L’Union générale des travailleurs juifs de Lituanie, de Pologne et de Russie ( ; ), plus connue sous le nom de Bund (, polonais et lituanien : Bund, ), est un mouvement socialiste et socialiste libertaire juif créé en Lituanie, au Congrès de Vilnius en , et qui s'est auto-dissous en Pologne le , au congrès de Wrocław.

C’est le premier parti politique juif socialiste, marxiste, travailliste, séculariste, laïc, antisioniste et diasporique, originellement destiné à représenter la minorité juive dispersée de l’Empire russe, essentiellement concentrée à ses confins, dans la Zone de résidence.

Militant pour l’émancipation des travailleurs juifs dans le cadre d’un combat plus général pour la justice sociale, il prône le droit des Juifs à constituer une nation anétatique, diasporique, laïque et sécularisée, structurée autour de l’héritage culturel et philosophique hétérodoxe de la langue yiddish, par opposition à une orthopraxie religieuse ou un nationalisme réifiant la patrie ou une terre (Eretz Israel).

Son concept d'autonomie culturelle s’oppose donc tant au sionisme qu’au bolchévisme et au stalinisme. Les bundistes en critiquent ouvertement le conservatisme et la verticalité, notamment les tendances orthodoxes et rétrogrades pour le premier, et centralisatrices, hiérarchiques voire autoritaires pour le second.

Ce parti est également profondément antireligieux et antipatriarcal, considérant les rabbins comme des représentants de l’arriération.

Le mouvement perd la plupart de ses adhérents et de son influence avec la Shoah, appelée en yiddish.

Son hymne est le chant Di Shvue écrit par Shalom Anski.

Débuts dans l'Empire russe vignette|Membres du Bund veillant le corps de trois de leurs camarades, tués à Odessa pendant le pogrom qui eut lieu durant la révolution de 1905.

Débuts du Bund Les précurseurs du Bund sont les cercles socialistes de Vilnius dans les années 1870. Une des personnalités qui préparent sa naissance est Aaron Liberman, qui forme ses premiers cercles, diffuse la première presse socialiste juive et fait le choix du yiddish pour la propagande en direction des milieux ouvriers, intellectuels précaires et prolétarisés.

Le Bund est fondé à Vilnius le par des militants du cercle socialiste de la ville et le cercle social-démocrate juif connu sous le nom de Groupe de Vilnius, comme Arkadi Kremer, surnommé (le père, דער טאַטע). Le parti cherche à unifier tous les travailleurs juifs de l'Empire russe dans le cadre d'un parti socialiste unifié. Les Juifs de l'Empire russe vivent alors assignés à la Zone de Résidence qui correspond aux territoires de la Pologne sous administration russe et plusieurs des provinces de ouest. Cette zone correspond aujourd'hui aux terres de Lituanie, Biélorussie, d'Ukraine et de Pologne. À la fin du , près de cinq millions et demi de Juifs y habitent, soit une large majorité de la population juive mondiale. 97% de cette population parle alors le yiddish.

Dès son congrès à Bialystok, en , le Bund formule un programme fédéraliste qui propose une transformation de l’État russe en une fédération de nationalités, parmi lesquelles les Juifs seraient reconnus comme une nationalité à part entière. Cela représente l'une des réponses les plus originales à la question nationale de l'époque, étant donné que le mouvement sioniste né à Bâle, en Suisse, en , revendique de son côté un territoire physique. En 1905, alors qu'une puissante vague de révoltes paysannes et ouvrières secoue l'Empire russe, le VIème congrès du Bund se prononce contre l'autonomie de la Pologne, alors revendiquée par le mouvement socialiste polonais.

Le Bund cherche alors à construire une Russie démocratique et socialiste, selon une approche humaniste et ahiérarchique. Pour Nathan Weinstock, . Cependant, si le Bund participe à l’Internationale socialiste et croit à la solidarité internationale des classes ouvrières, il a une conscience identitaire, dont le yiddish représente le vecteur essentiel, très forte. Le parti mène un véritable combat culturel pour la langue yiddish, participant aussi à la création de cercles d’autodéfense contre les pogroms - qui recommencent au cours des années 1902 et 1903, surtout en Bessarabie. Le tristement célèbre pogrom de Kichinev, pogrom le plus meurtrier jamais perpétré jusqu’alors en Russie, engendra d'ailleurs l’adoption par toutes les langues du terme « pogrom » comme synonyme de « massacre ».

Le Bund se répand principalement parmi les artisans, ouvriers et prolétaires juifs, mais aussi parmi l'intelligentsia juive urbaine, notamment chez les intellectuels précaires. Il agit aussi bien en tant que parti (dans les limites que permettaient les conditions politiques de l'époque) que comme syndicat. Le Bund diffuse une presse clandestine de qualité et particulièrement politisée, en yiddish, qui résiste à la répression tsariste : plus de 40 livraisons de son organe central, Di Arbeter Shtime (La voix du travailleur), entre 1897 et 1905.

En 1903, le Bund revendique plus de membres.

La révolution de 1905 est la période de la plus grande popularité du parti, particulièrement actif dans les villes situées dans le territoire de la Biélorussie actuelle. Par la suite, une forte émigration de Juifs des territoires de l'Empire russe provoqua une diminution significative de ses membres.

En 1910, l'organisation de jeunesse du parti, Tsukunft (L'Avenir), fut créée.

Une organisation laïque qui rompt avec la tradition juive Le Bund est un parti socialiste laïque, s'opposant à ce qui lui parait réactionnaire dans la vie traditionnelle juive en Russie. Le parti se heurte à l'hostilité des rabbins et des milieux religieux, qui condamnent les actions militantes contre le tsarisme, comme ce rabbin de Krynki, pendant la grève des tanneurs de 1903 ()Cité par Henri Minczeles, Histoire générale du Bund, Un mouvement révolutionnaire juif, éditions Denoël, Paris, 1999,..

La naissance du Bund marque la rupture d'une tradition juive ancrée dans les communautés de Russie. Une nouvelle forme de ferveur ou de religiosité en vient à supplanter les anciennes croyances : déclarent les brossiers de Mezerich. Selon Rachel Ertel, .

Un autre aspect de cette rupture profonde avec la tradition juive orthodoxe est l'établissement d'une stricte égalité hommes-femmes dans le Bund, toutefois non exempte de pudicité et de puritanisme.

Relations avec le Parti ouvrier social-démocrate de Russie Le Parti ouvrier social-démocrate de Russie (POSDR) est fondé à Minsk en à l'instigation du Bund et le Bund est reconnu comme une faction constituante de ce parti. Dans les cinq années suivantes, le Bund est reconnu comme étant le seul représentant des ouvriers juifs au sein du POSDR, même si beaucoup de socialistes russes d'origine juive, spécialement ceux vivent en dehors de la zone de peuplement juif, rejoignaient le Parti directement. Cependant au second congrès du POSDR tenu à Bruxelles et à Londres en , le statut de l'autonomie du Bund à l'intérieur du parti est rejeté à la majorité. L’organisation juive réclame au congrès l’autonomie au sein du parti, avec le droit d’élire son propre comité central et de déterminer sa propre politique sur les questions concernant la population juive et également l'autonomie culturelle, notamment l’éducation en yiddish. C'est à Martov et Trotsky que revient la tâche de réfuter les exigences du Bund. Le Bund annonce son retrait du parti durant le congrès de Londres.

Le Bund soutient la faction des Mencheviks conduite par Julius Martov et s'oppose à la faction des Bolchéviks conduite par Vladimir Ilitch Lénine, et ce durant toutes les luttes factionnelles qui agitent le Parti social-démocrate jusqu'à la révolution d'.

Une organisation diasporiste et antisioniste Le Bund proposait une solution autre que celle sionisme et du révisionnisme à l'enjeu de l’émergence de l'antisémitisme en Europe : le diasporisme et le socialisme. Ils pensaient notamment que l'émigration en Palestine serait une forme de fuite en avant et de réification de la terre. Lors de son , le Bund affirma qu'il Cité par Henri Minczeles, Histoire générale du Bund, un mouvement révolutionnaire juif, Denoël, 1999, .. Leur idéologie était centrée sur le (yiddish : , prononcé do-i-kayt), qui signifie « être ici » et promeut l'idée que les juifs ont le droit de vivre et de s'organiser là où ils résident et devraient concentrer leurs efforts sur un principe de vie locale (en l'occurrence en Europe).

En 1905, l'un des pères du marxisme russe, Gueorgui Plekhanov, définira dans une interview accordée au militant sioniste Vladimir Jabotinsky les bundistes comme .. Le Bund n'est pourtant pas en faveur d'un séparatisme territorial clos de la communauté juive, et cette position le distingue fondamentalement de toute idéologie sioniste. Il suit les thèses de l'école marxiste autrichienne, ce qui l'éloigne encore plus définitivement des bolchéviks et de Lénine.

Le Bund met en avant l'utilisation du yiddish comme langue locale juive et s'oppose aux efforts sionistes de reconstruction moderne de l'hébreu, perçu comme une modernisation artificielle de la langue biblique.

Le Bund s'allie toutefois sporadiquement avec les sionistes socialistes et d'autres groupes pour former des milices d'auto-défense qui se chargeaient de protéger les communautés juives des pogroms et des actions gouvernementales pendant la révolution de 1905.

Avec la déclaration Balfour de novembre 1917 qui légitime la constitution d'un foyer national juif en Palestine, le sionisme gagne de l'influence au détriment du Bund.

Dans la Révolution de 1917 En 1915, à la suite du déclenchement de la Première Guerre mondiale et de l'occupation de la Pologne par l'Allemagne, les échanges entre la Russie et la Pologne deviennent plus difficile et amènent de fait le Bund à se scinder en deux entités indépendantes : une en Russie et l'autre en Pologne.

Comme les autres partis socialistes de l'Empire russe, le Bund russe accueille favorablement la révolution de Février 1917, mais ne défend pas la révolution d'Octobre menée par les bolcheviks. Comme les mencheviks et les autres partis non bolcheviks, le Bund milite pour une constituante russe. Le leader socialiste du Bund à Pétrograd, Mikhaïl Liber, est ainsi violemment pris à partie par Lénine. Avec la guerre civile russe et l'augmentation inquiétante des pogroms antisémites, le Bund reconnaît le gouvernement soviétique et ses membres combattent dans l'Armée rouge en grand nombre. En , le Bund se scinde, perdant son aile gauche emmenée par Heifetz au profit des bolcheviks. Ceux-ci sont vite suivis par la faction centrale conduite par Moyche Rafes. La tendance est de s'unifier avec le Parti socialiste juif unifié pour former le , ou Kombund, qui, à son tour, rejoint le parti Bolshevik en 1921.

Le Bund disparaît définitivement dans l'Union soviétique en 1922. Beaucoup de ses anciens militants sont victimes des purges staliniennes des années 1930.

Bund en Pologne

1918-1939 La guerre civile en Russie et la multiplication des pogroms entament le repli du Bund sur la Pologne indépendante de 1918 à 1939. Dans la Pologne qui retrouve son indépendance après 123 ans d'occupation, les 3 millions de Juifs qui vivent sur son territoire représentent 10 % de sa population. Dans certaines régions, leur proportion dépasse souvent les 20 %. Et c'est bien le Bund qui y représente l’essentiel du mouvement juif organisé, des syndicats, des journaux et de la culture yiddish.

En 1919, le Bund participe aux premières élections législatives dans la Pologne indépendante. Lors des premières élections locales dans la deuxième République polonaise, 160 représentants du Bund furent élus aux conseils municipaux. À Varsovie et à Łódź, le Bund attira plus de 20 % des électeurs juifs.