vignette|Cité maya de Tulum, lors de son exploration par John Lloyd Stephens (lithographie de 1844, par Frederick Catherwood).
L'effondrement de la civilisation maya classique est le phénomène de déclin et d'abandon qui a touché la plupart des cités mayas des Basses-Terres à la fin de la période classique mésoaméricaine (750 - 1050).. Dans les années 1840, en explorant les cités mayas ensevelies sous la végétation, John Lloyd Stephens se demandait déjà comment de magnifiques cités avaient pu sombrer complètement dans l'oubli. Ce phénomène a intrigué les archéologues, mais également fasciné le grand public. depuis la redécouverte de la civilisation maya au , au point de devenir une idée reçue. Il a donné lieu à de nombreuses théories scientifiques ou fantaisistes et commence seulement à être mieux compris, à mesure que les progrès de l'archéologie comblent les lacunes des connaissances. On tend actuellement à l'expliquer par la combinaison de plusieurs facteurs plutôt que de l'attribuer à une cause univoque et on prend mieux en compte la diversité régionale du monde maya classique, qui permet d'affiner l'analyse du phénomène.
Nature de l'effondrement Idées reçues
Contrairement à une idée répandue dans le grand public, l'effondrement de la civilisation maya classique n'est pas un phénomène généralisé qui aurait entraîné la disparition brutale des Mayas et de leur civilisation. Il n'a touché qu'une partie de la zone habitée par les Mayas, dont la civilisation s'est perpétuée à l'époque postclassique jusqu'à l'arrivée des Espagnols et même au-delà, au prix de profondes transformations. Le phénomène n'a pas été brutal, mais s'est étalé sur plusieurs siècles et s'est propagé progressivement à plusieurs régions, entraînant la mort des « cités perdues des Mayas » de ces régions et la disparition d'un système politique propre à la civilisation classique, celui de la royauté sacrée, ainsi que des monuments et des institutions qui l'accompagnaient.
Chronologie et géographie de l'effondrement
L'évolution de nos connaissances permet actuellement de circonscrire le phénomène et d'en appréhender la chronologie. Les inscriptions constituent un indicateur de sa progression : les cités mayas célébraient la fin de périodes connues sous le nom de katuns par l'érection de monuments portant une date en compte long. La date 10.3.0.0.0 (889 apr. J.-C.) n'est plus célébrée que sur cinq sites. Quant à la date suivante, 10.4.0.0.0 (909 apr. J.-C.), elle n'apparaît plus que sur un seul site, Tonina..
Le phénomène a d'abord touché la région du Petexbatun au milieu du , puis de proche en proche d'autres régions des Basses-Terres. Alors que certaines régions connaissaient un déclin, les derniers siècles de la période classique voient l'épanouissement des cités de la zone Puuc au Yucatan, qui s'éteignent elles-mêmes au . Dans certaines régions périphériques, comme l'actuel Belize et l'est du Yucatan, des cités échappent à l'effondrement, par exemple Lamanai, un site dont l'occupation est attestée de manière ininterrompue depuis le préclassique jusqu'à la colonisation espagnole des Amériques.
Plusieurs « effondrements » vignette|La cité d'El Mirador, depuis son effondrement, a été ensevelie sous la végétation tropicale (à droite, l'élévation est la pyramide d'El Tigre). Au cours de la seconde moitié du , on croyait avoir décelé les traces d'un « effondrement » qui aurait affecté les Basses-Terres méridionales au , connu sous le nom de . Cette hypothèse avait pour point de départ l'arrêt des activités constructrices à Tikal. Il est maintenant clair qu'il s'agit d'un phénomène limité à cette cité, touchée par la défaite que lui avait infligé Calakmul..
Il semble par contre actuellement raisonnablement établi qu'une forme d'« effondrement » a touché une grande partie des Basses-Terres à la fin de l'époque préclassique, entraînant la disparition de très grands centres comme El Mirador..
Causes
Causes univoques
De nombreuses théories ont été émises - un auteur en aurait relevé près d'une centaine. - qui pèchent généralement par le même défaut : il s'agit d'explications univoques, internes ou externes, souvent avancées par des chercheurs se focalisant sur un site ou une région.. Le mayaniste David Webster a dressé un tableau. de celles qui ont été le plus souvent évoquées. Certaines sont très peu plausibles, tandis que les autres, prises isolément, prêtent le flanc à la critique et peuvent être considérées comme réductrices.
La théorie d'une révolte de la classe paysanne contre les élites, une des plus vieilles explications, a été défendue par le mayaniste John Eric Thompson. Les paysans, courbant sous le poids des corvées que leur auraient imposées la classe dirigeante, auraient refusé de continuer à construire des monuments prestigieux. Le principal argument archéologique invoqué en faveur de cette thèse est l'abandon de certains monuments en plein milieu de leur construction. On peut objecter que cette théorie n'explique pas la dépopulation de régions entières, comme le Petén où Cortés put encore l'observer lors de son passage en 1525.
Les guerres internes, c'est-à-dire entre cités mayas, sont un facteur déjà évoqué par John Lloyd Stephens. Elles étaient effectivement fréquentes. Certains auteurs en minimisent la portée et les réduisent à des escarmouches, dont le but rituel aurait été la capture de victimes destinées au sacrifice. S'il ne fait plus aucun doute que certaines guerres ont entraîné la destruction totale d'une cité, comme Dos Pilas, il est pourtant difficile d'en faire une explication générale.
Les invasions étrangères constituent une hypothèse qui a connu une certaine popularité lors des années 1960 lorsque les archéologues qui exploraient le site de Seibal y discernèrent les signes d'influences extérieures vers 800. Cette influence fut attribuée à une invasion de Mayas Putun « mexicanisés »c'est-à-dire ayant subi une forte influence du Mexique central venus du Tabasco sur la côte du golfe du Mexique. Cette théorie qui était encore citée dans l'avant-dernière édition du livre de Robert J. Sharer The Ancient Maya . a disparu de la dernière édition de cet ouvrage. Les textes de Seibal ont révélé que les noms et la titulature des nouveaux maîtres de la cité au s'inscrivent dans le cadre de la tradition classique, moyennant quelques emprunts extérieurs qui traduisent une tentative d'adaptation locale à un milieu en mutation..
Le dérèglement des réseaux commerciaux est une théorie qui intègre l'effondrement maya dans un cadre plus large, au niveau de la Mésoamérique : les rapports économiques entre la zone maya et la cité de Teotihuacan dans le centre du Mexique. De tels rapports ont indiscutablement existé et on en a trouvé des traces sur plusieurs sites mayas, notamment à Tikal, sans compter la présence de Mayas à Teotihuacan même. La chute de Teotihuacan aurait entraîné l'interruption du réseau commercial qui était à la base de la richesse et du prestige des élites mayas. Cette théorie ingénieuse a été mise à mal par la révision de la chronologie de Teotihuacan. Alors que l'on situait jadis le déclin et la chute de la mégalopole mexicaine vers 750 ou même plus tard, on pense actuellement que ces événements ont eu lieu au ., un décalage chronologique incompatible avec la période de l'effondrement maya.
L'hypothèse d'une pathologie idéologique — Thomas Gann et John Eric Thompson avaient déjà évoqué en 1931 de possibles « causes religieuses et superstitieuses » — fut échafaudée en 1979 par Dennis Puleston. Ce dernier partit du fait que les Mayas avaient une conception cyclique et prophétique du temps, dans laquelle certains événements, fastes ou néfastes, se reproduisaient à intervalles réguliers de cycles de 13 katuns (plus ou moins 256 ans) et conjectura qu'au début (en 790) d'un katun 11 Ajaw censé être néfaste, les Mayas avaient renoncé à surmonter la crise qui menaçait leur monde et s'étaient abandonnés à leur sort. Rarement évoquée dans la littérature scientifique, cette hypothèse d'un phénomène collectif ne tient guère la route, si l'on considère le morcellement du monde maya en cités présentant chacune une histoire et une chronologie particulière.
Des catastrophes naturelles, telles que des tremblements de terre ou des éruptions volcaniques, peuvent être exclues des causes de l'effondrement. De tels phénomènes n'affectent la zone des Basses-Terres que sur ses marges méridionales, comme à Quirigua, situé sur la zone de faille de Motagua, où l'on a relevé des indices d'activité tectonique. C'est également le cas du site de Xunantunich. Ces cités, à l'exception de Quirigua, se sont relevées et les destructions ont été réparées. S'il existe des témoignages d'une éruption du volcan Lomo de la Caldera dans les Hautes-Terres, ayant provoqué la destruction du village Joya de Cerén pendant l'époque classique, on n'a retrouvé aucun indice d'une grande éruption, capable de modifier le climat d'une région entière de manière conséquente. Les cités de Quirigua, Xunantunich et Copán présentent des indices de destruction qui correspondent temporellement à une série de grands séismes rapprochés dans le temps, ayant eu lieu entre 750 et 950 sur les failles de Motagua et Polochic , qui constituent la limite entre les plaques nord-américaine et caraïbe. La répétition de séismes pourraient avoir aidé au déclin de cités déjà fragilisées par une chute des échanges avec la zone des Basses Terres, laquelle semble avoir affronté à la même époque des vagues de sécheresse affectant un territoire aux ressources limitées et à la population croissante.
L'hypothèse d'une épidémie inconnue, comparable à des pandémies telles que la peste noire et qui expliquerait la chute démographique, relève de la spéculation. Il convient de remarquer que, jusqu'à l'arrivée des Européens, les Amériques semblent avoir été exemptes des nombreuses épidémies provoquées par la cohabitation des humains et des animaux dans l'Ancien Monde. On ne peut néanmoins pas exclure complètement qu'une épidémie inconnue ait affecté les Mayas et disparu ensuite. On objectera qu'elle aurait sans doute dû affecter toute la zone maya et pas uniquement les Basses-Terres méridionales.