La Cène (en , soit « Le Dernier Souper ») de Léonard de Vinci est une peinture murale à la détrempe de , réalisée de 1495 à 1498 pour le réfectoire du couvent dominicain de Santa Maria delle Grazie à Milan.

Thème Le thème de l'œuvre est un de ceux de l'iconographie chrétienne : la Cène (terme issu du latin cena : repas du soir) est le nom donné par les chrétiens au dernier repas que Jésus-Christ prit avec les Douze Apôtres le soir du Jeudi saint, avant la Pâque juive, peu de temps avant son arrestation, la veille de sa Crucifixion (appelée encore Passion du Christ par les chrétiens), et trois jours avant sa résurrection.

Salle du réfectoire vignette|Mur du réfectoire, avec les armoiries des Sforza peintes par Léonard.

La salle du réfectoire (Cenacolo) de Santa Maria delle Grazie mesure environ . Depuis l'époque de Léonard, le sol a été rehaussé et les fenêtres agrandies.

Léonard a représenté la Cène, dernier repas de Jésus de Nazareth avec ses douze apôtres, le jeudi saint, veille de sa crucifixion. Il suit là une vieille tradition monastique. Depuis le Moyen Âge les murs des réfectoires sont illustrés de la Cène. « Ainsi, durant leur repas, les moines avaient-ils sous les yeux, (…) l'image de celui que partagea leur Seigneur pour la dernière fois »Elke Linda Bucholtz, Léonard de Vinci, Könemann, 2000.

Grâce à une copie contemporaine de La CèneCelle de l'église San Ambrogio de Ponte Capriasco où le peintre a inscrit en dessous de chaque apôtre son nom, nous pouvons identifier chacun des personnages. Il s'agit, de gauche à droite, de Barthélemy, Jacques le Mineur, André, Judas (tenant une bourse), Pierre, Jean, Jésus, Thomas, Jacques le Majeur, Philippe, Matthieu, Thaddée et Simon. La fresque est surmontée de trois armoiries de la dynastie des SforzaDott. Mario Taddei 2018 IOP Conf. Ser.: Mater. Sci. Eng. 364 012034. . Au centre, celles de Ludovic Sforza et de son épouse, Béatrice d’Este, à gauche, celles de son fils aîné, Massimilo et à droite, celles de son autre fils, François.

Sur le mur opposé, le peintre milanais Giovanni Donato Montorfano a peint (en 1495) la CrucifixionŒuvre toute imprégnée des valeurs dominicaines, puisque, devant un paysage évoquant Jérusalem, se font face, au milieu d'une foule de personnages, sainte Catherine de Sienne et sainte Marguerite de Hongrie.. Sur le mur ouest figure un tympan vide. Tout au long de l’architrave court une frise de motifs géométriques encadrant des niches à la gloire des saints et des bienheureux dominicains.

Grâce au témoignage de GoetheGoethe Joseph Bossi über Leonardos da Vinci Abendmahl, 1817., nous savons que les bancs des moines étaient installés le long des murs latéraux, tandis que le prieur était adossé à la Crucifixion de Montorfano, faisant ainsi face à La Cène de Léonard.

Histoire vignette|250px|La coupole de Santa Maria delle Grazie par Bramante.

Les archives de Santa Maria delle Grazie ayant été détruites en 1778, nous ne possédons pas le contrat établi pour La Cène, mais le commanditaire en est sans aucun doute le duc de Milan, Ludovic Sforza. La Cène est indissociable du projet qu'il mène dès 1492, pour faire de Santa Maria delle Grazie le mausolée des Sforza. Il confie cette année-là à Bramante la réalisation d’une nouvelle abside surmontée d'une magnifique coupole, un tiburio lombardo. C'est là qu'est déposée en 1495 la dépouille de son épouse Béatrice d'Este morte prématurémentFranco Mazzini, La Cène de Léonard et Ste Marie des Grâces, 1966, pp. 29-30..

Le programme iconographique du réfectoire fait d’ailleurs clairement référence à Ludovic Sforza : outre les trois blasons qui surmontent la fresque, une main anonyme a rajouté sur la Crucifixion de Giovanni Antonio Donato Montorfano, les figures agenouillées et de profil (comme dans la Pala SforzescaLa Pala Sforzesca est un tableau (huile sur toile, 230 x 165 cm) qui représente une Conversation sacrée avec Ludovic Sforza et Béatrice d'Este de profil, entourant la Vierge à l'Enfant du musée Brera de Milan) de Ludovic Sforza et Béatrice d'Este, accompagnés de leurs deux fils, Massimilo et François.

Léonard commence à se mettre à l’ouvrage en 1494 ou 1495, alors qu'il travaille encore à la statue équestre de Francesco Sforza, il Cavallo. Matteo Bandello, neveu de Vincenzo Bandello, prieur de Santa Maria delle Grazie, nous le décrit partageant son temps « quand lui en venait l'envie ou la fantaisie » entre « ce superbe cheval de terre cuite »Matteo Bandello, Nouvelles, 1554 puis 1573, édition française, Imprimerie nationale, 2002, pp. 274-275. et La Cène de Santa Maria delle Grazie. Nous savons que Léonard travaille toujours à La Cène en 1497 puisque le une lettre du chancelier de Milan, Marchesino StangaMarchesino (Marcellino) Stanga, décédé en 1500 à Milan, était trésorier et homme de confiance de Ludovic Sforza, consulter sa biographie en ligne sur le site de l'Istituto dell'Enciclopedia Italiana., le prie de se hâter, afin de passer à l'autre mur du réfectoire. Une lenteur qui déplaît profondément au prieur qui sollicite une rencontre avec Léonard et le duc, pendant laquelle l'artiste se défend en affirmant qu'il ne trouve pas de modèle pour Judas, et que si le prieur insiste il lui donnera en fin de compte ses traitsGeorges De Brulon, 2 janvier 1497, 12 journées de la vie d'un artiste, dans Le Figaro Hors Série, Léonard de Vinci, Les derniers secrets, novembre 2010, p. 36.. Un épisode qui donnera lieu à de nombreuses spéculations quant à l'identité du modèle et fournira la trame du roman Le Judas de Léonard de l'écrivain autrichien Leo PerutzLeo Perutz, Le Judas de Léonard, éditions 10/18, 1988.. L'année suivante, le mathématicien et humaniste Luca Pacioli célèbre dans sa dédicace à Ludovic Sforza de son De Divina Proportione, le , l'achèvement de La Cène par Léonard et l'embellissement de Milan qui est devenue « la plus belle des résidences » pour le duc. Mais la fortune du More sera de courte durée. Il est vaincu par les Français en 1499. Léonard de Vinci quitte Milan pour Mantoue puis Venise fin 1499.

En 1517 le cardinal Louis d'Aragon visite le monastère de Santa Maria delle Grazie. Son secrétaire, Antonio de Beatis, est le premier à faire état dans son ItinerarioLItinerario est un journal de voyage manuscrit rédigé par Antonio de Beatis à partir de ses notes prises chaque jour, décrivant le Grand Tour effectué par le prince Louis d'Aragon en Europe en 1517, le nom Itinerario est le premier mot de l'intitulé du journal de la dégradation de la fresque de Léonard : « [C']est un merveilleux ouvrage, mais qui commence à s'abîmer, soit par l'humidité, soit par quelque malfaçon, je ne sais »voir André Chastel, Le cardinal Louis d'Aragon, Fayard, 1986, p. 197.. Le peintre et théoricien Giovan Paolo Lomazzo juge dès 1584 que « La Cène est complètement gâtée »Giovanni Paolo Lomazzo, Trattaro della Pittura, 1584, Milan.. En 1624, Bartolomeo Sanese déplore qu'il n'y ait « presque plus rien à voir de La Cène »Bartolomeo Sanese, De vita e moribus B. Stephani Maconis Senensis Carthusiani, Sienne, 1626. En 1652, elle est si peu considérée qu'on décide de percer une porte entre le réfectoire et les cuisines, au point de détruire la partie inférieure de la fresque représentant les pieds du Christ.

En 1796, l'armée française occupe la Lombardie. Malgré un décret de Bonaparte l'interdisantAubin Louis Millin, Voyage dans le Milanais, à Plaisance, Parme, Modène, Mantoue, Crémone, et dans plusieurs autres villes de l'ancienne Lombardie, Bureau des Annales encyclopédiques, 1817, p. 239, on loge un temps les troupes françaises à l'intérieur de Santa Maria delle Grazie (le réfectoire sert même d'écurie, puis de grenier à foin), ce qui cause encore des dommages à l'œuvre de Léonard.

Premières restaurations (1726-1947) En 1726, a lieu une première campagne de restauration de la fresque par le peintre Michelangelo Bellotti (1673-1744). Il semble que Bellotti ait lavé la fresque avec un produit corrosif (de la soude ou de la potasse) puis l'ait ensuite repeinte lui-même. Les repeints de Bellotti perdant de leur éclat, une seconde campagne est menée en 1770 par Giuseppe Mazza et interrompue par le prieur de Santa Maria delle Grazie ; seules les figures de Matthieu, Thaddée et Simon sont épargnées par ses repeints. La République cisalpine propose au peintre Andrea Appiani de détacher La Cène, mais celui-ci refuse, jugeant l'état de l'œuvre trop dégradé.

En 1821, Stefano BarezziStefano Barezzi, né à Busseto le 16 novembre 1789, mort à Milan le 4 janvier 1859 songe à son tour à détacher la fresque, en utilisant les mêmes méthodes qu'il emploiera pour les fresques de Bernardino Luini à la de Monza (aujourd'hui au musée de Brera de Milan). Il fait un premier essai malheureux sur un détail de la nappe, puis un second sur la main gauche du Christ, qui laissera des traces d’incision encore visibles jusqu'à la restauration de Pinin Brambilla BarcilonPinin Brambilla Barcilon, directrice des laboratoires de restauration du Centro Conservazione e Restauro La Venaria Reale à Venaria Reale, est une spécialiste de renommée mondiale sur la restauration des fresques de la Renaissance. Elle est, depuis plus de vingt ans, conservateur en chef du projet de restauration de La Cène de Léonard de Vinci. Plus de trente ans plus tard, il mène la campagne de restauration des murs latéraux, remettant au jour les cinq lunettes aux armes des Sforza.

En 1901, la première campagne de restauration s'appuyant sur des photographies détaillées de grande taille est menée par l'architecte Luca Beltrami et le peintre Luigi CavenaghiEn partie provoquée par le pamphlet de Gabriel d'Annunzio contre l'état de délabrement de la fresque : Per la morte di un capolavoro. (qui avait déjà restauré le Portrait d’un musicien de la Pinacothèque Ambrosienne). Mais la peinture continuant à se détacher de la paroi, une autre intervention, celle d'Oreste Silvestri, né à Pollone dans la province de Verceil (Piémont) le 5 septembre 1858, mort à Milan le 24 novembre 1936, était un peintre italien. En 1924, il exécute notamment une action de nettoyage de la fresque. s'avère nécessaire.

Dans la nuit du , l'église de Santa Maria delle Grazie est gravement endommagée par un bombardement aérien. La voûte et le mur est du réfectoire sont détruits. Même épargné, le mur de La Cène est victime de l'humidité causée par la destruction de la voûte. Il se couvre d'une couche de moisissure, nécessitant une nouvelle campagne de restauration menée en 1947 par , né le 15 janvier 1887 à Nembro, mort le 2 février 1974 à Bergame, était un restaurateur d'art et peintre italien. Pour cela, il utilise une nouvelle gomme-laque, diluée dans de l'alcool, qui semble effectivement avoir consolidé la pellicule de peinture sur la paroi.

Dernière restauration (1978-1999) De 1978 à 1999, une nouvelle intervention est menée par Pinin Brambilla BarcilonPinin Brambilla Barcilon, Pietro C. Marani, Il restauro, in Leonardo, l'Ultima cena, Electa, Milano, 1999, , pp. 367-369., (sous la direction de Pietro C. Marani), visant à restituer « le vrai Léonard ». Avant d'entamer cette nouvelle campagne de restauration, un diagnostic est émis sur les causes de la détérioration de la fresque. Ce sont principalement : L'enduit (la cause première de la condition dramatique de la fresque) utilisé par Léonard qui s'avéra extrêmement sensible à l'humidité ; L'humidité de la salle du réfectoire ; Les repeints des premières restaurations (ainsi que les instruments, comme la spatule, utilisés pour tasser l'œuvre) ; La poussée non compensée de la voûte sur le mur (particulièrement étroit) de La Cène.

Le programme de cette nouvelle campagne de restauration est le suivant : Recoller les fragments de la pellicule de peinture qui s'étaient détachés. On utilise pour cela la même gomme-laque que Mauro Pellicioli en 1947 ; Nettoyer La Cène des différents repeints ;