Boni & Liveright (B&L, The Modern Library) est une maison d'édition nord-américaine créée en 1917 à New York par Albert Boni et Horace Liveright et disparue en 1933. Son catalogue est resté célèbre et caractéristique d'une époque, il reflète un esprit d'ouverture aux nouveaux courants littéraires et se heurta au puritanisme.
Historiquement, elle est à l'origine du premier fonds éditorial de Random House.
Parcours vignette|redresse|Première marque d'éditeur utilisée dès 1917. vignette|redresse|Deuxième marque utilisée dès 1920. vignette|redresse|Publicité (1918) pour un essai de Léon Trotski. vignette|redresse|Publicité (1918) pour L'Enfer de Barbusse. vignette|redresse| Extrait du catalogue (1922). Au cours de ses seize années d'existence, Boni & Liveright changea plusieurs fois de nom : The Modern Library B&L dès 1917, Horace Liveright, Inc. en 1928, puis Liveright, Inc. en 1931. Elle publia plus de titresCharles Egleston, Dictionary of Literary Biography: The House of Boni & Liveright 1917-1933. A Documentary Volume, Gale, 2004, ..
Avant sa faillite en 1933 (lors de la grande crise économique, cette année marquant surtout pour l'entreprise la mort d'Horace Liveright) la maison Boni & Liveright devint célèbre pour son flair éditorial, son agressivité économique, son utilisation sans scrupules de la publicité et ses nombreux défis aux conventions morales de l'époque ainsi qu'aux lois et réglementations américaines relative à la morale publiqueIl n'existe pas à cette époque aux États-Unis de loi fédérale susceptible d'interdire une publication du fait du First Amendment et du Freedom of Speech, mais seulement des cadres réglementaires locaux dits d’exception qui s'appuient sur la notion (très floue) de reasonable person (« l'homme moyen sensuel » [sic], syntagme libellé par euphémisme en français, concept juridique et moral proche de ce que l'on appelait l'« honnête homme », le bon père de famille, etc.) issue de la jurisprudence débattue par la Cour suprême américaine. Cette notion et ses corollaires (obscenity, etc.) permirent par exemple en 1933 à l’État de New York de statuer sur le caractère obscène ou non du roman Ulysses de James Joyce..
Précurseur, cet éditeur a été le premier à publier aux États-Unis des auteurs comme : William Faulkner, Ernest Hemingway, Sigmund Freud, E.E. Cummings, Jean Toomer, Hart Crane, Lewis Mumford, Anita Loos, S. J. Perelman. L'un des éditeurs attitrés de Theodore Dreiser et de Sherwood Anderson pendant les années 1920, cette maison publia également The Waste Land (La Terre vaine, 1922) de T.S. Eliot, un poème de 433 vers complété pour la circonstance par l'auteur de nombreuses notes , My Life d'Isadora Duncan, Miss Lonelyhearts (1933) de Nathanael West, Ryder (1928) de Djuna Barnes, Personae d'Ezra Pound, Ten Days That Shook the World (Dix jours qui ébranlèrent le monde, 1919) du journaliste communiste militant John Reed, The Book of the Damned de Charles Fort, Marriage and Morals de Bertrand Russell, ainsi que les pièces d'Eugene O'Neill.
Dès 1917, elle lance la collection The Modern Library, qui s’était spécialisée dans la réédition d'auteurs contemporains à succès en format de pocheLa collection « Modern Library 100 Best Novels » comprend entre autres : Ulysse de James Joyce ; The Great Gatsby de F. Scott Fitzgerald ; A Portrait of the Artist as a Young Man de James Joyce ; Lolita de Vladimir Nabokov ; Brave New World d'Aldous Huxley ; The Sound and the Fury de William Faulkner ; Catch-22 de Joseph Heller ; Darkness at Noon d'Arthur Koestler ; Sons and Lovers de D. H. Lawrence ; The Grapes of Wrath de John Steinbeck..., collection qui survécut à la faillite de 1933 et fut à l'origine de Random House en 1927. Le succès de cette collection, dont l'attrait tenait, selon Jay Satterfield, tant à la modicité de son prix qu'à l'intérêt de son catalogue, constitue, selon cet auteur, un évènement charnière non seulement dans l'histoire de l'édition américaine, mais aussi dans celle de la culture américaine.
En 1918, Boni & Liveright lança une autre collection, The Penguin Series, visant, selon l'éditeur, à regrouper , de petit format mais de prix plus élevé, la première parution de la série étant Gabrielle de Bergerac d'Henry James Notice du catalogue général, University of Torento Libraries..
Dans sa biographie d'Horace Liveright intitulée Firebrand, l'écrivain Tom Dardis remarque que : « The most magnificent yet messy publishing firm this century has seen » (In: T. Dardis, Firebrand: The Life of Horace Liveright (1995), Random House, )..
Les débuts de B&L et de la Modern Library vignette|redresse|Tout proche de Greenwich Village, Washington Square Park est à cette époque un lieu de réunion pour l'intelligentsia new-yorkaise.
En 1917, Horace Liveright, un jeune Juif américain qui possédait l'expérience de la vente et avait épousé Lucile Elsas, fille de l'un des fondateurs de l'International Paper Company« Liveright aurait profité de l'appui financier de son beau-père pour se lancer dans l'édition...» Terry Teachout, "Huckster and Publisher", in New York Times, 16 July 1995., et Albert Boni, un libraire de Greenwich Village qui avait publié des rééditions en format poche et très bon marché d'auteurs classiquesTels que Samuel Butler, Henrik Ibsen, Friedrich Nietzsche, George Bernard Shaw, August Strindberg et Oscar Wilde, décident de s'associer pour fonder The Modern Library of the World's Best Books (La Librairie Moderne des Meilleurs Livres du Monde)Charles Egleston, Dictionary of Literary Biography: The House of Boni & Liveright 1917-1933. A Documentary Volume, 2004, Gale, SA, ). Les douze premiers ouvrages sont publiés en . Albert Boni quitte la société en , pour cause de désaccord avec Horace Liveright, qui était plus intéressé par la publication d'auteurs américains contemporains que par des rééditions.
Le catalogue réunissait des titres connus et d'autres impossibles à trouver en Amérique. Vendus 60 cents pièce, ces petits volumes recouverts d'une couverture imitant le parchemin « ...reflected the avant-garde influence of Albert Boni's Washington Square book-borrowing friends: Wilde, The Picture of Dorian Gray; Strindberg, Married; Kipling, Soldiers Three; Stevenson, Treasure Island; Wells, The War in the Air; Ibsen, A Doll's House, The Enemy of the People, and Ghosts; Anatole France, "The Red Lily"" [i.e. Le Lys rouge] ; Maupassant, Mademoiselle Fifi, and Other Stories; Nietzsche, Thus Spoke Zarathustra; Dostoyevsky, Poor People; Maeterlinck, A Miracle of Saint Anthony; and Schopenhauer, Studies in Pessimism. » (d'apr. Walker Gilmer, Horace Liveright Publisher of the Twenties, David Lewis Publisher, New York, 1970, .
Le succès fut immédiat, et B&L vit accroître son catalogue, qui compta bientôt trente-six nouveaux titres avant la fin de l'année 1917. Ce catalogue de valeurs sûres, la pierre angulaire de B&L, l'autorisa à prendre des risques en publiant des livres moins connus ou à la réputation plus sulfureuse. La clientèle de B&L, ainsi que celle d'autres jeunes éditeurs de l'époque comme Alfred A. Knopf, résidait surtout sur la Côte Est et en Californie.
En même temps que B&L, Liveright et Boni avaient créé une collection appelée The Modern Library qui publiait des œuvres d'auteurs européens modernes sous forme de livres bon marché – alors que B&L publiait surtout des livres d'écrivains américains contemporainsCf. citant deux références pertinentes : "About Modern Library" et "Notable New Yorkers: Bennett Cerf.".
Concept relativement nouveau à l'époque, le format poche développé par B&L eut un franc succès, et The Modern Library s'avéra rentable, cependant que B&L elle-même se réservait plutôt la publication d'ouvrages qui présentaient un risque financier. Quand, erreur tactique majeure, B&L se sépara de The Modern Library, qui fut revendue en 1925 à Bennett Cerf, un collaborateur de Liveright, la perte de revenus réguliers qui s'ensuivit eut, au début des années 1930, alors que la grande crise économique s'installait, un effet désastreux sur les finances de la société.
Horace Liveright et le modernisme vignette|redresse| Photo d'Ezra Pound sur son passeport américain de 1920. L'origine de cette entreprise remonte aux années 1910, quand (1892-1981) « Albert Boni, Publisher, Dies; Founder of Boni & Liveright », The New York Times, du 1 août 1981, en ligne. et son frère Charles (1894-1969) ouvrent la librairie Washington Square Bookshop qui devient rapidement le rendez-vous d'artistes, écrivains, poètes du Greenwich Village. Les frères Boni lancent dans la foulée la « Little Leather Library » qui édite des classiques en format de poche avec une couverture imitation cuir. Entre 1913 et 1914, il publie la revue littéraire The Glebe codirigée par Man Ray, et lancent des poètes imagistes. Le Washington Square Bookshop, installé MacDougall Street, est revendu en 1915 à Frank Shay. Le , Albert Boni et Horace Liveright, aidé par l'argent du beau-père de ce dernier, lancent les éditions Boni & Livelight « The Shop: The Greenwich Village Bookshop Door », Harry Ransom Center, University of Texas at Austin]..
Un an et demi seulement après avoir cofondé B&L, Albert Boni s'éloigne de la firme (il y garde des parts), non sans avoir créé entretemps la collection « Modern Library of the World's Best Classics » avec Thomas Seltzer. Resté seul aux commandes, Liveright poursuit la politique éditoriale progressiste inaugurée par Boni et publie des textes d'avant-garde.
En 1917, Alfred Knopf, un concurrent de B&L dans ce même courant d'idées, le modernisme, avait publié une œuvre d'Ezra Pound, Lustra, composition semi-érotique qui était passée inaperçue lors de sa première publication à Londres en 1916 (et pour cause, l'édition était semi-clandestine, sous tirage privé). En 1918, B&L offre à Pound de publier son Instigations, puis son recueil de poésie Poems: 1918-1921 (l'éditeur inclut la date dans le titre, jugeant le procédé attractif). Puis B&L engage Pound comme traducteur et l'envoie comme scout (à savoir, « dénicheur de talents et d’œuvres nouvelles ») en EuropeTom Dardis, Firebrand: The Life of Horace Liveright, 1995, Random House, NY, ..
Pound incita ses amis (dont T.S. Eliot et James Joyce) à confier leurs nouveaux écrits à Horace Liveright, qui selon les propres mots de Pound est « la perle des éditeurs »« A pearl among publishers... », supra Tom Dardis (1995), .. B&L publie le poème The Waste Land (La Terre vaine) d'Eliott en 1922, mais jette l'éponge en ce qui concerne Ulysse de James Joyce : le scandale accompagnant l’œuvre, qui vient juste d'être interdite pour « obscénité », est trop grandC'est Bennet Cerf, qui, à la tête de Random House, finira par publier Ulysses aux États-Unis, en 1934. Les exemplaires qu'Hemingway cherchera à introduire auparavant aux États-Unis depuis Paris seront saisis à la frontière.. En 1925, B&L publie Personae d'Ezra Pound.
Malgré le risque commercial que cela entraînait pour elle, B&L publia de jeunes talents inconnus, qui plus tard furent considérés comme des maîtres : E. E. Cummings, Hart Crane, Jean Toomer, HemingwayHemingway qui, peu reconnaissant, et alors qu'il rejetait aussi ses mentors que furent Sherwood Anderson et Gertrude Stein, rompra son contrat avec B&L en lui envoyant un écrit de moindre qualité : The Torrents of Spring.. Quant aux deux nouvelles de Faulkner (Soldier's Pay et Mosquitoes), bien qu'elles soient considérées par les exégètes comme des œuvres mineures, elles utilisaient déjà, à l'instar de Joyce, la technique du « stream of conscousness ».