Saïd Nursî, né en 1878 à Nurs près d'Hizan (est de l'actuelle Turquie, alors dans l'Empire ottoman) et mort le à Urfa (province de Şanlıurfa), est un théologien sunnite kurde.

Il est l'auteur d'une quinzaine de livres appelée collection Risâle-i Nûr (qui signifie Traités de Lumière), composée d'environ 130 traités.

Biographie

L'« ancien Saïd » Saïd Nursî est né en 1878 (une date entre le et )L'année de sa naissance sur les documents apparaît comme 1295 de l'hégire et 1293 du calendrier Rûmî (système grégorien utilisé en empire ottoman). Ces deux années coïncident entre 5 janvier et 12 mars 1878. à Nurs, un village qui se situe dans la ville de Bitlis, une province située à l’Est de la Turquie.

Il a grandi dans une région conservatrice issue lui-même d’une famille religieuse. Il a commencé ses études à la medersa dans un âge relativement jeune comparé aux différentes villes situées plus à l’est de la Turquie. À partir de neuf ans, il commence par fréquenter les cours de plusieurs imams connus dans la région. Doté d’un caractère ambitieux et obstiné, cela lui a permis de suivre une scolarité religieuse jusqu’à 21 ans. Après avoir terminé ses études, il travaille quelque temps en tant que professeur à Bitlis puis par la suite est rattaché au gouverneur de la ville de Van où il exerce la fonction de conseiller des affaires religieuses.

Après ses études dans les différentes medersas, il se met à s’intéresser aux sciences exactes telles que la chimie et la biologie. Sa rencontre avec les sciences occidentales, lui a valu de prendre une position critique vis-à-vis du système éducatif pratiqué au sein de ces institutions traditionnelles. Bien que reconnaissant l’influence de l’ordre soufi des Nakshibendi (ordre dominant dans cette région à cette époque) dans ses pensées, il a durement critiqué la relation stricte entre les cheikhs et ses disciples. Selon Nursî, les medersas, dominées par les ordres soufis, ne répondaient pas aux besoins de la société musulmane puisque les cheikhs tiraient avantage de ce système, en instrumentalisant la religion pour leurs propres intérêts.

La célèbre phrase de Saïd Nursî, Said Nursi, Emirdağ Lâhikası - Mektup , Istanbul, Nesil Yayinlari, 2002, , a marqué aussi la structure organisationnelle des mouvements nourdjous (en turc nurcu). D’après lui, les traditions soufies qui se basent sur une pensée « imitative » ne pouvaient que jouer un rôle limité dans l’ère de la modernité et du scepticismeYavuz, Hakan, Political Islamic Identity in Turkey, Londres, Oxford University Press, 2003, . Nursî a également souligné la nécessité de réconcilier la foi, la raison, et les conditions modernes : .

Cette critique des tarîqat et la recherche pour une nouvelle forme d’organisation islamique n’étaient pas une particularité de Saïd Nursî. À cette époque, le colonialisme européen et la domination culturelle de l’occident dans le monde musulman ont permis l’apparition de nouveaux activismes islamiques dans les différents pays musulmans. Pour survivre politiquement, socialement, et économiquement dans le monde moderne, les intellectuels musulmans ont lutté pour cultiver les mouvements qui auraient pu transformer la société musulmane par un nouvel encadrement des traditions islamiques dans le contexte moderne. De cette façon, Şerif Mardin, Bediüzzamman... , . Les premiers théoriciens de l'activisme islamique ont eu besoin de légitimer l’organisation sociale et politique moderne en utilisant la langue sacrée de l'islam, en créant de nouveaux concepts islamiques applicables à la modernité occidentale. Selon son autobiographie, le jeune Saïd cherchait aussi un système rationnel privilégiant la pensée analytique dans le cadre de la tradition islamiqueSaïd Nursî, Tarihçe-i Hayat, Nesil Yayinlari, 2002, . Enfin, Saïd Nursî a concrétisé ses critiques et décider d’ouvrir une université islamique (Medersa-uz Zahra) à Van visant à réconcilier les sciences naturelles et religieuses.

En 1907, juste un an avant la Révolution Jeune-Turc, Saïd Nursî est parti pour Constantinople, afin de rencontrer le sultan Abdülhamid II. Durant l'audience avec celui-ci, il a tenté de chercher le soutien du Sultan pour son projet d’école à Van. Dans sa requête au sultan, Nursî a critiqué le système éducatif de l’Empire ottoman qui divisait les écoles modernes (mekteb) et les écoles traditionnelles (medersa). D’ailleurs, il a conseillé au sultan de suivre une politique de discrimination positive envers la population Kurde dans l’Est de l’Anatolie.

Selon Saïd Nursî, la langue d’enseignement dans les mektebs (écoles) de la région devait être kurde afin d’encourager les élèves kurdes à se scolariser. Les propositions de Nursî ont été rejetées par le Sultan. En fait, Nursî était très critique envers l’absolutisme d’Abdülhamid et sa volonté d’instrumentaliser l’islam comme politique d’État. Comme beaucoup d’intellectuels s’opposant à la politique du sultan, il fut envoyé dans un établissement psychiatrique. À cette époque, c’était une méthode d’humiliation et de désapprobation des intellectuels opposants.

À la suite de sa libération, il a pris contact avec les dirigeants du mouvement Jeunes Turcs en 1908 qui préparaient le mouvement de révolte à l’encontre du sultan Abdülhamid. Il a ainsi activement participé au coup d’État mené par le Comité « Union et Progrès » (CUP-Ittihat ve Terakki Cemiyeti) et qui s’est soldé par le renversement d’Abdülhamid II.

Il a écrit des articles dans différents journaux affichant sa préférence à la mise en place d’une république, garante à ses yeux de la liberté d’expression. Réprouvant ainsi le sultanat et la censure que celui-ci appliquait. Cependant après la déposition du sultan Abdülhamid II par les Jeunes Turcs en 1908, il s’est mis à distance de ces derniers, s’est insurgé à l’encontre de la politique oppressive du Comité et a affirmé que Hakan Yavuz, Islamic Political Identity in Turkey, Oxford University Press, New York, 2003, .

Juste après sa rupture avec les Jeunes Turcs, il a continué d’écrire des articles dans le journal Volkan, un quotidien militant d’un parti opposant nommé « İttihâd-i Muhammedî » (« Union Mohammédienne »). En 1909, le chef de ce parti Cheikh Vahdeti a organisé une révolte qui échoua, et qui figure dans les annales sous le nom de « Révoltes du ». Une révolte dirigée à l’encontre du Comité et qui visait à rétablir la charia. À la suite de ces événements Nursî fut arrêté à cause de son implication à l’« Union mohammadienne », même s’il n’a pas tenu un grand rôle dans la révolte. Pendant son jugement, il a fait une longue allocution en faveur du constitutionnalisme, de la république et de la liberté. Il fut acquitté après cette déclaration. Şerif Mardin souligne l’influence de la rhétorique du libéralisme du dans son allocutionŞerif Mardin, Bediüzzaman... , . Selon Nursî, la liberté politique ne pouvait que guider la société vers le progrès et ainsi vers une société civilisée. À la suite de cette période difficile vécue dans la capitale stambouliote, il s’est décidé à retourner dans sa région pour propager ses idées au sein de la minorité kurde.

Durant la Première Guerre mondiale, Nursî a été à la tête d’une milice locale qui défendait les territoires Est de l’Empire contre la Russie. En 1916, il est fait prisonnier par l’armée Russe et est déporté en Sibérie. Deux ans après son arrestation, il réussit à s’évader aidé par la Révolution bolchevique. À son retour à Constantinople, les dirigeants politiques du CUP vont le nommer membre du « Dar-ul Hikmet-i Islamiye », un comité prestigieux d’oulémas de l’État ottoman.

Après la défaite de l’Empire ottoman et l’occupation de Constantinople par les Anglais, il a approché Mustafa Kemal. Il a écrit des articles pour soutenir le « mouvement d’indépendance » de Mustafa Kemal et la fondation de la République turque. En 1922, Il a été invité à Ankara par Mustafa Kemal pour faire un discours dans la nouvelle Assemblée nationale. Après la rencontre avec Mustafa Kemal et de son entourage, il a été tourmenté par l’attitude laïciste radical de Mustafa KemalHakan Yavuz, Islamic Political…, . Dans son discours controversé, il conseille aux députés de protéger l’État turc des menaces de propagation d’idéologies positivistes et matérialistes. Ce voyage allait marquer la fin des relations entre Mustafa Kemal et Saïd Nursî.

Après la rencontre avec Mustafa Kemal, il a effectué un voyage au départ de la ville d’Ankara vers celle de Van. Celui-ci devait aussi marquer le passage à une nouvelle étape dans sa vie. Ce voyage a symbolisé son « émigration interne » de « l’ancien Saïd » (eski Said) au nouveau Saïd (yeni Said). Ce voyage devait ainsi participer à la réussite de sa transformation interne. Ainsi le « nouveau Saïd » abandonnera peu à peu ses anciennes idées politiques et sociales. Il se détachera donc de « l’ancien Saïd », qui dans sa fonction d’ouléma réformiste croyait que la résurrection de l’Islam ne pouvait se faire qu’en étant actif sur la scène politique. Il s’efforçait pour que les traditions islamiques trouvent leurs places dans le contexte moderne. Mais dans sa volonté de se rapprocher de la classe dirigeante que ce soit avec le sultan Abdülhamid, le Comité Union et Progrès, l’Union mohammadienne et finalement avec Mustafa Kemal Atatürk, il a été frustré par les défaillances successives de la vie politique. Il s’est aperçu que le combat politique reste très superficiel et insuffisant pour la réinsertion de valeurs musulmanes par la société turque qui s’apprête déjà à subir un procès de sécularisation insoupçonné. Désormais, il ne s’intéressera plus à la vie politique.

L’époque du « nouveau Saïd » est donc caractérisée par son retrait de la scène politique et publique. Il a réalisé que les problèmes à l’échelle individuelle ne pouvaient être résolus par les moyens étatiques. Son combat majeur n’était pas de combattre la modernité mais de contester son interprétation positivisteJohn Esposito et Hakan Yavuz, Secular State and Turkish Islam, . En fait, le positivisme du était très populaire parmi les élites turques à l’époque Tanzimat du régime kémaliste.

Le « nouveau Saïd » Ainsi, il s’est installé à Van où l’ère du « nouveau Saïd » allait commencer. Durant trois années il se retira du monde et se consacra à la méditation. Il écrivit durant cette période l’ouvrage intitulé Mesnevi-i Nuriye qui est par ailleurs considéré comme le squelette des RNK. Mais cette période de contemplation tournera court à la suite de la révolte ethno-religieuse dirigé par un cheikh d’origine kurde, Cheikh Saïd, contre le régime kémaliste en 1925.

À la suite de cette révolte échouée tous les intellectuels et dirigeants politiques de la région kurde ont été contraints à l’exil politique par le gouvernement d’Ankara. En réalité, Saïd Nursî avait refusé de s’engager dans la révolte de Cheikh Saïd en arguant que les Turcs sont les représentants de l’Islam depuis des siècles. Il déclara : Ali Ihsan Aydın, Dynamiques religieuses et logiques éducatives : Les Centres d’éducation du mouvement de Fethullah Gülen en France, mémoire soumis à l’Institut d’études politiques de Strasbourg, Strasbourg, 2004,

L’année 1925 fut une année décisive pour les relations entre l’État et la religion en Turquie. À la fondation de la République, le régime kémaliste s’est efforcé d’introduire un radicalisme laïciste dans la société turque et a également employé des méthodes totalitaristes pour exclure la religion de la sphère publique.

Le nouveau positionnement, de Nursî l’empêchait de critiquer ouvertement le nouveau régime kémaliste, cependant cela ne lui a pas empêché d’être considéré comme un ennemi par le « régime sécuritaire » d’Ankara. Ainsi durant vingt-cinq ans (de 1925 à 1950), Saïd Nursî fut contraint à l’exil et ce durant neuf années, constamment confronté à la surveillance des forces de l’ordre.