Johann Paul Kremer, né le à Stelberg et mort le à Münster, est un médecin allemand, professeur d'anatomie à l'université de Münster. Sous-officier de réserve de la Waffen-SS, il est affecté en tant que médecin remplaçant à Auschwitz-Birkenau à l'automne 1942, pour quelques semaines. Il y est impliqué dans les meurtres de masse dans les chambres à gaz ainsi que dans des exécutions médicales et punitives et y pratique des observations et des prélèvements sur des cobayes humains.

Il est jugé et condamné en Pologne en 1947 lors du premier procès d'Auschwitz, puis à nouveau en Allemagne en 1960. Il est l'un des témoins du procès de Francfort en 1964. Son journal intime de l'automne 1942 est une source historique notable sur les opérations de meurtre de masse dans les premières chambres à gaz du camp de Birkenau et plus largement sur le sort réservé aux Juifs d'Europe occidentale. Pour l'historiographie des années 2000, il est aussi un exemple des acteurs ordinaires de la Shoah.

Un professeur d'anatomie ordinaire (1883-1942) Né dans une famille d'agriculteurs, Johann Paul Kremer fait ses études à Trèves, puis à l'université successivement à Heidelberg, Strasbourg et enfin Berlin. Docteur en philosophie en 1914 et en médecine en 1919, il exerce à Berlin avant de rejoindre l'université de Bonn en 1920. Il intègre l'institut d'anatomie de l'université de Münster en 1927. Il passe sa thèse d'habilitation en 1929 ; sa dissertation est consacrée à l'évolution musculaire sous l'effet de la famine (« Über die Veränderung des Muskelgewebes im Hungerzustand »). Il devient professeur associé d'anatomie à Münster en 1936 et .

En 1932, il est, selon ses propres dires, le premier enseignant de son université à adhérer au parti nazi. Il entre dans la SS en 1934. Il accède au grade d'adjudant-chef (Hauptscharführer) dans la Waffen-SS en , année où il est versé dans la réserve. Il effectue la même année sa formation militaire à l'hôpital SS de Dachau puis à Prague, sans être en contact avec les détenus.

Comme de nombreux anatomistes allemands, il entreprend dès les années 1920 des recherches sur l'hygiène raciale avant que ce thème ne soit politiquement avantageuxA Münster, c'est également le cas de son collègue Eugen Kurtz. Voir .. Il fait parvenir en à la Revue de l'hérédité et de la constitution humaines (Zeitschrift für menschliche Vererbungs- und Konstitutionslehre) un article qu'il qualifie lui-même de . Voir . L'absurdité de sa théorie de l'acquisition de caractères héréditaires à la suite de mutilations et ses contradictions avec les thèses officielles entraînent l'échec de sa candidature à la chaire de biologie héréditaire de l'Institut d'anatomie de Münster ; il en conçoit une vive amertume qui s'exprime dans son journal intime. Robert Jay Lifton et Amy Hackett y voient un exemple particulièrement intéressant des limites que même le nazisme pouvait reconnaître en matière de recherche sur l'hérédité et les théories raciales.

Un médecin à Auschwitz (septembre-novembre 1942)

vignette|Plan de situation d'Auschwitz et de ce qui est en 1942 le camp annexe de Birkenau. Il montre également le camp de Budy, une annexe agricole, mentionné dans le journal de Kremer. Auschwitz avait également un rôle clé dans le complexe économique SS conçu par Himmler, notamment en matière de production agricole, comme en témoignent notamment les mémoires de son créateur, Rudolf Höss.

Après avoir été brièvement affecté en à l'hôpital SS de Prague, il est envoyé à Auschwitz où il séjourne un peu moins de trois mois, du au . Auschwitz voit passer au total 40 médecins, 19 dentistes, 3 pharmaciens et 79 infirmiers entre 1940 et 1945. Voir ; il y remplace , un autre médecin en congé pour maladie ainsi que cette entrée dans le journal intime de Kremer : . Voir . Il n'occupe dans la hiérarchie médicale d'Auschwitz qu'un poste subalterne sous l'autorité d'Eduard Wirths. Il est le médecin le plus âgé (59 ans) qui ait été présent à Auschwitz : il est d'une autre génération que ses collègues, mais cela ne paraît pas entraîner de différence significative dans son comportementSa politesse formelle envers ses « sujets d'expériences », qu'il vouvoyait, et avec les détenus en général est rapportée par les témoins. Voir notamment Hermann Langbein dans ..

Les « recherches scientifiques » de Kremer

Il profite des « possibilités exceptionnelles » offertes par le camp de concentration pour effectuer des recherches sur les effets de la dénutrition, dans la lignée de sa thèse d'habilitation ; Henry Friedlander souligne qu'il est à cet égard particulièrement représentatif d'une attitude largement répandue parmi les médecins des camps, ce qui rejoint le constat de Raul Hilberg selon lequel . À titre de recherches personnelles et grâce à l'autorisation du médecin-chef du camp, Eduard Wirths, de prélever des « matériaux frais » (lebensfrisches Material) ainsi que et . Henry Friedlander différencie parmi les « recherches » médicales nazies celles relevant officiellement de l'effort de guerre, menés sous l'autorité des forces armées et celles liées aux objectifs idéologiques du régime. Toutes sont menées dans le cadre de programmes officiellement autorisés. Les recherches de Kremer, qu'il rattache à la première catégorie, peinent cependant à entrer dans cette classification., il entreprend d'étudier les effets de la faim sur l'organisme en usant des « Muselmänner », les détenus réduits à la dernière extrémité et à l'état de cachexie avancéeVoir , comme d'autant de cobayes humains ; prévenu selon son propre témoignage , Kremer l'interroge sur les symptômes, assiste personnellement à l'exécution et pratique des prélèvements d'organes sur le corps et . en vue d'études ultérieures une fois de retour à Münster. Maxime Steinberg constate qu'.

Les participations aux « sélections » et aux exécutions Il remplace Friedrich Entress lors de la « sélection » des malades au bloc médical 28Sur l'organisation des différents blocs utilisés par le service médical d'Auschwitz, voir . ; il décide à ce titre des exécutions par injection de phénol de ceux jugés trop faibles pour survivre. Kremer note uniquement dans son journal : . Voir . Sur le recours au meurtre par injection de phénol à Auschwitz, voir .. Anna Pawelczynska constate lors de son étude de la violence au camp d'Auschwitz que

Il est également impliqué dans l'exécution de six femmes par injection, commise par l'infirmier Josef Klehr dans le bloc 20, celui des malades contagieux, après une insurrection supposée au camp de Budy. Klehr est jugé lors du procès de Francfort en 1964, où témoigne Kremer. Sur le propre témoignage de Klehr quant au rôle du médecin et de l'infirmier lors de ces exécutions, voir . Sur le sujet plus général de la « sélection » médicale, voir en particulier le témoignage de . Sur les événements au camp de Budy, voir ..

vignette|Le mur des exécutions du camp d'Auschwitz, photographié en mars 2004.

Il est chargé du constat de décès lors des exécutions par balle de 19 détenus polonais décidés par la Gestapo.. Maxime Steinberg relève la froideur des mentions de ces exécutions dans le journal de Kremer, qui contraste avec l'émotion qui transparait en revanche de quelques-uns des commentaires écrits à propos des gazages :

Les « actions spéciales »

vignette|Les vestiges du Bunker II (la « maison blanche ») en 2006 à Birkenau. L'emplacement du Bunker I (la « maison rouge ») se trouve aujourd'hui à l'extérieur de l'enceinte de la zone du Musée d'Auschwitz ; il n'en reste aucune trace visible. Les deux installations aménagées entre le printemps et le mois de ont été détruites par les SS en 1943, après la mise en service des nouveaux complexes de mise à mort appelés « Krema ». Jean-Claude Pressac a contribué dans les années 1990 à documenter ces questions de manière détaillée.

Kremer participe enfin aux opérations de gazage qui se déroulent dans les deux bâtiments appelés « bunker » aménagés à cet effet en bordure du camp annexe de Birkenau et en tient le décompte précis dans son journal intime, à quinze reprises.. Pour ce qui est du lieu, son journal ne comporte qu'une mention du , mais il donne des détails lors de ses deux procès successifs en 1947 puis en 1960, précisant qu' et qu'il s'agit de Cité par . Voir également à ce propos les mémoires de Rudolf Höss, cité par Maxime Steinberg comme le témoin le plus qualifié à ce propos : , ainsi que le témoignage de Shlomo Dragon, membre du Sonderkommando de décembre 1942 au printemps 1943, commenté par et enfin . Quatorze de ces mentions dans son journal concernent le gazage de convois après la « sélection » opérée dès leur arrivéeLes photographies de l'Album d'Auschwitz prises en 1944 témoignent également de ce processus continu de la « sélection ». Voir .. La dernière est celle de l'extermination des « musulmanes » du camp des femmes. Sur l'historique du « camp des femmes » d'Auschwitz-Birkenau, voir .. Maxime Steinberg a pu identifier précisément pour neuf d'entre eux les convois correspondants, arrivés à Auschwitz depuis la Belgique, les Pays-Bas et la France ; soit au total disparues à leur arrivée au camp.

Dans le journal de Kremer comme dans de nombreux autres documents nazis, le vocabulaire est codé : ces meurtres de masse sont désignés par l'expression « action spéciale » (Sonderaktion). Une entrée du journal témoigne des consignes de secret qu'il a reçues dès son arrivée : . Maxime Steinberg rappelle que .

Ces quinze mentions des gazages sont isolées dans le journal. En effet, celui-ci relate essentiellement des faits anodins de la vie quotidienne : repas, menus soucis de santé, etc. Pour Maxime Steinberg, . Il relève sa quand il s'agit de ses expériences sur des êtres humains ou des exécutions, mais aussi à propos de la plupart des mentions des meurtres de masse dans les chambres à gaz :

vignette|L'arrivée d'un convoi de Juifs de Hongrie à Auschwitz en 1944. À cette époque, la « rampe » où s'arrêtaient les trains et où s'effectuait la sélection avait été déplacée à l'intérieur du camp de Birkenau ; à l'époque de Kremer, elle se situait entre les deux camps d'Auschwitz et de Birkenau. Il n'existe aucune trace photographique des convois de l'automne 1942 au moment où Kremer y a été présent. Photographie issue de l'Album d'Auschwitz.

Le : . Cette « action spéciale » coïncide avec la venue du convoi XXVIII en provenance du camp de Drancy en France, d'un effectif d'un millier de personnes. Ce jour-là, la liste chronologique des séries de matricules attribuées aux détenus enregistrés lors de leur arrivée dans le camp ne fait apparaître que 16 entrées pour les hommes et 38 pour les femmes..L'un des apports majeurs de l'historien Maxime Steinberg consiste à faire la relation entre cette mention d'une « action spéciale » dans le journal de Kremer et les décomptes établis dans les statistiques de la déportation et des convois, ici à partir du Mémorial de la Déportation des Juifs de France établi par Serge Klarsfeld. Il établit précisément la correspondance entre le journal et l'arrivée du convoi, immédiatement suivie de la « sélection » qui détermine qui survit temporairement à l'arrivée au camp de travail d'Auschwitz — ceux qui sont immatriculés — et qui est conduit le jour même à la chambre à gaz. Le : . C'est le jour d'arrivée du convoi XXIX venu également de Drancy. Le lendemain : . Ce qui correspond au convoi VIII de Belgique et à 632 disparus. Le : . C'est le jour d'arrivée du convoi XXXV parti du camp de Pithiviers en France et d'un second convoi venu de Slovaquie. Le : Le : Le : . Il s'agit d'un convoi venu du camp de Majdanek et du convoi XLVII en provenance de Drancy. Le dernier est plus difficilement identifiable ; il pourrait provenir selon Maxime Steinberg du ghetto de Ciechanow.

vignette|Un wagon de la déportation belge conservé au fort de Breendonk, photographié en 2007. Un wagon de la déportation française est de la même manière conservé au mémorial de Drancy, en France.