thumb|Le barrage d'Éguzon en 2009 Lorsqu'il est mis en service en 1926, le barrage hydroélectrique d'Éguzon, sur la Creuse, est le plus puissant d’Europe. À partir de 1940, sa production électrique et sa distribution par le réseau de transport d'électricité interconnecté constituent un enjeu stratégique important pour l’occupant allemand. Le courant produit est acheminé vers Bourges et Saumur, puis Paris, Caen, Saint-Lô et la Bretagne, et vers le Massif centralV. Sébastien Dallot.. Il alimente ainsi des usines travaillant pour l'Allemagne, des lignes ferroviaires importantes pour le transport militaire comme celle de Paris à Toulouse, et une partie de l'agglomération parisienne, pour laquelle l'électricité est pendant la guerre la seule source importante de chauffageV. Jean-Paul Thibaudeau, ..

Les moyens de défense allemands Dans un premier temps, le barrage ne parait pas menacé. Il est situé dans la partie de la France dite libre, loin des zones d'intervention des premiers raids alliés, et la Résistance ne s'est pas encore organisée.

Le premier sabotage à la sortie du barrage, le par André Chauvat, met les Allemands en alerte. Le , c'est-à-dire dès l'occupation de la zone libre, un détachement de pionniers allemands d'Electrica venu de Bordeaux prend le contrôle technique des installationsLes Allemands vont exploiter aussi les barrages secondaires, en aval de la Creuse, de la Roche-aux-Moines et de la Roche-bât-l'Aigue.. En 1943, le barrage est mis par les Allemands sous leur garde directe. Le , un bataillon de la Luftwaffe, comprenant une compagnie de la Flak (artillerie antiaérienne), une section du génie et une compagnie d'aérostats s'installe et des batteries et des fortins en béton sont mis en place autour du barrage. Les moyens sont considérables : de DCA, chacune de , , , . Le nombre de ballons augmente ensuite jusqu'à 32. En , il y a de et .

En , l'artillerie reste en place mais les moyens en personnel sont réduits aux desservant les batteries et les ballons. La garde du barrage est confiée le au Premier régiment de France qui y affecte commandés par le capitaine Calvel. Aux alentours, la protection du barrage est assurée par le GMR d'Argenton-sur-Creuse, un détachement du Premier régiment de France stationné à Vaussujean et les brigades de gendarmerie de la région.

Les actions de la Résistance Les Alliés sont tout aussi conscients de l'importance stratégique du barrage. Dans un premier temps, le SOE (section F) anglais, actif dans l'Indre dès 1941, souhaite faire sauter le barrage. Les Résistants s'y opposent, pour conserver l'outil de production et éviter en cas de rupture soudaine du barrage la destruction des agglomérations en aval sur la Creuse, comme Argenton-sur-Creuse. Ils s'engagent en revanche à procéder à des destructions répétées des lignes de distribution. Du fait de l'interconnexion du réseau qui permet de dévier à la demande le transport du courant, il est important de saboter en premier lieu les lignes à la sortie de l'usine du barrage.

Le premier sabotage est effectué le par un Résistant d'Argenton, André Chauvat, qui fait sauter trois pylônes à Orsennes. Un groupe de sabotage de l'Armée secrète est mis en place sous le commandement des lieutenants Camille Toussaints et André Gautron. Les sabotages se poursuivent en grand nombre pendant toute l'OccupationCes actions de sabotage sont répertoriées et décrites dans l'étude de Jean-Paul Thibaudeau ; voir aussi l'ouvrage de Georgette Guéguen-Dreyfus.. Le , la Résistance fait sauter les lignes alimentant les voies ferrées puis, le 5, les camions venus pour la remise en état. Le même , un artificier du groupe ArmadaGroupe SOE composé de quatre Français, guidé par les Résistants, fait sauter à lui seul quatre pylônes, dont un sur une ligne de , un autre le lendemain et trois le surlendemainTémoignage de Robert Duris, Jean-Paul Thibaudeau, .

La Résistance s'attaque aussi aux installations du barrage. Dans la nuit du , Paul Vallaud qui travaille au barrage fait sauter les deux transformateurs alimentant la ligne de vers SaumurV. son témoignage dans l'ouvrage de Georgette Guéguen-Dreyfus.. Pour éviter la destruction des pylônes de la ligne alimentant le Massif Central, les Allemands, au début de 1944, en isolent 300 par des mines antipersonnelJean-Paul Thibaudeau, . Les actions de la Résistance se poursuivent. Ainsi, au début de , un grand pylône d'angle de de hauteur, alimentant une ligne de , s'écroule sur trois autres, coupant l'alimentation de la voie ferrée Orléans-Limoges et l'arrivée du courant produit par le barrage de la Roche-aux-MoinesGeorgette Guéguen-Dreyfus, témoignage de Robert Duris. En mars, ce sont qui sont détruits en une seule opération par une petite équipe qui comprend Georges Amichaud, un Résistant de 16 ans.

À partir du débarquement allié en Normandie, les actions se multiplient. La Résistance est devenue puissante autour du barrage : elle comprend sous les ordres directs du colonel Roland DespainsJean-Paul Thibaudeau, qui commande les FTP de la région Indre-Est. Elle s'infiltre dans le personnel français qui travaille dans le barrage. L'évacuation attendue des Allemands fait désormais craindre qu'ils ne détruisent le barrage à leur départ. Le lieutenant Joël, agent anglais du SOE, et le colonel Despains prennent un ensemble de dispositions. Roland Despains place des hommes en civil dans les installations, particulièrement dans l'usine électrique, pour prévenir des minages allemands. Les routes et cheminements qui entourent le barrage sont contrôlés. Joël entre en contact avec le colonel Ségur qui remplace le général BerlonC'est en venant inspecter le dispositif du Premier régiment de France à Éguzon que le général Berlon, son commandant, est fait prisonnier par la Résistance le . à la tête du Premier régiment de France, pour tenter d'obtenir la neutralité des soldats français.

La libération du barrage Au début d', il y a deux objectifs stratégiques clairement définis pour les Français et les Alliés : sauver de la destruction le barrage et ses installations et être en mesure à la libération du barrage de rétablir la distribution au plus vite. Les Alliés envoient<ref>À la demande du commando Jedburgh Hugh (Commandant Louis L'Helgouach ("Franc") parachutée dans l'Indre dans la nuit du 5 au ; v. Yann Ladadec, "Actions spéciales et transmissions, les opérations de l'été en France", Revue historique des armées, , , 2008.</ref> un commando de de l' (OSS) américain (commando Patrick)V. la liste des membres de Patrick et le récit détaillé de la mission, par Ellswoth Johnson, sur le site "Operations Group" de l'OSS. pour neutraliser les Allemands. Le colonel Despains réceptionne ainsi dans la nuit du 14 au puis la nuit suivante avec leur chef, le lieutenant-colonel Serge ObolenskyLe prince russe Serguei Platonovitch Obolensky (1890-1978), époux d'une fille du tsar Nicolas II, a servi pendant la Seconde Guerre mondiale dans l'OSS., largués par cinq Liberators. Les colonels Obolensky et Despains contactent le capitaine Calvel qui leur affirme qu'il a les mêmes objectifs qu'eux. Le , le commando et les Résistants achèvent leurs préparatifs pour donner l'assaut le lendemainV. Daniel Paquet, Ma Résistance, chapitre "L'importance stratégique du barrage d'Éguzon", , Points d'Ænrzage et Cercle d'Histoire d'Argenton, 2016, 215 p . mais le 18 au matin les Allemands évacuent le barrage et se regroupent à faible distance en un convoi de et de commandement. Faute de moyens de combat terrestre suffisants, les éléments de la Luftwaffe savent qu'ils ne sont pas en mesure de franchir les barrages des Résistants. Le lendemain , une colonne allemande d'infanterie fortement armée vient de Châteauroux pour les secourirDaniel Paquet, Ma Résistance, , 215 p., Éditions Points d'Æncrage et Cercle d'Histoire d'Argenton, 2016 .. La Résistance préfère lever ses barragesJean-Paul Thibaudeau, et, après la retraite des Allemands, rétablit son périmètre de défense pour empêcher tout éventuel retour. Le , Éguzon fête sa libération dans la liesse, population, Résistants et Américains réunisLe colonel Obolensky et les parachutistes américains défilent le à Argenton-sur-Creuse où la population leur réserve un accueil enthousiaste : ville pavoisée aux couleurs américaines, revue militaire, discours, ovations, hymne américain chanté par les enfants des écoles ; il en sera de même le lendemain à Châteauroux ; v. Pierre Brunaud, Argenton-sur-Creuse dans la guerre, .. Aucun dispositif de minage n'est trouvé. Le barrage est mis sous la garde des FTP et des éléments du Premier régiment de France qui se sont entre-temps ralliésCes éléments du Premier régiment de France vont rejoindre la brigade Charles Martel du colonel Chomel (ORA), où ils seront le noyau du de cuirassiers, reconstitué le , sous les ordres de Calvel, promu commandant. Ils participeront ensuite aux combats ayant entrainé la reddition de la colonne Elster et celle de la poche de Saint-Nazaire.. Les travaux de remise en exploitation commencent aussitôt. Les deux objectifs stratégiques ont pu ainsi être atteints sans combatsSur la libération du barrage, voir notamment le reportage de Georgette Guéguen Dreyfus dans son livre, d'après les rapports militaires du colonel Despains, récit repris par Jean-Paul Thibaudeau, ..

Notes et références

Sources Jean-Paul Thibaudeau et Daniel Paquet, "Le barrage d'Éguzon, un enjeu stratégique (1941-1944)", Bulletin de l'ASPHARESD, , , 2005 Serge Obolensky, Un homme dans son temps, les mémoires de Serge Obolensky (en), 433 p., McDowell, New-York, 1958 Georgette Guéguen-Dreyfus, Résistance Indre et vallée du Cher, préface de Roland Despains, Éditions Sociales, 1972, puis ANACR, Châteauroux, 1984 Sébastien Dallot, L’Indre sous l'occupation allemande (1940-1944), 346 p., de Borée, Clermont-Ferrand, 2001 . Jean-Paul Gires, Le commando OSS américain du prince Obolensky et la Résistance en Berry, 173 p. Alice Lyner, 2020 . John W. Shawer, "Operational Group-Patrick", chapitre 6, , in Office of the Strategic Services, Operational Groups in France During World War II, july-october 1944'', Master of Military Art and Science, Faculty of the US Army, Fort Leavenworth, Kansas, 1993

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