vignette| Ignis hostes tuos devoret. L'exécution des Juifs accusés de profanation d'hosties à Bruxelles, par Jacobus Harrewijn (v. 1720), d'après une tapisserie de l'atelier Van Helmont. Le massacre de Bruxelles est une persécution antisémite qui s'est produite à Bruxelles (alors au sein du duché de Brabant) le . Ce massacre a été provoqué par une prétendue profanation d'hosties, aussi appelée Sacrement du Miracle, qui aurait eu lieu à la synagogue de Bruxelles lors du Vendredi saint. Plusieurs Juifs, dont le nombre est estimé entre six et une vingtaine, ont été exécutés ou assassinés, tandis que le reste de la petite communauté a été banni..

Les hosties récupérées sont devenues des objets de vénération pour les catholiques locaux sous le nom de « Saint sacrement du Miracle ». Ce miracle eucharistique a été reconnu par l'Église catholique dès 1402, mais son culte est entré en déclin à la suite de la Seconde Guerre mondiale et en conséquence de la Shoah, et continue à être entouré de polémiques à cause des éléments antisémites de la légende. Le reliquaire (sans les hosties) se trouve actuellement au trésor de la cathédrale Saint-Michel-et-Gudule à Bruxelles, les hosties y auraient été présentes au moins jusqu'en l'an 2000. L'histoire est racontée sur les vitraux de la cathédrale, réalisés par Jean-Baptiste Capronnier à Bruxelles, ainsi que sur ceux de l'église Saint-Nicolas à Enghien.

Contexte historique

Transsubstantiation et miracles eucharistiques Dans le quatrième concile de Latran (1215), l'Église catholique adopte l'usage du terme transsubstantiation pour définir le dogme de la présence réelle du Christ dans l'Eucharistie. Une célébration du Saint Sacrement est instituée (la Fête-Dieu), et l'hostie occupe une place de plus en plus importante dans la dévotion populaire.

Le thème du Saint-Sang émanant des hosties consacrées, souvent à la suite d'une profanation, commence dès lors à apparaître dans de nombreux épisodes décrits comme miraculeux. Dans le cas du Saint Sacrement du Miracle de 1317 à Viversel, la profanation est effectuée par des croyants curieux qui, voulant inspecter le colis d'un prêtre venu assister un mourant, touchent par mégarde l'hostie de leurs propres mains. Les hosties sanglantes de Viversel ont été par la suite honorées pendant des siècles dans l'abbaye de Herkenrode jusqu'à 1796. Elles sont adorées à partir de 1804 dans la cathédrale Saint-Quentin de Hasselt.

Le thème de la profanation par des Juifs apparaît aussi fréquemment dans les récits de miracles de cette époque. Un exemple en est le « sacrilège de Cambron » : en 1326 un Juif converti est exécuté, accusé d'avoir profané une image de la Vierge Marie dans l'abbaye de Cambron.

Le « miracle des Billettes » à Paris (1290) combinait déjà les deux éléments (hosties sanglantes et profanation par des Juifs). Jean de Thielrode raconte dans son Chronicon Sancti Bavonis (Chronique de Saint Bavon, 1298) comment le Juif Jonathas Ben Haym aurait fait saigner une hostie. Ces faits ont été adaptés en une pièce à mystère qui en assurerait une plus grande diffusion : Le Mistère de la Saincte Hostie.

Persécution des Juifs dans le duché du Brabant

Au , la situation des Juifs se détériore à Bruxelles, ainsi que plus largement en Europe. Déjà en 1309, une persécution des Juifs a lieu dans tout le Brabant lors de la préparation d'une croisade populaire.

Lors de l'épidémie de peste de 1348 à 1350, des prédicateurs appelés "flagellants" appellent à la persécution des Juifs. La seule description détaillée de ces événements qui subsiste a été rédigée par le moine de Tournai Gilles Le Muisit. Selon lui, ceci aurait donné lieu au massacre de Bruxelles avec plus de , mais pour des raisons peu claires, Eliakim Carmoly (qui reprend Le Muisit) donne le chiffre de . Le pogrom est aussi mentionné dans la martyrologie juive.

Dans sa chronique, Le Muisit lie également ce pogrom à une confession au sujet d'hosties profanées et à un miracle eucharistique très similaire à celui de Bruxelles. L'accusé, un Juif converti proche du duc de Brabant Jean III (il aurait été son trésorier), aurait été baptisé pour obtenir des hosties consacrées, puis envoyé à la synagogue de Cologne. Trois Juifs auraient percé les hosties avec des couteaux, à la suite de quoi du sang aurait jailli de celles-ci. Toujours selon Le Muisit, l'accusé, d'abord torturé, aurait ensuite été condamné et brûlé. En 1370 à Bruxelles, sous le règne du duc Venceslas I de Luxembourg (quoique Jeanne de Brabant était la duchesse suo jure), la persécution des Juifs aurait donc aussi pris la forme d'accusations d'enlèvement d'hosties.

En 1350, les persécutions antisémites liées à la peste noire ont détruit la communauté juive de BruxellesThe Encyclopedia of Jewish Life Before and During the Holocaust: A–J p. 204. Shmuel Spector, Geoffrey Wigoder, 2001.. Selon l'historien prémontré Placide Lefèvre, les archives du Trésor contemporain indiquent qu'en 1370 il y avait huit ménages juifs à Bruxelles et deux à Louvain..

En 1369, deux prêtres de Bruxelles sont arrêtés pour usure et déférés devant le tribunal ecclésiastique de l'actuelle cathédrale : il s'avère qu'ils ont tenté de contourner l'interdiction du prêt à usure en prêtant de l'argent à un Juif nommé Mesterman, qui, à son tour, l'a prêté avec intérêts. Ce scandale de l'usure cléricale à Bruxelles forme le contexte immédiat des accusations de profanation d'hosties, allégations communes dans l'Europe médiévale.

Légende

thumb|Scène de profanation. Vitrail de Jean-Baptiste Capronnier du , Bruxelles Selon la légende, en automne 1369, Jonathas, un Juif riche d'Enghien, aurait persuadé son compatriote bruxellois Jean de Louvain (récemment converti au christianisme) de voler des hosties de la chapelle Sainte-Catherine qui, séparait jadis le village de Molenbeek-Saint-Jean en s'appuyant sur la première enceinte de Bruxelles, et qui devint progressivement l’église Sainte-Catherine..

Jonathas amena les seize hosties chez lui à Enghien, où il aurait plus tard été assassiné (dans la ruelle des assassins à Enghien) par des étrangers. Sa veuve, ayant vu cela comme une punition céleste, retourna les hosties aux Juifs de Bruxelles. Le Vendredi saint, ceux-ci transpercèrent les hosties de coups de poignard dans leur synagogue. Cependant, ils aperçurent que leurs mains étaient couvertes de sang, miraculeusement émergé des hosties profanées. Très bouleversés, les sacrilèges auraient alors chargé l'une d'entre eux, une Juive convertie au christianisme nommée Catherine, d'amener les hosties aux Juifs de Cologne. Ayant eu peur, Catherine aurait amené les hosties au prêtre aumônier, Petrus Van Heede, et lui aurait avoué les faits.

Le prêtre se serait alors tourné vers le tribunal. Les Juifs sont arrêtés et enfermés dans le Steenpoort. Ils auraient été interrogés, torturés et condamnés à mort. La veille du jour de l'Ascension, le , les détenus sont conduits sur une charrette, qui fut amenée entre autres sur la Grand Place et près de la chapelle Sainte-Catherine. Ils sont torturés avec des pinces incandescentes à chaque coin de rue. Lorsqu'ils arrivent à la Grosse Tour, ils sont attachés à des piquets et brûlés vifs. Leurs biens sont confisqués par le duc Venceslas.

Les victimes étaient probablement six au total: quatre juifs de Bruxelles et deux de Louvain. Ceci peut être déduit des comptabilités de Godefroid de la Tour, bénéficiaire du duché de Brabant, quoique d'autres auteurs soutiennent qu'en réalité une vingtaine de personnes auraient été exécutées. Des traces de biens juifs saisis ont également été trouvées dans les comptabilités ducales.

Les événements de 1370 mettent fin à la présence déjà rare des Juifs dans le Brabant. Il n'y a pas d'exil officiel, mais pour des raisons compréhensibles, les Juifs commencent à éviter le duché. Plus tard, aux , on affirmait qu’à cette occasion les Juifs avaient été bannis pour toujours du duché de Brabant. Ce n'est que quelques siècles plus tard qu'il y aura un véritable retour.

Avant même l'exécution, une dispute éclate entre les chanoines de la collégiale Sainte-Gudule et le prêtre de l'église Notre-Dame de la Chapelle, Petrus Van Heede, au sujet de la possession des hosties miraculeuses. À la suite d'une plainte des chanoines, l'évêque de Cambrai Robert de Genève, statue en faveur de ceux-ci (charte du ). En fin de compte, cependant, une répartition des hosties miraculeuses est convenue entre les deux églises.

Évolution de la dévotion au Sacrement du Miracle

Bas Moyen-Âge vignette|Procession avec le Sacrement du Miracle. Dessin de Vrancke van der Stockt, env. 1450-1460. Les Bruxellois commencent à emmener les hosties miraculeuses dans leurs processions. Après une enquête canonique à la demande de l'évêque de Cambrai Pierre d'Ailly, le saignement des hosties est reconnu en 1402 par l'Église catholique comme un miracle. Quelque temps plus tard, des nouveaux miracles sont reportés en lien avec la relique des hosties. Ceci conduit le pape Eugène IV à accorder des indulgences en 1436 pour la création d'une chapelle du Sacrement du Miracle dans la collégiale Saints-Michel-et-Gudule. Les travaux commencent par le chœur. Le chantier avance très lentement : il faut attendre 1300 environ pour que ce chœur soit terminé. Les colonnes sud de la nef datent du XIVe siècle tandis que celles du nord et la façade sont construites au XVe siècle. C’est vers 1475 que la collégiale peut être considérée comme terminée.

Vers le milieu du , deux récits hagiographiques apparaissent dans la zone du prieuré augustin de l'Abbaye du Rouge-Cloître :

Dit es die gheschiedenesse vanden werdeghen heyleghen Sacramente van Miraculen, dat te Brussel, in Sinte Goedelen kerke rustende es (anonyme, c. 1450) ; Historia de miraculosa revelatione Venerabilis Sacramenti in civitate Bruxellensi (Johannes Gielemans, Novale Sanctorum, v. 1480-1485).

De nombreux éléments de l'histoire apparaissent ici pour la première fois, comme la connexion avec Enghien, le nom de Jonathas, l'emplacement dans la synagogue et la date du Vendredi saint... Ceci indique le début de la formation d'une légende.

Du côté juif, les événements sont commémorés dans le Memorbuch de Mayence. Il existe aussi une lamentation hébraïque sur les persécutions brabançonnes.

Dynastie des Habsbourg et guerres de Religion vignette|Représentation du reliquaire du Saint-Sacrement du Miracle, faite à l'occasion du jubilé des 400 ans. vignette|Reliquaire du Sacrement du Miracle, actuellement dans le musée du trésor de la cathédrale Saints-Michel-et-Gudule. Le reliquaire ne contient plus les hosties consacrées. Les hosties ont de plus en plus pris le caractère d'une relique nationale. En 1530, Marguerite d'Autriche fait défiler les hosties en procession dans la ville. Désormais, cette procession aurait lieu tous les dimanches après le (jusqu'en 1820). Entre 1530 et 1542, la première chapelle à Sainte-Gudule est remplacée par une nouvelle chapelle du Sacrement, actuellement transformée en trésor de la cathédrale. L'empereur Charles Quint et les Habsbourg, ainsi que ses proches, font don de sept vitraux sur lesquels le miracle est représenté. Ceux-ci sont exécutés par le verrier anversois Jan Hack d'après des créations de Bernard van Orley et Michiel Coxcie. Quatre d'entre elles se sont sauvées jusqu'à aujourd'hui. Les autres vitraux (sur les côtés et les allées transversales) seront plus tard donnés par les rois Léopold I et Léopold II (ils offrirent les deux premiers vitraux dans les bas-côtés), et par des familles nobles du pays.