Le Kaghanat de Rus occupe une position délicate dans ce débat, perçu tantôt comme colonie étrangère, tantôt comme symbiose ethno-politique. Le problème ne relève pas seulement du manque de données à exploiter, mais aussi de forts ressentiments nationalistes.

Au , le territoire ukrainien est soumis à une prohibition linguistique qui mettent un terme aux éventuelles recherches historiques que l'Empire russe considère séditieuses. Cette situation entrave directement les recherches relatives aux origines Rus'. Toutefois, plusieurs historiens parviennent malgré cela à travailler sur le sujet en le couvrant d'éléments nationalistes russes. Le chauvinisme grand-russe, puis le nationalisme post-communiste influencent à leur tour la question. Dans les années 1960, tente de dépasser cette polarisation en étudiant objectivement les preuves archéologiques et textuelles. Plus récemment, propose d’interpréter l'organisme politique antérieur à la Rus' de Kiev comme une forme d’entreprise coloniale scandinave, dotée d’une administration, d’un pouvoir armé, et d’une exploitation organisée des populations locales.

La mention du titre de chacanus en 839 est l'objet de nombreuses recherches comportant des biais nationalistes qui la considèrent comme la principale preuve du premier État russe associé aux empires nomades des steppes. Après la chute de l'Union des républiques socialistes soviétiques, les recherches prennent une approche normaniste.

Les sources contemporaines nordiques n'abordent pratiquement pas la présence scandinave dans ces territoires et la Chronique des temps passés représente les Varègues comme des oppresseurs dont l'un d'eux, nommé Rus, finit par gouverner un premier État. Ce récit conditionne l'historiographie de cette période. Les données archéologiques manquent fortement et leur traitement tend à simplifier leur interprétation en un narratif éloigné de la réalité.

Histoire

Origine vignette|Route commerciale des Varègues aux Grecs : en rouge, la route initiale par la Volga; en bleu, la route établie par les Varègues à la fin du . Entre le , l'Europe de l'Est est peuplée de Slaves, Baltes, Finno-Ougriens et peuples turciques, organisés en sociétés tribales. L’unique puissance régionale stable avant le est l’Empire des Khazars. Dans ce contexte, des Scandinaves, principalement des Svear, apparaissent dès le milieu du dans la région forestière au nord-est de l'Europe. estime que le Donets est parcouru par des scandinaves dès 737. Différents indices d'un premier réseau commercial à longue distance reliant la mer Noire à la mer Baltique sont identifiés dès le . Motivés par la richesse en fourrures prisées sur les marchés européens et orientaux, des Suédois s'implantent dans le Nord de la Russie, à Staraïa Lagoda notamment, puis établissent des routes commerciales via la Volga et l’Oka ponctuées de colonies de transit. Ces marchands et aventuriers sont désignés par les Khazars sous le nom de Rus, terme qui sera repris par les Byzantins et les Arabes. Toutefois, ces marchands n'agissent pas en tant qu'entité unique, mais en tant que petits groupes concurrents. gauche|vignette|Les Rous’ négociant avec les Khazars. Toile de Sergueï Ivanov, 1913. Les origines du Khaganat de la Rus’ sont incertaines. dit que les premiers Rus' sont associés à des groupes khazars dès 739 afin de lutter contre les incursions arabes. Ces estimations manquent de sources sur lesquelles s'appuyer. Toutefois, le volume des dirham d'argent échangés le long de ce nouvel axe commercial débute au cours du , le premier identifié datant d'environ 786. Ces profits renforcent probablement l'intérêt des implantations dans la région pour l'élite scandinave. Le flux des échanges de dirhams et de dinar en Scandinavie et en mer du Nord, comme le fameux dinar d'Offa, pourraient provenir de cette route commerciale orientale. Les recherches récentes considèrent que la culture politique du Khaganat rus’ est profondément influencée par ses contacts avec les Khazars. Selon Duczko, l'émergence d'un Khaganat de la Rus' pourrait trouver racine dans les événements conflictuels survenus au sein de l'Empire Khazar à la fin du règne de Bulan, et surtout lors du règne de son successeur.