Le végétarisme hindou est une pratique alimentaire, qui, au-delà du simple végétarisme excluant la consommation de chair animale (mamsâ), a une histoire et des bases philosophiques précises, spécifiques à l'hindouisme. En tant que tel, le végétarisme hindou (de même que dans le jaïnisme) exclut tout ce qui est résultat d'une mise à mort volontaire (viande, poissons, etc.), et la consommation d'œufs (refus de voler à la mère ses potentielles progénitures, d'interférer avec la vie de l'animal en s'appropriant ses œufs) et des dérivés ; cette attitude alimentaire est liée à la pratique réelle de l'Ahimsâ, la non-violence universelle ou respect impérieux de tout ce qui vit.
Des enquêtes menées par l'ONUAA et l'USDA estiment que 20 à 42 % de la population indienne est végétarienne (non consommation de chair animale et d'œuf) ; une enquête de 2018 de la revue comparant les déclarations des populations aux quantités de viande produites et achetées, relève que seuls 20 % d’Indiens ne consommeraient ni viande, ni œufs, ni poisson.. Mais selon les statistiques américaines (dont celles de CNN) et indiennes, en l'an 2021, 80% des hindous pratiquent le lacto-végétarismeLe Jaïnisme pour commencer. Editions Aquarius, .
Sources
right|200px|thumb|Ascète (sâdhu) hindou avec un veau.
L'Ahimsâ est la notion philosophique des religions indiennes (de l'hindouisme, du bouddhisme et du jaïnisme) qui introduit le végétarisme comme norme dans l'alimentation. L'ahimsâ est une valeur qui recommande la non-violence et le respect pour toute vie, humaine, animale ou végétale (comme il en est chez les Bishnoïs). Ahimsâ est assez souvent traduit par non-violence ou non-nuisance à l'égard de tous les êtres vivants ou respect de la vie sous toutes ses formes. La racine sanskrite est hims (« nuire ») avec le privatif « a ». L'ahimsâ (« non-violence ») est fondé sur une injonction védique :
Dans le cadre de l'hindouisme, le terme ahimsâ apparaît écrit pour la première fois dans les Upaniṣad et dans le Raja yoga. C'est le premier des cinq yamas ou vœux éternels, les restrictions indispensables du yoga (l'ahimsâ n'amène à aucun état spécifiquement yogique, mais est considérée comme la première marche morale indispensable pour tout « honnête homme ».).
Véda Beaucoup de textes du Véda décrivent les sacrifices d'êtres vivants dans un contexte sacrificiel, comme celui du cheval (Ashvamedha) dans le Yajur-Véda (TS 7.1-5, VSM 22–25) et le Rig-Véda (RV 1.162-163)Ashvamedha. ou celui d'homme mâle (Purushamedha) dans le Yajur-Véda (VS 30–31).
Néanmoins, à l'époque moderne, certains nationalistes comme Swami Satya Prakash Saraswati, un universitaire devenu sannyasin, interprètent les textes en donnant aux mots d'autres sens : il considère que le terme de Medha, « offrande », aurait un autre sens dans ce contexte, qui serait celui d'« acte accompli » ; par exemple, le mot signifiant Gau (« Vache ») signifie aussi la « Terre », et le Yajña destiné à préserver la Terre et son environnement est appelé Yajna Gomedha (mais, selon lui, il ne s'agit point d'un sacrifice consistant à abattre une vache)..
Selon Swami Narayan, dans son ouvrage (Gadhada Pratham - 69), les rituels védiques comme Purushmedha ou Ashvamedha sont faits pour atteindre les buts de la vie comme kâma (éros), artha (gain matériel), mais pas pour atteindre moksha (la délivrance des naissances et des morts), qui ne s'obtient pas par de simples rituels : la non-violence (ahimsa) seule est la base éthique qui permet d'atteindre la délivrance des réincarnations ou moksha ; ces rituels précisément n'ont pas de valeur libératrice, mais enchaînent au monde aussi ; la non-violence au contraire est libératrice.
Selon le traité hindou De la Thérapeutique (chapitre XIX.4.), la consommation carnée issue des rituels sanglants est l'origine primordiale des maladies ; les rituels sanglants, dans cet ouvrage, sont vus comme des apparitions tardives : « Dans le temps premier, les animaux sacrifiables dans les rituels sacrificiels n'étaient pas sacrifiés »Caraka-Samhitâ Traité d'Âyurveda, volume I, traduction de Michel Angot, éditions Les Belles Lettres, page 117 (les animaux sacrifiables possibles étant tous des mâles : homme, étalon, taureau, bélier et bouc) ; ainsi, concernant l'origine première de la diarrhée, Âtreya répond à Agnivesha que lorsque Prishadhra sacrifia des vaches, « voyant cela, toutes les créatures furent choquées. Leur esprit et leur feu digestif altérés, ils consommèrent les vaches tuées pour le sacrifice et cela causa une diarrhée due à la lourdeur, la chaleur, l'inappropriation et l'ingestion d'une nourriture non prescrite. L’atîsâra [diarrhée] a donc pour origine première le sacrifice de Prishadhra. »Caraka-Samhitâ Traité d'Âyurveda, volume I, traduction de Michel Angot, éditions Les Belles Lettres, page 117
Mahâbhârata Bhishma dit dans le Mahâbhârata :
Y a-t-il besoin de dire que ces créatures innocentes et en bonne santé sont faites pour l’amour de la vie, alors qu’elles sont recherchées pour être tuées par de misérables pécheurs vivant dans les boucheries ? Pour cette raison, ô monarque, ô Yudhishthir, sache que le refus de la viande est le plus grand refuge de la religion, du ciel, et du bonheur. S’abstenir de blesser est le plus grand des principes. Il est, là encore, la plus grande des pénitences. Il est également la plus grande des vérités parmi toutes les preuves d'affection. La viande ne peut pas être retirée de l’herbe ou du bois ou de la pierre. À moins qu’une créature vivante soit tuée, cela ne peut être réalisé. Donc, tu es dans la faute en mangeant de la chair. (...) Cet homme, qui s'abstient de la viande, n’est jamais mis dans la crainte, ô roi, par aucune créature. Toutes les créatures demandent sa protection. Il ne provoque jamais aucune inquiétude pour les autres, et lui-même n’a jamais à devenir anxieux. Si personne ne mange de la chair, il n'y a alors plus personne pour tuer des êtres vivants. L’homme qui tue des êtres vivants les assassine pour le bien de la personne qui mange de la chair. Si la chair est considérée comme non comestible, il n'y a alors plus d'abattage d’êtres vivants. C’est dans l’intérêt du mangeur de viande que le massacre des êtres vivants se réalise dans le monde. Depuis, ô toi de grande splendeur, la durée de vie est raccourcie pour les personnes qui abattent les créatures vivantes ou sont les causes de leur abattage ; il est clair que la personne qui désire son bien doit abandonner la consommation de viande entièrement. (...) L'acheteur de la chair réalise l'himsâ [violence] par sa richesse : celui qui mange la chair le fait en appréciant sa saveur, le tueur réalise l’himsâ en attachant et en tuant l'animal. Ainsi, il existe trois formes de mise à mort. Celui qui apporte la chair ou l’apporte pour elle-même, celui qui coupe les membres d'un animal, et celui qui l’achète, la vend, ou les cuisiniers de la viande et celui qui la mange – tous ces éléments sont à considérer comme des mangeurs de viande.
Et, toujours dans le Mahabharata, 13.116.37-41 : « la Non-violence (ahimsâ) est le devoir le plus élevé et l'enseignement le plus élevé » (la section 116 du Mahabharata parle de la consommation de chair comme étant une cruauté, qui mène dans les enfers, et le végétarisme, comme permettant d'être compatissant envers les vies et de purifier son âme : l'abstinence de cruauté envers les vies est vue comme le plus élevé des sacrifices, des dons, des bonheurs et la plus grande des vérités, et le végétarisme fait partie de cette « religion de la compassion »).
La section du Mahabharata, (115.43), déclare que ceux qui massacrent des créatures dans le Yajna ou tout rituel védique iront en enfer.
Lois de Manu (Mānava-Dharmaśāstra)
Les Lois de Manu, bien que listant une série d'animaux non consommables ou consommables (dans le cadre du sacrifice aux Dieux (inférieurs) : car manger de la viande pour le plaisir, « en toute circonstance », est adharmique, considéré comme étant « la coutume des démons », selon le chapitre 5, sûtra 31 des Lois de Manu), prescrit toute une série d'aphorismes éthiques en faveur du végétarisme en tant que norme chez les dvija (les « deux-fois-né », ceux qui sont initiés aux Véda, qui sont Brâhmanes ou protègent, obéissent aux Brâhmanes) :
vignette|Le Dieu Brahmā, qui, selon la tradition hindoue, révéla ses lois au sage Manu.
15. Celui qui mange la viande (d'un animal) quelconque est dit le mangeur de cet (animal), celui qui mange du poisson est un mangeur de toute (sorte de) viande ; on doit donc s'abstenir du poisson. (...) 45. Celui qui fait du mal à des créatures inoffensives pour son plaisir, ne prospère ni pendant sa vie, ni après sa mort. 46. Celui qui ne cherche pas à faire souffrir aux créatures la captivité ou la mort, (et) désire le bien de tous les (êtres), obtient la félicité suprême. 47. Celui qui ne fait de mal à aucun (être), réussit sans difficulté dans toutes les choses qu'il projette, qu'il entreprend, et auxquelles il attache sa pensée. 48. On ne peut se procurer de viande autrement qu'en faisant violence aux êtres animés, et le meurtre des animaux, empêche d'obtenir le Ciel ; on doit donc s'abstenir de viande. 49. Considérant la provenance de la chair, (qu'on ne peut se procurer que par) l'enchaînement et le meurtre des animaux, on doit s'abstenir absolument de viande. 50. Celui qui ne mange pas de la viande comme un vampire, au mépris de la règle, est aimé dans ce monde et n'est pas affligé par les maladies. 51. Celui qui tolère (le meurtre d'un animal), celui qui le dépèce, celui qui le tue, celui qui achète ou vend (sa chair), celui qui l'apprête, celui qui la sert et celui qui la mange, (sont tous considérés comme) ses meurtriers. 52. Il n'y a point de plus grand pécheur que celui qui cherche à accroître sa propre chair par la chair d'autres (êtres, sans que ce soit pour) honorer les Mânes et les Dieux. 53. Celui qui pendant cent années consécutives offre annuellement l'Ashvamedha [sacrifice symbolique : le cheval pouvant être une effigie artificielle, ce qui ne change rien à la réalité du sacrifice du point de vue brahmanique], et celui qui s'abstient de viande, (obtiennent) une récompense égale pour leur vertu. 54. En vivant de fruits et de racines purs, et en mangeant la nourriture des ascètes, on ne gagne pas une aussi grande récompense qu'en s'abstenant de viande. 55. « Celui dont je mange ici-bas la CHAIR (mâmsa), IL ME (mâm sa) dévorera dans l'autre monde » : telle est l'étymologie du mot chair suivant les Sages.