thumb|Emblème du Parti communiste de l'Union soviétique. Le centralisme démocratique est le nom donné aux principes utilisés au sein des organisations internes se réclamant du léninisme (notamment les partis politiques) et le terme est parfois utilisé comme synonyme de toute politique léniniste à l'intérieur d'un parti politique. Théoriquement, l'aspect démocratique décrit la liberté des membres du parti politique à discuter et débattre d'une décision politique au moment de la prendre ; l'aspect de centralisme consiste en ce que, une fois que la décision du parti est votée à la majorité, tous les membres du parti doivent faire respecter cette décision. Comme Lénine l'a décrit, le centralisme démocratique est caractérisé par la « liberté de discussion » et l'« unité d'action »..
La question du centralisme démocratique pour le fonctionnement d'une organisation politique révolutionnaire fera débat au sein du courant marxiste et communiste, certains comme les conseillistes (ou « communistes de conseils ») par exemple critiquant cette approche organisationnelle léniniste et préférant plutôt une organisation politique généralement plus horizontale s'enracinant et se coordonnant notamment via les conseils de travailleurs lors du processus révolutionnaire socialiste.
Définition
Origines : une conception kautskienne Dans son article, intitulé : Circonscription électorale et parti, Karl Kautsky formule la doctrine qui sera nommée plus tard « centralisme démocratique » et qu’on attribuera à Lénine. Kautsky conteste, en effet, aux circonscriptions locales, le droit de choisir « librement » les candidats lors de l’élection des députés au Parlement, ou plus exactement, il pense que la direction du Parti doit influer sur le choix des candidats aux élections législatives, au moins par l’entremise « d’hommes de confiance du Parti ». Sinon, écrit Kautsky, une minorité (c’est-à-dire une section locale) imposerait sa volonté (en l’espèce, tel ou tel candidat) à l’ensemble du Parti. De la sorte, l’autonomie des sections locales n’est pas démocratique, puisque la démocratie est fondée sur la loi de la majorité. L’autonomie aboutirait à l’anarchie, et non à la démocratie. Toutefois, Kautsky comprend bien l’objection qu’on lui fait : si les candidats sont « parachutés » dans les sections ou simplement choisis par le Comité Central, que reste-t-il du principe démocratique « qui veut que toute l’activité politique s’exerce, à l’initiative des masses, de la base au sommet, et non du sommet à la base, par la voie bureaucratique » ? Mais, comme Kautsky estime que la désignation des députés au Parlement, par quelque circonscription que ce soit, est une chose très importante pour l’ensemble du parti et ne peut être confiée à n’importe quelle section locale, il ne reste qu’une solution possible, à savoir que les candidats soient désignés par un vote direct de tous les membres du Parti. Or, dit Kautsky, comme ce « procédé est impraticable, il est vain de se plaindre d’un manque de démocratisme ». Selon lui, le bureaucratisme d’en haut est évité parce que les décisions qui établissent le programme et l’orientation politique sont prises par la majorité et centralisées dans et par les organismes élus du Parti. Ces derniers, élus par la majorité, ne peuvent prendre que des décisions démocratiques. On évite ainsi à la fois le bureaucratisme qui serait la décision venue d’en haut, et l’anarchisme qui consisterait à imposer à l’ensemble du parti les décisions de minorités locales. Cette thèse de Kautsky conviendra parfaitement à Lénine qui y voit un moyen de constituer un centre autoritaire de décision sans pécher contre la démocratie, voire en préservant la démocratie d'une dérive perçue comme anarchisanteYvon Bourdet, La délivrance de Prométhée : Pour une théorie politique de l’autogestion, Editions Anthropos, 1970..
Lénine Dans la brochure Que faire ?, qu'il publie en 1902, Lénine plaide pour une révolution qui serait organisée par des , lesquels constitueraient l' de la classe ouvrière. Lénine se distingue des autres penseurs marxistes par la place essentielle qu'il accorde au parti, dont il considère qu'il doit tenir un rôle moteur dans le déclenchement de la lutte des classes..
En matière d'organisation, Lénine prône l', soit l'adoption, par l'avant-garde révolutionnaire que constitue le parti, d'une volonté unique, qui doit devenir la : l'efficacité, qui doit être la raison d'être de l'organisation, a pour condition la disparition des volontés individuelles au profit de la volonté unie du parti. Lénine, qui prône un mouvement politique strictement hiérarchisé et fonctionnant selon les principes de la division du travail, multiplie dans ses écrits les métaphores comparant le parti à une usine, à une armée ou à un orchestre. Le concept, puis le terme, de centralisme démocratique apparaissent chez Lénine fin 1905 - début 1906, alors que le Parti ouvrier social-démocrate de Russie est divisé entre bolcheviks et mencheviks. Un rapprochement est alors favorisé par le Bureau socialiste international (l'organe de coordination de l'Internationale ouvrière) et se traduit par une réunification, à la fois provisoire et conflictuelle, lors du congrès de Stockholm en 1906 à l’occasion du quatrième congrès (d’unification). Lénine présente son concept de centralisme démocratique comme l'alliance de la et de l' - soit un moyen de faire exister la en sein du parti unifié.. Dans ce congrès, les mencheviks étaient majoritaires. Le paragraphe 2 des Statuts – qui fut adopté à l’unanimité – était ainsi libellé : « Toutes les organisations du parti sont fondées sur le principe du centralisme démocratique. »
La notion de centralisme démocratique est inspirée du mode d'organisation de la social-démocratie allemande, où l'opinion de la majorité du congrès est fixée dans des résolutions qui sont la règle à laquelle doivent se conformer en pratique les membres du Parti jusqu'à ce que, par suite de la discussion, l'opinion générale soit modifiée. Le centralisme démocratique, tel que le théorise Lénine, repose sur un double principe : en premier lieu, l'élection de chaque niveau de l'organisation par le niveau inférieur ; en second lieu, la stricte obéissance de chaque niveau par le niveau inférieur et l'application unanime des décisions dans l'action. Dans un contexte où l'organisation révolutionnaire russe est à la fois faible, en partie clandestine et disséminée par l'émigration, Lénine souhaite qu'elle puisse se donner les moyens du combat via la discipline interne, en élaborant un mode d'organisation qui élabore un minimum d'efficacité et de cohérence. Lénine vise également, en prônant la liberté de discussion, à pouvoir continuer de polémiquer avec les mencheviks. Le centralisme démocratique, tel qu'il le conçoit alors, est d'abord une règle pour que des groupes rivaux puissent continuer de coexister au sein d'une même organisation..
Applications
Russie tsariste et URSS La lecture des seuls textes de Lénine à l'époque donne du Parti ouvrier social-démocrate de Russie une image hyper-centralisée et paramilitaire : Lénine vise alors à à un moment où la multiplication des polémiques et des fractions menace le mouvement d'éclatement. Les conceptions centralistes de Lénine sont cependant, à l'époque, critiquées aussi bien par Léon Trotski que par Rosa Luxemburg. Le courant conseilliste (ou communisme de conseils) s'oppose également aux concepts léninistes tels que le et le « centralisme démocratique », qui sont accusés par ce courant marxiste d'être un centralisme bureaucratique Pannekoek, Anton. State Capitalism and Dictatorship International Council Correspondence, Vol.III, No.1, janvier 1937..
Dans la pratique, le centralisme démocratique tel que le théorise Lénine n'est appliqué à aucun moment. : en 1912, Lénine lui-même met fin à la coexistence des factions rivales des bolcheviks et des mencheviks en faisant élire, lors de la conférence de Prague, un nouveau comité central composé presque uniquement de bolcheviks. La question du rapport minorité-majorité perd donc son sens, les formant désormais un groupe homogène. Le politologue Dominique Colas souligne que l'accord entre bolcheviks et mencheviks n'a jamais cessé d'être purement formel et que les règles ont été largement foulées aux pieds par les bolcheviks : Lénine n'a donc jamais envisagé de donner au sein du parti le primat à un modèle parlementaire.
Si la théorie du centralisme démocratique n'est pas appliquée, avant la révolution d'Octobre, par défaut de centralisme, elle ne l'est pas ensuite par défaut de démocratie : en 1921, les fractions sont officiellement interdites au sein du Parti communiste.. En 1920, lors du second congrès de l'Internationale communiste, les conditions d'admission au Komintern prévoient que les partis adoptent , ce qui implique pour tout parti communiste d'être , de pratiquer une et d'un organisme central , exerçant une grâce à la . Ces derniers, selon ces mêmes conditions, ne peuvent se réunir en fraction dissidentes, doivent être exclus en cas de désaccord avec le Komintern, les partis adhérents s'engagent à des épurations périodiquesTexte intégral des 21 conditions sur Wikisource.. Lors du troisième congrès de l'IC, en 1921, le centralisme démocratique est présenté comme la résultante d'une , d'une , en entraînant les adhérents au travail politique quotidien..
Du point de vue de Lénine, dans le contexte de la guerre civile russe et alors que la Russie soviétique est isolée sur le plan international, tout affaiblissement du Parti équivaut à un affaiblissement de l'État, et donc à un arrêt de mort pour la révolution. Les textes conjoncturels de Lénine, rédigés dans des contextes particuliers, font dès lors partie de la doctrine communiste pour servir de caution théorique à une organisation autoritaire de l'État russe et, dans la foulée, à celle de tous les partis communistes affiliés au Komintern.. Si le centralisme démocratique est présenté par le mouvement communiste comme un progrès par rapport au , il devient lui-même en pratique synonyme d'une forme bureaucratique de centralisme, et de partis communistes aux organisations rigides et strictement hiérarchisées, où le droit d'expression et de critique est fortement limité.. Toute tentative d'application effective du centralisme démocratique, c'est-à-dire toute critique de la direction et de sa ligne peut dès lors être dénoncée comme une entreprise d'affaiblissement de l'organisation, donc comme une trahison. Le principe du centralisme démocratique est affirmé dans les Constitutions du pays, ainsi que dans les statuts, soit le principe des élections pour tous les organes, une subordination hiérarchique, l'obéissance de l'administration sur les soviets (bien que c'est l'inverse de facto) et l'autonomie des structures de base, cette dernière notion sera progressivement abandonnée. Stéphane Courtois qualifie le terme de centralisme démocratique de simple , qui ne désigne en réalité que la règle de l', soit celle d'un pouvoir exercé par la seule direction du PartiStéphane Courtois, Dictionnaire du communisme, Paris, Larousse, 2007, page 348. Le centralisme démocratique devient ensuite, avec le concept de du Parti, l'un des fondements de l'organisation politique de l'URSS et des autres régimes communistes..
La préservation du centralisme démocratique apparaît dès lors, dans les régimes communistes, comme une condition du maintien du monopole du parti au pouvoir : au moment du printemps de Prague, son principe même est contesté.. Durant la période de l'eurocommunisme, dans les années 1970, la remise en cause interne d'un certain nombre de dogmes marxistes-léninistes ne s'accompagne pas d'un abandon du centralisme démocratique au sein des partis communistes européens, où la liberté de discussion demeure limitée.