Les bombardements de Singapour (1944-1945) constituent une campagne militaire menée par les forces aériennes alliées durant la Seconde Guerre mondiale. Des unités de bombardiers à longue portée de l'United States Army Air Forces (USAAF) ont effectué, entre et , 11 raids aériens sur Singapour occupé par les Japonais. La plupart de ces attaques visaient la base et les chantiers navals de l'île, même si plusieurs missions de mouillage de mines ont été effectuées dans les eaux avoisinante. Après le redéploiement des bombardiers américains, la Royal Air Force britannique prit la responsabilité des opérations de mouillage de mines près de Singapour, et ce jusqu'au .
Les raids eurent des résultats mitigés. Bien que des dommages importants aient été infligés à l'importante base navale de Singapour et au port commercial, quelques raids sur ces objectifs ont échoué et d'autres attaques contre des installations de stockage de pétrole sur des îles proche de Singapour furent inefficaces. Le minage des eaux perturba la navigation japonaise dans la région. Elle provoqua la perte de trois navires et des dommages une dizaine d'autres. Mais, globalement, elle ne fut pas décisive. Les attaques aériennes alliées ont cependant donné espoir, la population civile de Singapour y voyant le signe d'une libération imminente de la ville. Le nombre total de victimes civiles des bombardements fut faible, même si une attaque laissa des centaines de personnes sans abri et que des civils furent tués au cours d'attaques contre des installations militaires.
Contexte historique
Dans les décennies suivant la Première Guerre mondiale, la Grande-Bretagne étendit la base navale de Singapour à Sembawang sur la côte nord de l'île. Cette extension s'inscrivait dans le cadre de projets de dissuasion de l'expansionnisme japonais dans la région (stratégie de Singapour). L'installation résultante fut parmi les plus importantes de l'Empire britannique. Elle comprenanit la grande cale sèche du Roi George VI, et la cale flottante de l'Admiralty IXBayly and Harper (2004), Hack and Blackburn (2004), . Les forces du Commonwealth affectées à la Malaisie britannique et Singapour furent rapidement vaincues dans les mois qui suivirent le déclenchement de la guerre du Pacifique, et l'île se rendit aux Japonais le . Singapour fut bombardée par l'aviation japonaise à plusieurs reprises au cours de la bataille de Malaisie et celle de Singapour. Ces raids firent de nombreux morts parmi les civilsBayly and Harper (2004), , 136–137, 139. thumb|left|alt=A large ship inside of a dry dock. The dry dock is surrounded by industrial buildings and hills are visible in the background|Le paquebot Queen Mary dans la cale sèche King George VI en août 1940.
Au cours des combats de 1941 et 1942, la base navale a subi peu de dommages. Elle est ensuite devenue la plus importante installation de la Marine impériale japonaise hors des îles japonaisesCate (1953), . Comme sous l'autorité britannique, de nombreux civils recrutés sur place travaillèrent sur la base. Pourtant la Marine japonaise les soumettait à une discipline de fer, incluant des coups pour des erreurs mineures, ainsi que l'emprisonnement et même l'exécution en cas de vol et fuites d'informationLiew (2006), .. La deuxième et la troisième Flotte japonaises ont été transférées du Pacifique central à Singapour et les îles Lingga voisines, entre février et , pour se rapprocher de leurs sources de carburant. Ces deux flottes constituaient le principal de la Marine impériale japonaise et utilisaient la plupart des cuirassés et porte-avions restantsRoyal Navy (1995a), .
Les forces affectées à la défense de Singapour n'étaient guère puissantes. Début 1945, la défense anti-aérienne japonaise de l'île ne comprenait que deux compagnies de l'Armée équipées de canons automatiques, quelques unités antiaériennes de la Marine Impériale Japonaise et un petit nombre de chasseurs. Certains canons antiaériens étaient servis par des auxiliaires malais Frei (2008), . Cette force de défense aérienne était déjà insuffisante. Son efficacité fut encore diminuée par manque de coordination entre l'armée et la marine, par manque de matériel pour les canons et d'équipement de lutte contre les incendies. De plus, aucun radar de contrôle de tir ou ballons de barrage n'était disponible. La défense contre les raids de nuit fut particulièrement faible car aucun chasseur nocturne n'était stationné près de Singapour et la coordination entre les canons antiaériens et les unités dont les projecteurs balayent le ciel était déficiente.
En , le XX Bomber Command de l'USAAF commença des opérations aériennes de combat avec des bombardiers lourds Boeing B-29 Superfortress à partir des bases aériennes à proximité de Kharagpur, au nord-est de l'IndePolmar (2004), . Bien que le rôle principal de l'escadrille ait été l'attaque d'objectifs industriels sur les îles japonaises, environ 50 % de ses missions furent consacrées au soutien d'autres opérations alliées dans le PacifiqueWolk (2010), . Le XX Bomber Command relevait de la USAAF, dirigé depuis Washington (district de Columbia), par le chef d'état major de l'USAAF en personne, Henry Harley Arnold, plutôt que par le commandement allié sur le théâtre des opérations, en Inde et en ChineWolk (2010), . Le général de division Curtis LeMay prit le commandement du XX Bomber Command le après qu'Arnold ait été relevé de son commandementCate (1953), , 115.
Après la défaite japonaise à la bataille du golfe de Leyte, fin , les vestiges de la Marine Impériale Japonaise furent concentrés en deux groupes navals. L'un retourna stationner dans les bases marines de la mer intérieure de Seto, tandis que l'autre stationna aux Îles LinggaDull (2007), , 315. Le , Arnold suggéra à LeMay l'idée que la défaite japonaise de Leyte pourrait contribuer à accroître l'importance des installations navales de Singapour. Et il demanda si le XX Bomber Command pouvait attaquer des objectifs sur l'île. Peu de renseignements récents sur Singapour étaient disponibles, aussi le , un B-29 de reconnaissance survola Singapour pour la première fois et prit de bonnes photos de l'île. Malgré ce succès, l'équipe de LeMay estimait qu'une attaque de jour de Singapour — exigeant aller-retour depuis Kharagpur — pourrait ne pas réussir. Malgré tout, Arnold ordonna au XX Bomber Command d'attaquer Singapour.
Raids thumb|350px|Localisations des bases des bombardiers B-29 en Inde et à Ceylan, et leurs principales cibles en Asie du Sud-Est.
Attaque initiale Le premier raid sur Singapour eut lieu le . Le XX Bomber Command envoya 76 bombardiers Boeing B-29 depuis sa base située aux environs de Kharagpur. En raison de la distance importante jusqu'à la cible, chacun des avions n'était armé que de deux bombes de ; les pilotes reçurent également instruction de bombarder depuis une altitude plus basse que la normale, et de maintenir une formation lâche. La cale sèche King George VI constituait la cible principale de ce raid, et la raffinerie de Pangkalanbrandan au nord de Sumatra fut désignée comme cible secondaire.
Les premiers B-29 arrivèrent sur la base navale de Singapour à 06h44. Les bombardements furent très précis, l'avion de tête larguant une bombe à moins de de la porte du caisson de la cale sèche. Les bombes du troisième B-29 tombèrent à proximité et d'autres avions touchèrent aussi la cale sèche par des impacts directs, la rendant inutilisable durant trois mois. Les bombes furent larguées sur et à proximité de la cale sèche et endommagèrent également un navire de charge de , alors en réparation dans la cale. Beaucoup de travailleurs civils sur le dock et alentour ne purent s'échapper et périrent. Les raids infligèrent également des dommages à d'autres installations de la base navale. Dans l'ensemble, bombardèrent la base navale de Singapour, alors que sept autres attaquèrent la raffinerie de Pangkalanbrandan. Quelques canons antiaériens ou avions japonais tirèrent sur les alliés, et deux B-29 furent perdus dans des accidents. Ce raid fut la plus longue opération de bombardement en plein jour menée jusqu'alors. À la suite de l'attaque, les soldats japonais tuèrent un groupe de travailleurs indonésiens blessés. Les dégâts de la cale sèche King George VI signifiait qu'elle ne pourrait pas servir à réparer les cuirassés japonais endommagés lors de la bataille du golfe de LeyteRoyal Navy (1995c), .
Bombardements ultérieurs Le raid suivant sur Singapour n'eut pas lieu avant . À la suite de rapports faisant apparaître que des navires de guerre japonais endommagés lors de la Campagne des Philippines (1944-1945) étaient en réparation à Singapour, une force de 47 Superforteresses fut envoyée d'Inde avec pour cible le dock flottant Admiralty IX ainsi que le dock King sur la côte sud de l'île. Ces avions décollèrent le vers minuit et commencèrent à arriver sur Singapour le 11 à 08h20. Seuls 27 des assaillants frappèrent les quais, et en raison des intenses tirs antiaériens des navires de guerre japonais dans le Détroit de Johor, les bombardiers ne causèrent pas de dommages. Les autres avions bombardèrent Penang en Malaisie, Mergui en Birmanie et plusieurs cibles opportunes, généralement sans succès. Deux B-29 furent perdus au cours de cette opérationCate (1953), Huff (1997), .
En , la XX Bomber Command entama les préparatifs de redéploiement vers les îles Mariannes. Elle cessa ses attaques sur le Japon et l'est de l'Asie, se servant des bases en Chine pour le ravitaillement des B-29 en route vers leurs cibles et se focalisa sur des cibles d'Asie du sud-est qui pourrait être atteintes de Kharagpur. Comme il y avait peu de cibles industrielles à portée de Kharagpur, la plus haute priorité fut donnée à l'attaque de navires dans les ports importants que sont Rangoun, Bangkok et Singapour mais aussi des ports plus petits. Les attaques consistèrent à la fois en bombardements classiques mais en mouillages de mines. Dans le cadre de la transition, LeMay partit pour les îles Mariannes le et fut remplacé par le brigadier-général Roger M. RamseyCate (1953), .
Le XX Bomber Command mena un important raid de bombardement conventionnel sur la base navale de Singapour le . Ce jour-là, 112 B-29 furent envoyés, chacun muni de quatre bombes de . L'objectif principal du raid, la cale flottante Admiralty IX, fut bombardée par 67 des 88 avions ayant atteint Singapour. Cette attaque coula la cale sèche et détruisit le navire de amarré à l'intérieur. Les 21 autres avions attaquant Singapour bombardèrent la zone de la base navale de West Wall et détruisirent de nombreux bâtiments ainsi que des équipements lourds ; ce secteur abritait les bureaux principaux de la base. Parmi les autres avions, 20 se déroutèrent et attaquèrent des cibles à Penang et Martaban. Un chasseur japonais abattit un des B-29 et une autre Superfortresse fut détruite lors de l'atterrissage, du fait de dommages causés par une attaque aérienneCate (1953), Middlebrook and Mahoney (1979), .thumb|left|350px|Carte de l'île de Singapour et des îles proches, ainsi que de la côte sud de Johor (Malaisie), montrant les cibles prioritaires des raids de l'USAAF sur Singapour.(Note: cette carte montre le littoral moderne de Singapour, différent de celui de la mondiale..)