Chemins de terre est le cinquième album original d'Alan Stivell et son quatrième album studio, paru en avril 1973 et produit par Franck Giboni. L'album est renommé From Celtic Roots… au Royaume-Uni et en Australie et Celtic Rock ou Attention! en AllemagneDiscogs.com. Il est réédité en CD en 1994 par les Disques Dreyfus.
L'album marque le décollage d'une « musique nouvelle », « en continuité du reste, mais détaché, improvisé, créé », après plusieurs étapes : l'enracinement, le folk-song celtique (Reflets) puis la pop'music celtique (À l'Olympia) et l'aboutissement du rock celtique. Alan Stivell reprendra cette démarche dans les albums suivants jusqu'au nouvel aboutissement que représentera en 1979 sa Symphonie celtique.
Présentation de l'album Note d'intention D'abord, être le plus intensément possible. M'exprimer le plus totalement, le plus sincèrement possible. D'où, obligatoirement mes racines (celtiques), mon époque (électronique), mes références (classiques, américaines, orientales…). Naissance d'une musique européenne, équivalente à la rock-music américaine, une musique vraiment populaire, ne cherchant pas la facilité, croyant à la dignité des hommes. Ensuite, faire le monde nouveau, chanter la Bretagne embryonnaire des travailleurs et des coopératives, des villes sous-marines, des cités de verre et de granit, d'acier, de marées, de pain. Reprendre les chemins de terre avant de s'embarquer pour les îles.
Enregistrement thumb|L'entrée du château d'Hérouville (Val-d'Oise), vers le début du L'enregistrement est réalisé au château d'Hérouville par l'ingénieur du son Dominique Blanc-Francard. La gentilhommière avait été transformée en studio d'enregistrement à la fin des années 1960 par son propriétaire, le compositeur Michel Magne, un studio où de nombreux artistes se sont succédé. En plus de l'hébergement, il offre un cadre reposant et divertissant avec tennis et piscine. À l'époque où Stivell enregistre, vinrent aussi Pink Floyd, Elton John, Rod Stewart, Cat Stevens, Magma, Claude Nougaro, T-Rex, Gong, Pierre Vassiliu, Salvatore Adamo…
Parutions et réception L'album paraît en chez Fontana, distribué par Phonogram. En même temps, il sort en Allemagne à la fois sous les noms Celtic Rock chez Vertigo et Attention! chez Fontana. Il est distribué sous le nom From Celtic Roots... au Royaume-Uni par Fontana et en Australie par Philips. Enfin, il sort en Italie en 1974 chez Fontana. En France, il reste pendant 24 semaines dans le « Top albums » et occupe la première place pendant quatre semainesinfodisc.fr. En 1994, il est remasterisé par Keltia III et distribué en CD par les Disques Dreyfus.
Chemins de terre devient très rapidement disque d'or et est désigné « disque de l'année » par la célèbre revue musicale anglaise Melody Maker qui titre : « The conquerer cometh »C. Irwin, « The conquerer cometh! (Stivell) », Melody Maker n°68, décembre 1973, p. 65. À l'époque, exemplaires de la revue étaient vendus chaque semaine. Le journaliste en avait fait la chronique le Dallas, Karl, « Stivell's Celtic rock », Melody Maker, 9 juin 1973. Le journaliste Jacques Vassal, spécialiste de la musique moderne, écrit à propos de l'album : . Preuve de ce rapprochement, il effectue la même année une tournée en Grande-Bretagne en première partie de Steeleye Span.
Le septembre, faisant la couverture du magazine Télérama, il est écrit dans l'article signé Jacques Marquis : Jacques Marquis, « Alan Stivell et le chant des celtes », Télérama, n°1233, septembre 1973. Il poursuit l'engouement engagé pour les musiques de Bretagne et des pays celtiques en phases avec leur époque« Alan Stivell. "Les jeunes bretons ont trouvé dans ma musique aussi bien leur époque que leur origine" », Ouest-France, 3 mai 1973, tout en cherchant à instaurer une prise de conscience, tant au niveau du passé que du futur (Brezhoneg 'Raok)Alain Cabon, « Alan Stivell. "La raison d’être de la culture bretonne est d'apporter quelque chose au monde entier" », Ouest-France, 28 août 1973.
Les Anglo-saxons sont très réceptifs au répertoire du harpiste. La chanteuse Kate Bush avoue sa fascination pour la musique de Stivell en entendant pour la première fois ce disque, qu'elle découvre par hasard chez son frère : déclare-t-elle sur la BBC en 1980. À la télévision, après avoir diffusé The King of the Fairies pour la première publicité du pâté Hénaff en 1972, la régie française de publicité utilise des musiques de l'album, celle de Ian Morrisson Reel pour les artichauts bretons Prince de Bretagne.
Tournée européenne
Caractéristiques artistiques
Analyse musicale vignette|Stivell au chant et à la harpe en 2016 La première moitié est consacrée à la musique folklorique d'Outre-Manche, à savoir : airs irlandais dans la plaintive mélodie She moved through the fair ainsi que dans Susy Mac Guire, « histoire d'un chagrin d'amour noyé dans l'alcool » où domine le dulcimer de Gabriel Yacoub ; airs gallois avec une comptine enfantine, Cain y Melinydd ; airs écossais dans une féérie, Oidhche Mhaith, et dans une émanation du rock, Ian Morisson Reel, où l'on assiste au rythme effréné du reel (« danse de toute l'Europe nordique »)Marielle Rispail, Langues maternelles : contacts, variations et enseignement : Le cas de la langue amazighe, L'Harmattan, 2005, 344 p. « Un rôle didactique », p.142, entre guitare électrique, batterie et cornemuse qui se lancent la réplique. La seconde moitié revient aux chants bretons du terroir, revus en versions nouvelles. Ils ont été choisis parmi les célèbres traditionnels : Marv eo ma mestrez (La mort de ma bien-aimée), mélodie d'une poignante tristesse chantée a cappella avec une grande sobriété d'expression par Alan Stivell, An hini a garan (Celle que j'aime est partie pour gagner son pain, dans un pays lointain), chanson d'amour du pays vannetais, un An-dro également vannetais, Metig, dañs fisel de la Montagne qui a contribué à la renommée des Sœurs Goadec, Kimiad enfin, sur le thème éternel du départ des conscrits. Ici encore, Alan Stivell propose une de ses compositions, Brezhoneg 'Raok où, sur une musique rock énergique faisant entrer en lice tous les instruments, il rend un vibrant hommage à la langue bretonne, afin de montrer l'importance de sa sauvegarde. L'universitaire en sociolinguistique Marielle Rispail considère dans son ouvrage qu'« il faut lire dans cette construction que l'affirmation identitaire, la nécessaire vie de la langue, n'excluent pas l'accueil de l'autre. »
Description des titres thumb| Gabriel Yacoub ouvre l'album au son du dulcimer, instrument proche des cithares. Susy Mac Guire Ballade traditionnelle irlandaise, Siobhán Ní Dhuibhir en gaélique, raconte un chagrin d'amour noyé dans l'alcoolParoles et commentaires de Siubhan Ni Dhuibir, thesession.org. Ouverte par le dulcimer de Gabriel Yacoub, elle est interprétée de manière grave, presque tragique, telle qu'une gwerz bretonne, renforcée par la répétition du thème musical, et s'achève avec la guitare de Dan Ar Braz.
Ian Morrisson Reel Reel, danse traditionnelle écossaise, connu sous le titre John Morrison of Assynt House, transformé en rock celtiqueIan Morrisson Reel, Forum d'Alan Stivell, 5 septembre 2012. Le son du fiddle (violon irlandais) de Werneer est vite rejoint par la batterie de Santangelli et la cornemuse de Stivell qui se montre au premier plan, sans oublier les interventions solo de Dan Ar Braz avec sa guitare électrique par-dessus le thème musical.
She Moved Through the Fair (« Elle s'est faufilée dans la foire ») Ballade irlandaise mélancolique qui existe depuis l'époque médiévale à propos d'une amoureuse disparue, alors qu'ils prévoyaient de se marierShe Moved Through the Fair (paroles et traduction de la version de Josh Groban), lacoccinelle.net. Le sens du récit est comparable à certaines complaintes bretonnes : deux promis se heurtent à l'opprobre sociale du fait de leurs conditions différentes et malgré le consentement des parents. Stivell commente sur le disque : « Et la plainte s'enroula sur elle-même comme la queue d'un saumon, comme la vague avant de se perdre dans l'immensité, comme la gerbe de feu qui s'écrase sur l'Irlande. »Page 2 du livret de la réédition CD de l'album Elle s'ouvre sur les arpèges de la harpe et le bourdon de la cornemuse irlandaise jouées par Alan Stivell et se termine au rythme des tablas indiens qui lui confèrent une ouverture world music.
Cân y melinydd (« Chant du meunier ») Court interlude issu d'une comptine galloise, « que les enfants chantent en dansant dans les champs de poireaux », le poireau étant par ailleurs l'un des symboles galloisCân y melinydd (Chanson traditionnelle, Pays de Galles), paroles et traduction, mamalisa.com : « Alan Stivell qui en a enregistré une partie dans Chemin de terre dit que les enfants gallois la chantaient dans les champs de poireaux, voilà pourquoi elle est là ! ». Le gallois se rapproche du breton : Mae genni ebol melyn (en breton Mañ ganin un ebeul melen) / Yn codi pedair oed (O kaout pevar bloaz'oad) / A phedair pedol arian (Ha peder bot arc'hant) / O dan e pedwar troed (E dan e pevar troad)Lexique linguistique « habituel » d'Alan Stivell, langues mises en parallèles sur la pochette, sans en donner la traduction en français.. Les cuillers de Marie Yacoub, comme le banjo de Gabriel Yacoub et le fiddle, lui donnent un côté très joyeux et folkChemins de Terre, chronique sur le site Forces Parallèles, 15 avril 2010.
Oidhche mhaith (« Bonne nuit ») : Ballade traditionnelle en gaélique écossais A Celebration of the Winter Solstice : Oidhche Mhath Leibh, paroles et traduction en anglais, earthspirit.org que Stivell présente ainsi : . Stivell est d'abord seul à la harpe, puis rejoint par l'orgue et par les sœurs de René Werneer sur les refrains, pour une atmosphère apaisante et spirituelle. vignette|La guitare de Dan Ar Braz alterne entre douceur sentimentale et force contestataire
An dro nevez (« Nouvel an dro ») : Danse bretonne an-dro menée par la bombarde et le fiddle, soutenus par la batterie, la guitare électrique et le banjo.
Maro e ma mestrez (« La mort de ma bien-aimée ») : Gwerz (complainte) bretonne ouvrant la seconde partie, d'abord chantée a cappella, « avec une maîtrise étonnante » souligne Jacques VassalJacques Vassal, La nouvelle chanson bretonne, 1973, p.119, puis accompagnée à la fin par l'orgue et la guitare électrique dans les lointains tragiques ; le narrateur, accablé de chagrin par la mort de celle qu'il aimait, erre près de la fontaine et de son jardin en se demandant comment il pourrait la rejoindre à son tourPierre Quintel, Paroles de Marv eo ma mestrez, issues du recueil "Kanomp Uhel".
Brezhoneg 'Raok (« En avant la langue bretonne ») : Seule composition de l'album, cet appel très rock électrique est une sorte de manifeste écrit par Stivell affirmant : « Sans langue bretonne, pas de Bretagne / Sans langue bretonne, ne parlons plus de la Bretagne ». Ce refrain marquant est devenu une sorte d'hymne fort, surtout quand il est repris en chœurs à la fin avec Alan Stivell et Dan Ar Braz en tête ; « un titre fondateur et un jeu de mots mêlant rock et breton »Tangi Kermarec, « 30 ans de rock en breton », ArMen, , .
An hini a garan (« Celle que j'aime ») : Chant traditionnel breton, sur une mélodie vannetaise, dans lequel le narrateur déplore l'exil de celle qu'il aime depuis toujours, partie travailler au loinCh. Souchon, An hini a garan (paroles et traduction en français), 2007. Thème ô combien riche de l'émigration bretonne, chanson reprise par la suite à de multiples reprises, ici interprétée de manière vive, avec une prédominance de la harpe et de la flûte irlandaise.