Trema'n Inis (Vers l'île) est le huitième album original d'Alan Stivell et son sixième album studio, paru en 1976. L'album est dédié aux poètes bretons et plus intimement à son père récemment décédé. La mise en musique de poèmes par Alan Stivell, seul ou avec son père Jord sur deux morceaux et Dan Ar Braz sur un titre, contribue à faire connaitre ces textes renforcés par le pouvoir de communication de la musique.
Ils traitent de choses très différentes mais qui sont autant d'aspects de la vie quotidienne : historiques avec Per Denez, politiques avec l'extrait de Hommes liges des talus en transe de Paol Keineg, philosophiques voir mystiques avec Gwernig, Kerverzhiou, Glanndour et Sohier pour se terminer par la révolte sociale de Yann-Ber Piriou.
Démarche personnelle, culturelle et artistique thumb|upright|Nef de l'église Saint-Pierre-et-Saint-Paul de Langonnet où a été pris en photo Alan avec sa harpe pour la pochette. J'ai enregistré ce disque en hommage à mon regretté père Georges Cochevelou, à qui les Bretons doivent la renaissance de la harpe celtique ; cette résurrection est bien plus profonde que celle d'un simple instrument de musique. Deux morceaux de ce disque sont de sa composition et interprétés sur la harpe qui fut son prototype et qui est mon seul trésor. J'ai dédié ce disque à quelques-uns des grands poètes bretons de la précédente et de l'actuelle génération. Ayant réussi à atteindre une certaine popularité, celle-ci doit maintenant servir la deuxième étape de notre révolution culturelle, soutenir la prise de conscience, aider notre peuple à se connaître plus profondément, et à le faire rayonner dans ses expressions multiples, dans la mesure du possible, sans attendre la libération politique. Il ne faudrait pas juger ces poèmes sur les traductions littérales qui ont été faites uniquement pour vous donner une idée de leur signification et non de leur intérêt artistique. Cependant, sans parler breton, il vous est possible de l'apprécier partiellement, mais directement, ne serait-ce que par la musicalité des textes.
Alan Stivell tente une nouvelle expérience, prêter sa voix et sa musique à la poésie, selon Erwan Le Tallec. Stivell le confirme et déclare dans en 1979 : .
L'album est consacré à des poètes bretons différents, aussi bien sur le plan humain que sur le plan intellectuel ou purement littéraire : Youenn Gwernig, Paol Keineg, Per Denez, Yann Sohier, Y.B. Piriou, G.B. Kerverzhiou et Maodez Glandour. Erwan Le Tallec, Discographie commentée, Paroles et Musiques , février 1983 Le « grand moment » de l'album est sans doute son interprétation du poème Hommes liges des talus en transe de Paol Keineg.
Dans le livre Racines interdites, paru en 1979, Alan Stivell signalait : Plus loin il précise :
Parutions de l'album et réception Trema'n inis paraît fin 1976, à nouveau sous le label Keltia III de l'artiste, et distribué au départ par Phonogram. CBS (futur Sony) reprend la distribution quelques années plus tard. Dreyfus l'édite en CD dans les années 1990. En 1976 sort également le 45 tours Gwriziad difennet (« Racines interdites »), annonçant l'album 'Raok dilestra : Avant d'accoster qui sort l'année suivante, une continuité entre le cap vers l'île et l'accostage du bateau à la côte, avant le retour sur la terre ferme (à Langonnet) et sa musique plus habituelle. Le disque paraît en pleine grève des artistes, qui dure plusieurs semaines : « Je ne fais aucune promotion, Trema'n inis passe en grande partie inaperçu ».
Dans son livre Racines interdites, Stivell se rend compte qu'il a élargi le lectorat des poètes qu'il a choisi : Pour Gérard Simon, dans son livre consacré au harpiste, . Il prouve qu'il reste animé par la même ferveur : Jacques Vassal, dans le journal Rock & Folk, considère que c'est Alan Stivell ou l'itinéraire d'un harper hero…,
En 1977, dans le magazine Best numéro 102, une analyse situe l'album dans la démarche cyclique et globale de l'artiste :
La chanteuse harpiste Cécile Corbel déclare avoir écouté l'album en boucleHervé Bellec (photog. Xavier Dubois), « Un bout de chemin… avec Cécile Corbel », ArMen, n°204, janvier-février 2015, .
Caractéristiques artistiques Description des morceaux Stok ouzh an enez (« En vue de l'île ») Ce texte de Youenn Gwernig ouvre l'album. Pour Stivell, la chanson exprime . Dans leur sens premier, les paroles parlent de passagers d'une barque ou d'un bateau voguant vers une île ; « peut-être faudra-t-il débarquer au large / Et l'atteindre à la nage […] et l'île sera nôtre / Peut-être ». Cette île est mystérieuse : il faut l'aborder en silence, les arbres y sont d'un vert inattendu et « sous la mousse bruissent / Des eaux secrètes »Paroles Stok Ouzh An Enez (En Vue De L'île). Plus qu'à l'île Lincoln du roman de Jules Verne, on songe au Farghestan qui attire tant « l'observateur » Aldo dans Le Rivage des Syrtes de Julien Gracq. Mais ce disque étant dédié à la mémoire de son père, on peut aussi songer à la barque des trépassés du cap Sizun, à la tradition du dernier voyage des druides défunts vers leur sépulture à Sein, et à Avalon, où fut emmené le roi Arthur après la bataille de Camlann et où il demeure endormiMarc Rolland, Le roi Arthur : de l'histoire au roman, Editions Jean-Paul Gisserot, 2007, « Arthur vraiment mort ? », p. 61-62. L'île aussi, selon Stivell, du « dépassement de soi et d'un monde plus humain ». Impression de douceur, comme dans le poème de Gwernig lorsqu'il écrit : « berceuse, berceuse ». Le chanteur se fait-il « l'accompagnateur de Georges vers les rivages paisibles d'un au-delà salvateur ? », se demande Laurent Bourdelas dans la biographie. Son interprétation à la harpe cordée métal – la dernière qu'il lui ait conçue – et son chant fluide, qui s'achève par quelques paroles simplement dites, en font un passeur spirituelMusiques celtiques, chronique.
Hommes liges des talus en transe Interprétation et mise en musique du poème de Paol Keineg, initialement publié par Pierre-Jean Oswald en 1969Paol Keineg, Hommes liges des talus en transes : Suivi de Vent de Harlem, P. J. Oswald, 1969, . Stivell explique sa démarche ainsi : Les notes de la harpe, en « cascade », font parfois songer à la pluie salvatrice du début avec l'anaphore « il pleut sur… »Hommes liges des talus en transe sur le site Culture & Celtie, Analyse de Mireille Morel, créatrice du site Harpographie.fr ; la voix du narrateur se fait plus solennelle au moment de l'éveil « Je m'assois sur les talus limpides / Je m'installe sur la fesse des montagnes de laine » puis en position de réflexion « Et à la clarté des couteaux / Je laisse plonger en moi les racines du pain. »Paroles - Hommes Liges Des Talus En Transe, allthelyrics.com En regardant les ellipses de la scansion stivellienne, on découvre qu'il insiste sur la lassitude de l'exil qu'il a lui-même connu ; il se souvient sans doute qu'il a appartenu au groupe des « écoliers ternes et appliqués établissant soudain / Des relations de cause à effet ». Sa déclamation alterne avec le chant (montant parfois haut vers les aigus), s'ouvrant par « plus loin », où la harpe se fait plus puissante, comme pour souligner certains vers et déboucher sur la strophe du silence, « le champ clos du silence », avant de repartir dans l'adresse aux hommes, tandis que la voix se fait plus grave : « hommes / Je vous parle d'un temps… »Première partie de Hommes liges des talus en transe : audio (vers 5 minutes, « le silence » et à 5:13 « Hommes… »). Stivell en dit les phrases et les mots pour lui essentiels, ceux qui disent, par exemple, l'ancienne fraternité et la dépossession d'une patrie entière, selon Laurent Bourdelas. Sur le passage rythmé par le répétitif « au bout de l'océan », il superpose en arrière-plan le « plus loin » déjà chanté, puis il crie son pays comme Keineg : « je te crie pays ! », dans le silence ou le son battu de la harpe, se faisant à son tour porteuse de la voix des autres : « vous tous qui êtes en moi », rappelant ensuite le mal pesant d'accumulation d'images douloureuses jusqu'à l'appel à combattre pour la justice lancé à tous les hommes liges des talus en transe démangés par la liberté (mais Stivell ne dit pas le passage sur les « femmes fraîches »). Les rassemblements doivent accomplir « soudain des révolutions étincelantes à la face du monde » mais participeront aussi à « des émeutes de tendresse » pour donner naissance à « un peuple nouveau »Anne-Marie Kervern-Quefféléant, Le monde des Bretons, Éd. Le Télégramme, 2000, : Texte Hommes liges des talus en transe à partir de « Aujourd'hui je vous le dis un peuple nouveau émerge lentement ». La dernière strophe – celle de l'éveil – est dite intégralement, accompagnée par des accords d'orgue et une nappe de synthé. Suivent deux compositions de son père Georges Cochevelou réalisées pour mettre en musique deux poèmes à la fin des années 1950.
Rinnen XX Cette première composition accompagne le texte « Arcane XX » de Gwilherm Berthou devenu le poète Kerverzhioù (1908-1951)Frañses Favereau, Anthologie de la littérature de langue bretonne au : partie 1919-1944, Skol Vreizh, 2001. L'arcane est le mot désignant la préparation mystérieuse réservée aux adeptes du mouvement néodruidique – l'auteur y appartenait ainsi qu'à la franc-maçonnerie – et, par extension, le mystère, le secret. Roger Caillois ayant écrit depuis que « les poètes sont là pour manifester les arcanes du monde », cela peut valoir ici, où un ange apparaît au poète à qui il demande « de croire au Libérateur […] Il me crait : "Attention ! Je suis là pour vous juger ; du moment qui fuit, de la volonté qui dort, du jour sans valeur vous goûterez la honte !" »Paroles de Rinnen XX. L'interprétation peut être multiple : (r)appel à l'ordre de l'homme trop désinvolte dans sa propre existence ou, dans un contexte plus « breton », avertissement à ceux qui n'en font pas assez. Le chant de Stivell évolue entre douceur et fermeté, dialogue et silenceAudio de Rinnen XX sur youtube.com.
An eur-se zo ken tost d'ar peurbad (« Cette heure si près de l'éternel ») Poème de Maodez Glanndour (Loeiz ar Floc'h, 1909-1986) où il est encore question de mystère : « Ô Vie dans le mystère, toi si proche de l'éternel ! / Ô Paix ! Plus de bruit. » Malgré la nuit, l'hiver, le gel, malgré le brouillard, le sommeil et le silence, demeure une étincelle, « un cyclamen rouge en fleur », une prière – la présence incontestable de l'âme, parfaitement exprimé par le son de la harpe et le chant. Il est évident que ces deux poèmes prennent une signification encore plus particulière après la disparition de Jord Cochevelou :
Negro Song Autre poème publié chez Oswald, du linguiste rennais Per Denez (1921-2011) – plus ou moins un blues breton – mis en musique par Alan Stivell. « Je suis breton / J'ai été esclave » : dès l'ouverture, le poète rappelle que ceux de son peuple ont souvent et longtemps été soldats pour la France, de l'Ancien Régime à Verdun ou l'Indochine ; qu'ils ont – comme les maçons creusois – contribué à construire Paris, qu'ils ont été valets ; qu'ils ont aidé la France à faire subir à d'autres la servitude qu'ils avaient subieTraduction en français des paroles en breton Negro Song, Blog, 19 janvier 2006. L'interprétation de Stivell alterne le grave pour les couplets et l'aigu pour insister sur le vers « J'ai été esclave », « J'ai été soldat » ou « J'ai été valet », répétés trois fois entre les couplets, avec une légère réverbération (delay). La strophe « Et je les ai fait rire / Car j'ai été bouffon » est suivie par un intermède de harpe, à la manière d'une guitare bluesy, qui s'achève sur la répétition de « J'ai été martyr »Chronique de l'album, Forces Parallèles, 11 mai 2010. Stivell prolonge cette approche du texte dans son livre :