Laffaire Marković (ou Markovitch) est une affaire criminelle française ayant eu des retentissements politiques. L'affaire débute le avec la découverte du corps de Stevan Marković, un ressortissant yougoslave. Il apparaît rapidement que Marković a été assassiné. Ce fait divers emballe la machine médiatique lorsqu'il implique l'acteur Alain Delon, employeur de Marković. Certains milieux parisiens tenteront de greffer sur ce crime un scandale visant Georges Pompidou.

Historique L'affaire criminelle vignette|gauche|redresse|L'ancien hôtel particulier d'Alain Delon, avenue de Messine. Le , un ferrailleur fouille au bord d'une route départementale des Yvelines la décharge du lieu-dit La Cavée-du-Roi, sur la commune d'Élancourt, lorsqu'il aperçoit un gros paquet enveloppé dans un sac en toile de jute.. Il l'ouvre et découvre le corps d'un homme. Il alerte la brigade de gendarmerie de Pontchartrain qui envoie une patrouille procéder aux premières constatations : le corps empaqueté dans une housse de matelas est ligoté et bâillonné, il est en bon état de conservation mais a le crâne défoncé, ce qui le rend méconnaissable, car il n'a ni portefeuille, ni papiers d'identité, ni bijoux. Le commissaire Samson du SRPJ de Versailles est chargé de l'enquête. Une autopsie pratiquée le fait remonter le décès à quelques jours, ce qui est corroboré par l'enquête de voisinage qui a permis d'établir que le sac en jute avait été remarqué, pour la première fois, le . Le , la victime est identifiée grâce à ses empreintes digitales connues de la police, car elle a été fichée pour vols, violences, infraction à la législation sur les étrangers. : il s'agit de Stevan Marković.

Marković est un citoyen yougoslave né à Belgrade le . Arrivé en France de façon clandestine en 1958, il a fui la République socialiste de Yougoslavie du maréchal Tito. Gigolo frayant dans les milieux du music-hall, il a été plusieurs fois interpellé en Belgique et en France pour différents délits.. La police établit que Marković loge depuis 1964 au 22, avenue de Messine dans l'hôtel particulier d'Alain Delon dont il est « l'homme à tout faire » (secrétaire, garde du corps, doublure-lumière)L'ordonnance de renvoi du juge Ferré en date du 29.08.1975 évoque un (citée par Jean-Pax Méfret, La Sale Affaire Markovic) ; Alain Delon parle de sa (L'Express 10 mars 1969). et qui lui a permis d'obtenir le statut de réfugié politique depuis 1958.Philippe Valode, Luc Mary, , p.71. Selon certaines sources, le SDECE a établi qu'il était « un correspondant plus ou moins honorable des services secrets de Tito ».. La presse s'empare alors de l'affaire qui sort rapidement du cadre du simple fait divers.

Alors que l'identité de la victime n'est pas encore établie, la piste d'un crime de rôdeur ou d'un règlement de comptes entre marginaux est privilégiée, si bien que la première autopsie est très sommaire. Elle indique que la victime a succombé à des coups portés à la tête et à la nuque par un « objet contondant, volumineux et pesant ». De nombreuses plaies et ecchymoses sont relevées sur le visagePhilippe Valode, Luc Mary, , p.73. La mort remonte à la nuit du 22 au 1968.

Le , le frère de la victime Alexander Marković se présente au 127, rue Saint-Honoré, siège du Service régional de police judiciaire de Versailles.. Se disant capitaine de la marine yougoslave, il remet au commissaire Jean Samson, chargé de l'enquête, trois lettres que lui a adressées Stevan. La dernière a été postée le . Elle est écrite en serbe et contient des . Elle mentionne notamment : « Quoi qu'il advienne, et pour tous les ennuis qui pourraient m'être causés, adressez-vous à Alain Delon, à sa femme et à son associé, « Marc Antony » un Corse, vrai gangster, demeurant 42, avenue des Gobelins.. » Il s'agit de François Marcantoni. Celui-ci réside en fait 42, boulevard Gouvion-Saint-Cyr. Il est âgé de au moment des faits. Il est un ancien malfaiteur qui est passé . Proche des milieux du show-business, Marcantoni est un personnage pittoresque, , un ami d'Alain Delon.

Le , trois inspecteurs se rendent à La Capilla, villa sur les collines de Ramatuelle, pour interroger Alain Delon qui tourne alors La Piscine dans la région. Ils soupçonnent la star montante d'être le commanditaire de l'assassinat de Marković qui aurait mené un chantage au sex-PolaroïdSelon la biographie Les derniers mystères Delon. Tous ses secrets révélés de Bernard Violet, le journaliste et écrivain pense que Delon a été la cible d'un racket par Markovic menaçant de révéler la bisexualité de l'acteur. Le chantage porterait « sur une photo sur laquelle on aurait vu l’acteur partouzer avec un jeune prostitué. Mais ni Delon ni son entourage n’étaient du genre à céder au chantage. Vraisemblablement, son ami le caïd du Milieu François Marcantoni a été chargé de donner au Yougoslave une correction qui a mal tourné », estime Bernard Violet. Cf ou aurait été victime de la jalousie de l'acteur après les infidélités de Nathalie Delon avec le Yougoslave. Delon donne des explications sur ses relations avec Marković, sur leur brouille récente et évoque un ami de la victime, Uros Milisevic, qui lui a dit avoir vu pour la dernière fois Marković le à . Celui-ci est monté dans un taxi avenue de Messine. Un homme d'une cinquantaine d'années se trouvait déjà dans le taxi.

Le , Alain et Nathalie Delon sont longuement interrogés par les enquêteurs. François Marcantoni est lui aussi entendu. Aucune charge n'est retenue contre eux. Marcantoni évoquera ses rapports avec Marković devant la presse : . Il se contredit cependant en déclarant au journal L'Aurore : .

Le , une nouvelle autopsie du corps de Marković est réalisée. Elle fait apparaître que la victime a été tuée d'une balle de tirée dans la nuqueSource : Alain Delon, cet inconnu, documentaire de Philippe Kohli, 2015.. Les enquêteurs abandonnent alors l'hypothèse d'une rixe pour s'orienter vers celle d'un règlement de comptes..

Les rumeurs

L'hypothèse d'un chantage Dès la mi-octobre, les quotidiens commencent à évoquer avec insistance le carnet d'adresses de Marković. Le Figaro décrit ainsi la victime : .. Le Monde parle de . L'Aurore explique que « l'on prononce les noms de deux députés, peut-être celui d'un ancien ministre et de son entourage. ». L'hypothèse d'un chantage organisé par la victime est abondamment citée. Quelques jours plus tard, Le Figaro est plus précis en citant les possibles mobiles du crime : ..

Mise en cause de Claude et Georges Pompidou La presse évoque des rumeurs, suscitées par le mutisme des enquêteurs. Celles-ci vont bon train. Le « tout-Paris » parle de l'affaire Marković. Michel Jobert, proche collaborateur de Georges Pompidou, évoque quelques jours après la découverte du corps de Marković, « deux professionnels de l'information » chuchotant dans un cocktail : « Ce sont les Pompidou qui vont trinquer. ! » Le préfet de police Maurice Grimaud tient pour acquis que « c'est un journaliste de l'Aurore, BlanzacIl s'agit de Jean-Pierre Blanzac, qui a couvert l’affaire pour le quotidien., qui le premier a parlé de Claude Pompidou à Claude Fuzier (membre du bureau du Parti socialiste, rédacteur en chef du Populaire, organe du Parti socialiste), le ».. Marković aurait fait chanter des personnalités de la politique, des médias, du spectacle et autres, menaçant de publier des photos compromettantes prises lors de parties fines auxquelles aurait participé le Yougoslave ; certaines, résultant d'un photomontage grossier, mettent en scène Claude Pompidou, l'épouse de Georges Pompidou, alors ancien Premier ministre, « en réserve de la République » se préparant à la prochaine élection présidentielle, prévue pour 1972 et dont la proximité favorise les coups fourrés envers le successeur désigné du général de GaullePhilippe Valode, Luc Mary, , p.75-77. Cette rumeur infondée qui frappe les Pompidou emballe la machine médiatiquePhilippe Valode, Luc Mary, , p.79. L'hebdomadaire d'extrême droite Minute daté du consacre une couverture et plusieurs pages à l'affaire.. On y lit notamment que « le ministre de l'Intérieur Raymond Marcellin se fait tenir heure par heure au courant de l'enquête ». Incidemment, le journal indique qu'Alain Delon vient d'assister à la première de Phèdre, à l'Opéra, « comme en robe-bermuda rose ». Sans citer celle-ci, Le Figaro du explique : « Stevan Marković recrutait des jeunes femmes pour les « festivités » auxquelles participaient certaines personnalités du spectacle et de la politique. C'est au cours de ces réunions que le Yougoslave réussissait à prendre des clichés compromettants qu'il monnayait ensuite au prix fort. ».

Le , après la deuxième autopsie, les journalistes évoquent une piste liée au trafic de drogue. Selon Uros Milisevic et Claudie Hoss, elle aussi amie proche de la victime, Marković aurait revendu plusieurs kilos d'amidon (selon les versions, il aurait pu également s'agir de talc ou de bicarbonate) à des trafiquants en faisant passer ce produit pour de l'héroïne. Cette hypothèse ne sera jamais jugée sérieuse par le juge Patard. Un mobile plus mystérieux est également cité, lié à la mort aux États-Unis du précédent secrétaire d'Alain Delon. Milos Milosevic, yougoslave lui aussi, a été retrouvé sans vie le au côté du corps de sa maîtresse, Barbara-Ann Thomason (alias Carolyn Mitchell), l'épouse de l'acteur Mickey Rooney. Cependant, la vengeance d'une victime d'un chantage photographique de Marković est toujours mise en avant avec insistance. Une information passée quasiment inaperçue mentionne parallèlement que le fameux carnet d'adresses retrouvé avenue de Messine et présenté comme celui de Stevan Marković appartient en fait à Nathalie Delon.

L'action du SDECE Le , Jean-Charles Marchiani, qui fait partie de la base à Paris du SDECE (dite base « Bison »), rencontre l'une de ses informatrices nommée Josette Kamenka. Il s'agit d'une journaliste qui a travaillé pour les services français à Alger et qui, à son retour à Paris, a repris contact avec son ancien officier traitant afin d'être réembauchée. Elle est la belle-fille du producteur de cinéma Alexandre Kamenka et entretient des liens avec une personne soupçonnée de faire partie du KGB. Du reste, la DST a prévu de l'appréhender, mais le général Guibaud, patron du SDECE, est intervenu pour qu'elle ne soit pas inquiétée.

Connue sous le nom de code « Karamel », cette source douteuse a été confiée à Marchiani en . Celui-ci fait partie du service 6 de la base « Bison », chargé de traiter les « honorables correspondants ». Karamel fait état de photographies compromettantes prises au cours de soirées libertines auxquelles participait Marković et qui risquaient d'être mises en circulation. Diverses personnalités parisiennes y seraient reconnaissables ainsi que la femme de l'ancien Premier ministre. Les services yougoslaves, selon elle, s'y intéresseraient beaucoup.

Pour Marchiani, Karamel ne fait que rapporter les ragots qui circulent dans Paris. Il transmet une note à la direction du SDECE en commentant de manière défavorable la crédibilité de l'information. Quelques jours plus tard, il décide de prévenir Anne-Marie Dupuy, qui fut chef de cabinet de Georges Pompidou et qui gère toujours certains dossiers de l'ancien Premier ministre. Elle le reçoit avec méfiance, prend une copie de sa note mais ne juge pas opportun de rapporter les faits à Pompidou. Selon les archives d'Alexandre de Marenches, Anne-Marie Dupuy s'est jugée a posteriori « idiote » de ne pas avoir informé Georges Pompidou. Elle garde le silence, ce qui lui vaudra plus tard la rancœur des agents de la base « Bison », limogés à la suite de cette affaire et dont elle aurait pu démontrer la bonne foi.

Les allégations d'Akov