Eric Edward « Chink » Dorman-Smith ( – ) est un officier britannique d’origine irlandaise à la personnalité controversée. Il a été partisan de la motorisation de l'armée (tanks). Sa carrière, qui s’annonçait brillante, a été abruptement interrompue en 1944 par sa hiérarchie. Il a été l’ami d’Ernest Hemingway.
Biographie Jeunesse et Première Guerre mondiale Né dans le Comté de Cavan (Irlande du Nord), au sein d'une famille irlandaise loyaliste de l’Ulster, il entre à Sandhurst en 1912, et en sort très bien placé.
Il débute la Première Guerre mondiale comme lieutenant d’infanterie au régiment d’élite Royal Northumberland FusiliersC’est au Royal Northumberland Fusiliers que la ressemblance (minceur, incisives supérieures proéminentes, caractère timide et ombrageux) de Eric D.S. avec la mascotte du régiment, une gazelle chinkara (Gazella bennettii) lui vaut immédiatement le surnom de Chink qui ne le quittera plus désormais. À noter que chink est aussi une épithète malsonnante désignant les Asiatiques - et un nom commun désignant un défaut, une faille, et aussi le tintement de pièces de monnaie et la termine comme commandant après 3 blessures, et plusieurs décorations (en particulier la Military Cross) et citations. thumb|upright=0.5| Military Cross, décernée aux sous-officiers et officiers britanniques subalternes à partir de fin décembre 1914, pour exemplary gallantry during active operations against the enemy
Chink, qui récupère difficilement de ses blessures, est muté en Italie (alors enlisée dans une guerre de tranchées terrible avec l'Autriche) avant la fin de la guerre.
Dans l’Entre-deux-guerres Alors que ses relations, ses états de service, son intelligence et son don pour la tactique devraient lui ouvrir une brillante carrière d’officier d’état-major, sa personnalité d’outsider, son esprit sarcastique, son orgueil et son caractère ombrageux lui créent de nombreux et solides ennemis, qui deviendront des sommités de la hiérarchie militaire britannique : Bernard Montgomery, Alan Brooke.
Il choisit de suivre l’enseignement et l’exemple de personnalités de l’armée jugées alors atypiques (le major-general J. F. C. Fuller, Basil Henry Liddell Hart) et de se faire avec eux l’avocat de la motorisation des forces armées et du développement du char de combatcomme Charles de Gaulle et Heinz Guderian. Il entre ainsi en conflit ouvert avec les militaires traditionalistes, qui restent partisans de la cavalerie et de la horse artillery (artillerie hippomobile) , comme Alan Brooke.
Il s'attache (et il leur sera fidèle et les défendra après la Seconde Guerre mondiale) à des officiers supérieurs dont le nom deviendra symbole de défaites britanniques : Claude Auchinleck (qui souffrira des revers en Afrique du Nord) et Archibald Wavell (en poste lors de la catastrophe d’Extrême-Orient). Quant à Winston Churchill en personne, Chink se permet de lui donner une leçon de stratégie (dans le Kent, en 1942) , et il attaquera en justice ses mémoires de guerre après la conclusion de la paix.
De plus, alors qu’il est en poste dans son Irlande du Nord natale pendant la guerre d'indépendance irlandaise (1919-21) , il est supposé avoir été indulgent avec les partisans du Sinn Féin au lieu de les réprimer.
En 1928, admis à suivre les cours du Staff College (équivalent de l’École de guerre en Grande-Bretagne) , il est classé dans les premiers, mais il brûle en public le cours de Bernard Montgomery.
Par ailleurs son amitié avec Ernest Hemingway (voir chapitre suivant), auteur jugé sulfureux dans les années 1920-1950, et sa fréquentation des membres de la bohème de la lost generation (génération perdue) pendant les années folles en France n’ont pas dû le faire bien noter dans l’armée britannique. De plus sa vie sentimentale tumultueuse (nombreuses liaisons, enlèvement d’une femme mariée qu'il épousera 10 ans plus tard et qui lui donnera 2 enfants) a dû choquer l'Establishment britannique.
Pendant la Seconde Guerre mondiale Après avoir été muté à des postes éloignés, en 1940 et 41 il est confiné pendant la guerre du désert au rôle de conseiller tactique. Le succès de l'Opération Compass qu'il avait inspirée et l'efficacité de ses conseils au lieutenant general Richard O'Connor (qui ont entraîné une éclatante victoire sur les Italiens lors de la bataille de Beda Fomm) ne suffisent pas à le faire rentrer en faveur.
Montgomery, qui définit Chink comme a menace, utilise (tout en les dénigrant) les plans de Dorman-Smith lors de la seconde bataille d'El Alamein et de la bataille d'Alam el Halfa, victoires qui lui permettent de venir à bout de Rommel et de son Afrika Korps.
Le field marchall Alan Brooke a noté dans son « Journal de Guerre » : in Alanbrooke, Lord (2001) War Diaries 1939-45. Great Britain: Weidenfeld & Nicholson. ; et
Rétrogradé (pour la seconde fois) et mis en disponibilité, Chink est finalement envoyé sur le front italien (Anzio) en 1944. Il voit son commandement contesté, et il est renvoyé de l’armée britannique (sacked) pour « inaptitude au commandement ».
Après 1944 Chink se retire à Dublin avec une solde de colonel en retraite. Son offre de donner des cours à l’University College de Dublin est rejetée. Il hérite du domaine familial, Bellamont Forest, en 1948 et propose à l’IRA de l'utiliser comme terrain d’exercice.
Après avoir pris le nom gaélique de Dorman O’Gowan, Chink fait allégeance à l’IRA, mais ses offres de service sont acceptées avec froideur. Il participe comme conseiller tactique à la campagne des frontières (ou Opération Harvest, 1956-62 : attaque de l’IRA contre l’Irlande du Nord.
Chink meurt à 73 ans d’un cancer de l’estomac à l’hôpital Lisdarne, dans le comté de Cavan. Aucun officiel du gouvernement ou de l’armée britannique n’assiste à son enterrement.
Chink et Ernest Hemingway thumb|upright=0.5| La Medaglia al Valore Militare (argento), telle qu’elle fut décernée à Ernest Hemingway en 1918 pour son dévouement et ses blessures sur le front austro-italien
En , Hemingway (19 ans) et Dorman-Smith (23 ans) se rencontrent et deviennent amis à l’hôpital de la Croix-Rouge à Milan. Hemingway a reçu la Medaglia al Valore Militare (argento) pour avoir porté secours à des blessés sur le front austro-italien alors que, ambulancier de la Croix-Rouge, il était gravement touché aux jambes par des shrapnels et des balles de mitrailleuse autrichienne – Dorman-Smith qui avait été gravement blessé à Ypres et était devenu instructeur (spécialiste de la guerre de tranchées) avait été muté en 1917 en Italie du Nord, où il avait contracté une dysenterieDysenterie : dans A Farewell to Arms (L'Adieu aux armes), Hemingway écrit : ( (fin du chapitre 1 de L'Adieu aux armes). Quant aux patients anglophones de l’hôpital de la Croix-Rouge à Milan, Hemingway écrit : ( (Début du chapitre 17 de L'Adieu aux armes).
De plus Hemingway et Chink partageaient une fascination pour les tanks : Hemingway avait en 1918 signé plusieurs papiers dans le journal The Kansas City Star sur le recrutement de combattants américains pour une nouvelle arme spécialement attirante, les tanks. Ainsi : Would 'Treat 'em Rough' (Ils veulent « leur casser la gueule » et Recruits for the Tanks du ), Daredevil Joins Tanks (« Un risque-tout s’engage dans les tanks », du ). Dans Six Men become Tankers (« 6 hommes deviennent tankistes ») du , Hemingway rapporte le récit d’un agent recruteur, le lieutenant Cooter, tankiste de retour du front franco-allemand : .
thumb|Char Renault FT avec équipages américains, le 26 septembre 1918 dans l’Argonne. . Alors que l'article de Hemingway décrit un assaut dans un char Schneider CA1 ou un char Saint-Chamond, c’est le FT qui a équipé les unités de tankistes américains engagées en France à partir de 1918. Ainsi, sous George Patton lors de la bataille de Saint-Mihiel (12 & 13 septembre 1918, 2 mois avant l’armistice). Le FT fut d’ailleurs fabriqué sous licence aux États-Unis dès fin 1918
Mais le tank hésite seulement un moment et continue inexorablement à avancer. On écrase les fils de fer barbelés, on traverse les tranchées, on enfonce dans la boue les nids de mitrailleuses. Puis on entend un coup de sifflet, la porte arrière s’ouvre et les hommes, couverts de graisse, visages noircis par la fumée des armes, sortent en hâte et acclament l’infanterie qui s’élance et les dépasse en vagues brunes. Et on rentre se reposer au cantonnement…. On recherche des combattants pour les tanks, ajoute le lieutenant Cooter. De vrais hommes qui veulent de l’action. On n’a pas besoin de fils-à-maman In Six Men Become Tankers, The Kansas City Star du 17 avril 1918..
Hemingway rentre aux États-Unis début 1919, et les 2 hommes ne se revoient qu’en 1922 à Paris, où Chink est en vacances avec sa famille. Pendant l’été les 2 amis partent excursionner en Suisse, passent le col du Grand-Saint-Bernard à pied, et retrouvent Hadley, la épouse d’Ernest, à Milan.
On peut penser que le style particulier des écrits rapportés par Hemingway de ses reportages effectués pendant la Guerre gréco-turque (1919-1922) (guerre consécutive à l’Occupation de Smyrne par la Grèce) est dû à sa fréquentation de Chink. Ainsi la nouvelle On the Quai at Smyrna (parue dans le 2cd livre d'Hemingway, On our time, imprimé par Bill Bird en 1925) associe le laconisme volontaire hémingwayen à l’understatement de bon ton chez un officier britannique, lequel conviendrait cependant à demi-mot que ce qu’il a vu en Ionie lors de la grande catastrophevoir aussi Génocide grec pontique dépassait ce qu’il a pu découvrir auparavant en quatre ans de guerre « classique » : .
L’imitation (jusqu’à la caricature) du style « narration d’officier britannique » est aussi évidente dans un court texte d’Hemingway, sous le titre Chapitre IV : C’était une journée affreusement chaude. Nous avions établi une barricade absolument parfaite qui coinçait le pont en travers. Elle était tout simplement extra. Une sacrée grande grille en fer forgé qui venait de la façade d’une maison. Trop lourde pour qu’ils puissent la soulever et on pouvait tirer à travers et il leur faudrait grimper par-dessus. Elle était absolument super. Ils ont essayé de passer par-dessus, et on les a alignés à 40 yards. Ils se sont jetés dessus, puis des officiers sont venus seuls pour la travailler. C’était l’obstacle absolument parfait. Leurs officiers ont été très bons. Nous avons été affreusement déçus quand nous avons su que notre flanc avait cédé, et qu’il fallait qu’on se retire.vignette « chapitre IV », de The Fifth Column and the first Forty-nine Stories by Ernest Hemingway, édité par P.F. Collier & Son Corporation, New York, 1938 . It was a frightfully hot day. We’d jammed an absolutely perfect barricade across the bridge.It was simply priceless. A big old wrought-iron grating from the front of a house. Too heavy to lift and you could shoot through it and they would have to climb over it. It was absolutely topping. They tried to get over it, and we potted them from forty yards. They rushed it, and officers came out alone and worked on it. It was an absolutely perfect obstacle. Their officers were very fine. We were awfully put out when we heard the flank had gone, and we had to fall back.