Östen Sjöstrand, né le à Göteborg, décédé le , est un poète et traducteur suédois, membre de l’Académie suédoise depuis 1975, rédacteur en chef du magazine culturel Artes (1975-1988).
Biographie Östen Sjöstrand fait ses débuts en 1949 avec le recueil Unio, dont l’étymon latin signifie « en union avec Dieu ». Cette œuvre, marquée par l'angoisse du temps, s'inscrit dans la rupture du Senmodernismen ou « modernisme tardifEn réalité, le mot est danois mais traduit mieux la réalité que Svensk modernism, trop ambigu. En effet, le modernisme suédois a débuté avant la Première Guerre mondiale avec de grands noms comme Pär Lagerkvist, qui, dès 1913, voulait une littérature « professionnelle ». Deux poètes finno-suédois ont exercé une influence majeure dans ce mouvement : Gunnar Björling et . » avec la tendance plus matérialiste qui l'a précédé. En réalité, comme l'affirme un spécialiste de la période :
« Dans les années 1950, la littérature suédoise semble entrer dans une période de réflexion et de refus. Si la conscience des problèmes sociaux forme encore la base de l'esthétique militante de poètes [...] ou de romanciers comme Sara Lidman (née en 1923), Stig Claesson (né en 1928), c'est un refus de l'idéologie qui se manifeste. [...] La tradition symboliste ou surréaliste nourrit l'inspiration d'une nouvelle école avec Tomas Tranströmer (né en 1931) »<ref>Article « Suède » de lEncyclopédie Larousse, Larousse.fr, société Éditions Larousse, Directeur de la publication : Isabelle Jeuge-Maynart, site hébergé par la société Hachette Livre - Département Informatique Groupe Livre (DSI).</ref>.
Si, en poésie, ce mouvement de rupture est surtout représenté par Lars Forssell et Tomas Tranströmer, prix Nobel de littérature en 2011, la conversion de Sjöstrand à la religion catholique en 1953, — en un pays où « le luthéranisme demeure solidement enraciné dans la vie courante, les usages, la culture », où « littérature et actes lui sont intimement associésDaniel-Rops, Histoire de l'Église du Christ, VI- L'Église des révolutions, 3- Ces Chrétiens nos frères, Paris, Fayard, 1965, 796 pages, p. 115. » —, contribue à donner une direction nouvelle à son inspiration. Pour lui, il s'agit moins de refuser une idéologie imposée que d'embrasser une nouvelle forme de pensée et un nouvel éventail de symboles fondés sur une dogmatique originale et minoritaire volontairement adoptée.
En 1975, il fonde la revue ArtesSur l'histoire de la revue Artes, on peut consulter l'article sur Wikipedia en suédois ou en anglais. dont il devient rédacteur en chef. Revue littéraire, artistique et musicale, Artes est soutenue par l'Académie royale de Musique, par l'Académie des arts et l'Académie suédoise qui ont collaboré à sa création. On lui reconnaît le sérieux, la profondeur analytique et un rôle culturel éminent sur le plan international, notamment dans les pays anglo-saxons. Éditée par Horace Engdahl, secrétaire perpétuel de l'Académie suédoise, elle disparaît en 2005 à cause de graves difficultés économiques.
Tout particulièrement inspiré par la poésie française, en collaboration avec Gunnar EkelöfGunnar Ekelöf était aussi un traducteur prolifique. Le lectorat suédois lui doit notamment la découverte en langue locale de Robert Desnos et Arthur Rimbaud. Östen Sjöstrand a publié une Berömda Franska berättare, (Anthologie des prosateurs français célèbres). En compagnie du poète chilien Sergio Badilla Castillo il écrit sur la littérature latino-américaine. Il est aussi traducteur de poésie en langue suédoiseWahlström & Widstrand consacre la majeure partie de sa ligne éditoriale à la traduction de poètes étrangers en langue suédoise depuis près de 125 ans. Constatant récemment que les grands éditeurs avaient pratiquement cessé de publier des poèmes traduits, ce qui constitue à ses yeux une entorse à la tradition littéraire suédoise, ils ont décidé de faire collaborer poètes suédois et universitaires étrangers à la publication d’une vaste collection de poésie internationale. Ils veulent ainsi pallier une situation paradoxale : d’une part, une mondialisation qui rapproche peuples et individus, servie par une diversité linguistique, des compétences poétiques et une communication facilitée par les nouvelles techniques et d’autre part, un goût de plus en plus prononcé du lectorat pour le reconnaissable et le familier aux dépens de l’étranger et de l’inconnu. Ce grand œuvre a débuté en novembre 2009 avec le poète mexicain Gloria Gervitz et le Chinois Chuan Xi (W & W, article numérique en suédois du 5 février 2009)., comme le sont la plupart des poètes suédois, souvent linguistes hors pairLe groupe de recherches EA 4398 PRISMES de l'Université Sorbonne nouvelle travaille depuis des années sur les relations entre la poésie, la linguistique et la traduction. Des spécialistes de poésie métaphysique, moderniste et contemporaine consacrent leurs études à la traduction et à la traductologie. Le groupe « Réflexion sur la pratique de la poésie dans le champ contemporain » s'intéresse notamment à l'Irlandais Seamus Heaney, dont Östen Sjöstrand a prononcé le discours de présentation pour le prix Nobel (Axe de recherche : Poésie, traductions, ré-écritures de Primes EA 4398..
Sjöstrand a également écrit quelques opéras mis en musique par Sven-Erik Bäck, dont le livret de Gästabudet en 1962, ainsi que le livret de Vid havets yttersta gränsTraduction personnelle du titre : « À l'extrême limite de la mer » . Enregistrement sonore, Östen Sjöstrand auteur et narrateur, Stockholm, Bokbandet, 1 CD en suédois de 36 min. dont la première a été donnée en à l'occasion de l'inauguration de la nouvelle salle BerwaldLa salle Berwald Berwald est une salle de concert de Stockholm construite en 1976-1979 pour la radio suédoise qui y a installé l'Agence suédoise de l'Orchestre Symphonique. Elle peut accueillir et la scène, jusqu'à . sous la direction de Herbert Blomstedt.
Il a obtenu de grandes distinctions : en 1963, alors marié à Ella Hillbäck (1949-1974), écrivain et critique littéraire., il reçoit le , décerné chaque année depuis 1957 à des poètes suédois. En 1967, il est lauréat du prix BellmanPrix institué en 1920 par M. et Mme Emma et Anders Zorn pour honorer « un poète suédois vraiment exceptionnel ». Le prix est aujourd'hui de .. Puis, en 1975, Östen Sjöstrand succède au fauteuil de Pär Lagerkvist dont il a fait l'éloge dans son discours d'entrée à l'Académie suédoise. Jesper Svenbro lui a succédé au fauteuil 8. En 1978, il obtient le grand prix ou Litteraturfrämjandets stora prisPrix doté de 25 000 ou 50 000 SEK pour « promouvoir la littérature de grande valeur ». Aujourd'hui fondation, la Boklotteriet était à l'origine une loterie créée par Carl-Emil Englund pour financer des bourses d'études annuelles. Le prix n'existe plus depuis 1992.
Poétique d'Östen Sjöstrand
Avec celles de , de , de Birgitta Trotzig et de Tomas Tranströmer, la poésie d'Östen SjöstrandD'après Magnus Florin Article « Skrivandet som restaureringsprojekt », Svenska Dagbladet, mai 2006. se développe autour d'une métaphysique de la Création avec pour point d'orgue l'énigme du créé. Cependant, si les écrits d'Östen Sjöstrand sont puisés dans la pensée mystique chrétienne, il ne manque jamais de distinguer poésie et mystèreCette question avait été engagée en France par les trois livres successifs de l'abbé Bremond, La Poésie pure (1925-1926), Prière et poésie (1926), Racine et Valéry (1930). Pour le critique, toute poésie procède du divin à la condition sine qua non qu'elle atteigne au niveau des « musiques du silence » qui sont d'une tout autre nature que « le bruit des mots ». Cependant, Sjöstrand rejoint Bremond sur un point : la poésie reste un phénomène littéraire assurant une communication effective (contrairement à l'expérience mystique). Le concept de « poésie pure » sera repris par Paul Valéry qui en fera son idéal. Selon lui, la poésie doit être un moyen de transmettre « l'état poétique qui engage tout l'être sentant », par le son, par le rythme, par les rapprochements physiques de mots (Commentaire de Charmes).. Pour lui, le mysticisme s'accompagne d'abandon et de silence, seules voies capables de nous élever à la Transcendance ; la poésie, elle, doit être un moyen d'expression efficace, précis et intelligibleEn cela Östen Sjönstrand rejoint les poètes catholiques français du début du siècle qui n'ont eu de cesse de s'opposer aux surréalistes pour lesquels « Tout vrai langage est incompréhensible » (Antonin Artaud, Ci-Gît, 1947).. Dans ces conditions, le poète dirige son lecteur avec douceur mais ténacité. Poète empreint de gravité, il a toujours refusé d'être considéré comme le plus ésotérique des poètes suédois. Il devient guide par l'usage de mots appropriés sans doute trop peu signifiants, trop peu forts pour décrire l'indicible. Imprégné de thomisme, l'essentiel pour lui est dans l'aide, le secours, l'accompagnement et l'engagementUne conception très thérésienne du langage poétique. Comme l'écrit Bernard Bonnejean : « Pour Thérèse [de Lisieux], aussi éloignée que possible de l'art pour l'art, la poésie ne peut constituer une fin en soi. Intégrée à sa mission carmélitaine, c'est un instrument, un vecteur, ou pour reprendre son vocabulaire, une arme. [...] Elle est donc, avant toute chose, un témoignage et un enseignement » (La Poésie thérésienne, éd. du Cerf, 2006, pp. 10-11)..
Éloge d'Östen Sjöstrand par son successeur Jesper Svenbro thumb|left|L'Académie royale de Suède en 2006. Carl Otto Werkelid, auteur du sommaire de ce discours de réceptionJesper Svenbro, Östen Sjöstrand: inträdestal i Svenska akademien, Norstedts akademiska förlag, 2006, 37 p. . commence par rappeler l'importance de l'apport lyrique d'Östen Sjöstrand à la poésie suédoise contemporaine. Puis il retrace les temps forts de l'éloge du poète prononcé par son successeur lors de sa réception à l'Académie suédoise.
Jesper Svenbro débute par l'évocation des liens qui unissent Östen Sjöstrand à Paris. Chercheur comme lui au CNRS, il se demande pourquoi cette capitale au « cœur rugissant », décrite dans le poème Route dès 1953 est devenue l'objet de son « immense vénération ». Pour l'Académicien, Östen Sjöstrand considérait la France comme une anti-Suède dont il s'est éloigné pour échapper à la claustrophobie due à la rigueur du climat et aussi à l'ostracisme dont le fit souffrir une patrie rationaliste opposée à son catholicismeD'après les statistiques officielles, 80 % de la population suédoise adhèrent à l'Église nationale évangélique-luthérienne appelée Église de Suède. Jusqu'en 1952, chaque Suédois devenait obligatoirement membre à sa naissance de l'Église de Suède qui n'a perdu son statut d'Église d'État qu'en 2000, lors de la séparation de l'Église et de l'État.. Sjöstrand pendant 25 des 50 dernières années du siècle adopta Paris pour devenir, par lui-mêmeUne des caractéristiques essentielles des poètes modernistes suédois héritée de l'Humanisme de la Renaissance : la connaissance et la science acquise par un travail personnel considérable. Le cas Sjöstrand, rédacteur en chef d'une revue culturelle, paraît quelque peu différent. Mais, lui non plus, n'a pas acquis sa science littéraire dans les facultés., un érudit achevé. Outre Mauriac, Bernanos, Camus et Céline, il s'imprégna des poètes catholiques comme Pierre Jean Jouve et Pierre Emmanuel qui imprimèrent fortement son esprit. Mais c'est surtout la découverte de Paul Valéry — et la musique de Debussy — qui s'est avérée cruciale dans le parcours lyrique de Sjöstrand.
Sjöstrand se met en quête de l'idéal de Valéry. Nourri de sciences environnementales pendant ses études secondaires, Svenbro rappelle que dans ses recueils figurent des textes sur les fossiles, sur les mouvements planétaires, sur les météores et sur les baleines. En fait, selon Sjöstrand, il n'est pas de vraie culture sans consentement personnel, loin des carcans institutionnels :
« Bildning är inte bokstavsvärld inte boklig förhävelse