La Parole d'Anaximandre () est un commentaire de 60 pages rédigé vers 1946 par Martin Heidegger, et portant sur un unique et court fragment attribué à un penseur, dit présocratique, de la Grèce archaïque, Anaximandre de Milet (Ἀναξίμανδρος, vers 610 av. J.-C. – vers 546 av. J.-C.). Ce commentaire a été publié en 1950, sous forme d'une section autonome dans Chemins qui ne mènent nulle part (traduction Wolfgang Brokmeier).

Ce fragment présocratique, tombé dans l'oubli, déjà dans l'antiquité, aurait été redécouvert par Aristote, si l'on en croit Simplicius. Texte obscur il n'en représenterait pas moins, pour Heidegger, note François Fédier, le commencement de la tradition philosophique occidentale.

Contexte et résumé

Heidegger a consacré plusieurs travaux à Anaximandre. On connaît un cours de 1941 comportant une importante partie intitulée Le dire initial dans la parole d'Anaximandre publié et traduit en français dans l'ouvrage Concepts fondamentaux par Pascal David en 1991. Le texte postérieur, néanmoins publié en 1950 dans les Chemins qui ne mènent nulle part, suivi de considérations rédigées dans les années 1941 et 1942 qui ouvrent l'édition intégrale intitulée (l'Avenance) et une ultime version de 350 pages qui constituera le volume 78 de l'édition intégrale allemande la « Gesamtausgabe ». Heidegger justifie cet intérêt soutenu pour ce vieux fragment par le fait qu'il le considère comme le premier texte où la pensée grecque prend conscience d'elle-même et qu'à ce titre il peut être vu comme la manifestation du .

Dans le commentaire, des Chemins qui ne mènent nulle part, Heidegger cherche d'abord à discerner en quoi ce commencement-là est véritablement premier. Non pas le premier texte au sens d'une simple énumération mais premier en importance. François Fédier évoque un « commencement » qui est aussi un « départ », départ qui commanderait le destin de ceux qui recevraient cet héritage en partageSur ce sujet François Fédier attribue au mot « départ » .

Julien Piéron lire en ligne, dans un article de la revue philosophique Klésis, découpe le commentaire d' Heidegger en trois grands moments :

Texte grec, traductions historiques et contribution de Heidegger Le fragment et l'interprétation de Nietzsche vignette|gauche|upright=0.55|Friedrich Nietzsche.

Friedrich Nietzsche se demande comment interpréter ce fragment d'Anaximandre. Il le qualifie de . Selon Clémence Ramnoux, cela revient à rattacher Anaximandre à la et à le classer parmi les .

Nietzsche compare le fragment à une phrase de Schopenhauer dans les Parerga (II, 12, §156) : Pour Nietzsche, ce fragment exprime une vision de l'existence tout entière, la faute morale humaine rejaillit sur tout ce qui est et existe. La culpabilité concerne le , qui s'affranchit de l'. Le philosophe allemand écrit que . Seule la mort peut expier le crime d'être « devenu ». Selon Clémence Ramnoux, .

Cette réflexion pousse Anaximandre, selon Nietzsche, à rechercher quelle est la seule chose qui ne « devient » pas : l'être originel sera alors (traduction du apeiron grec). En cela, Nietzsche s'oppose déjà aux commentateurs classiques, avant Heidegger. En effet, Nietzsche affirme que selon les commentateurs du fragment, l'être originel serait et . Nietzsche conteste que l'être originel puisse avoir des qualités définies, toutes vouées à parce que limitées. Pour que le devenir soit et , il faut que l'être originel ne soit lui-même rien de défini : l'Apeiron est .

Nietzsche qualifie la philosophie d'Anaximandre de . Il écrit que . Anaximandre est le philosophe qui s'est posé la question de savoir pourquoi l'être, originairement un et éternel, , s'est en se pluralisant, en s'individualisant, en .

Pour Clémence Ramnoux, la lecture nietzschéenne est philosophiquement féconde mais peu rigoureuse d'un point de vue historique, exégétique et philologique. Elle écrit qu'.

L'approche heideggérienne du fragment Il s'agissait pour Heidegger de conquérir, à l'encontre de toutes les visions réductrices qui prétendent comprendre à partir de nos préoccupations modernes, un tout autre monde, une dimension qui fasse droit aux « préoccupations » des penseurs de la Grèce archaïque (celle par exemple du poète Homère). écrit Françoise Dastur.

Heidegger prend comme base de discussion le travail de Nietzsche, en tant qu'interprétation qui vaut pour toutes les autres, y compris celle d'Aristote. Selon le philosophe allemand, les multiples interprétations sont quant au fond similaires entre elles. Toutes décrivent Anaximandre comme un philosophe de la nature. écrit Marlène ZaraderCarlo Rovelli par exemple, interprète Anaximandre comme le fondateur de la pensée scientifique, dans Anaximandre de Milet, ou la Naissance de la pensée scientifique, Paris, Dunod, 2009.. Julien Piéron note dans son article : lire en ligne.

Françoise Dastur, remarque de son côté, que Nietzsche attribue à Anaximandre le mérite d'avoir décrit cette origine des choses comme cité par Fraçoise Dastur (note 3 ) Nietzsche La naissance de la philosophie à l'époque de la tragédie grecque traduction G.Bianquis Paris , Gallimard, 1938, et 42, rabattant définitivement cette pensée sur un plan moral et juridique.

Heidegger s'attache, au contraire, à montrer que Anaximandre n'est ni un philosophe de la nature, ni un moraliste, mais dans la longue lignée des philosophes, le tout premier penseur de l'être : lire en ligne.

De son côté, Marlène Zarader interprète de la pensée d'Heidegger, parle à propos de ce fragment de . Par « parole fondamentale », il faut, selon elle, comprendre . François Fédier écrit : .

Heidegger se tient à l'écoute de cette parole initiale, non par curiosité historique, mais pour dégager l'expérience qui y demeure abritée (conservée). En tant que paroles du commencement, elles n'appartiennent pas seulement à ceux qui les prononcèrent .

Ce travail de retour au sens « originaire » va constituer, pour Heidegger, l'une des manifestations du basculement appelé (la Kehre) ou « Tournant », de sa propre pensée. Alors que dans Être et Temps, le a la prééminence dans le processus d'ouverture de l'être, après le Tournant, on assiste à un renversement total à partir duquel c'est l'homme qui reçoit mandat de l’être, notamment dans les , traduits par François Fédier sous le titre Apports à la philosophie : De l'avenance. Dès lors, c'est l'être lui-même qui rend possible ou non sa propre compréhension, selon la façon dont il se donne. L'« ek-sistence » de l'homme témoignera alors de la manière plus ou moins juste qu'il a de se tenir, au sein de l'« éclaircie » ..

La méthode de Heidegger Le pari heideggérien François Fédier fait remarquer que le titre allemand possède une acception solennelle qui ne doit pas être perdue à l'occasion de sa traduction et que cette acception s'impose pour .

Que ses remarques soient philologiques ou scientifiques, le travail de Heidegger conduit au renversement des traductions et interprétations courantes, qui n'auraient pas en vue au préalable ce dont il peut être question dans l'esprit d'un Grec archaïque. Pour Julien Piéron, lire en ligne, car si nous ne pouvons pas provoquer une nouvelle donne, nous pouvons peut-être nous éveiller à la « possibilité » que cette ancienne parole oubliée tenait en réserve.

Principe d'interprétation du passé vignette|droite|80px|Anaximandre ? Ce qui est en question, c'est la relation de l'interprète contemporain aux Grecs anciens. Il faut reconnaître l'étrangeté des anciens Grecs .

Tout le problème est de savoir aussi ce que nous pensons quand nous traduisons « littéralement », et de façon tout à fait « correcte », « », par être et « » par étant. Heidegger considère que nous ne savons même pas, de manière claire et fondée, ce que disent, lorsqu'ils sont pensés par des Grecs, les mots « et « ».

C'est . Heidegger n'obéit pas à une pure curiosité historique, mais il pense que si nous nous situons dans une époque de l'être qui peut être opposée à d'autres, comme à celles du christianisme et de la modernité, quelque chose viendra à la parole pour nous éclairer sur le degré d'« oubli de l'être » où nous vivons.

De quoi parle ce vieux fragment ? Les traductions peuvent être biaisées par des présupposés, voire de fausses évidences. Ainsi Anaximandre nous parlerait écrit Marlène Zarader.

Parce que nous relevons de deux époques différentes de l'être . qui a à rendre compte de ce qui dans ce dire étrange, est porté à la parole. La « traduction » doit être conjointe à une interprétation, celle-ci nécessite un saut dans l'univers mental de la Grèce archaïque ainsi qu'écrit Françoise Dastur : . L'interprétation est donc une affaire de penseur, conclut Heidegger, qui écrit : .

Marlène Zarader écrit , comprenant certes les objets naturels ou artificiels, mais aussi les dieux, les mythes et les croyances, de même que les idées et les hommes, présents ou absents, sans oublier les étants passés et à-venir. Heidegger écrit .

Que dit-il sur ce dont il « parle » ?

Une fois traitées les questions de traduction, Heidegger tente d'exposer ce que cette Parole dit vraiment, selon lui, sur ce dont elle parle.

L'aboutissement de l'interprétation consistera d'abord à se réapproprier le juste sens du vocabulaire, en prenant appui sur la littérature archaïque à peu près contemporaine du texte, c'est-à-dire en ayant recours par exemple au premier chant de l'Iliade d' Homère dont l'épisode du devin Calchas va servir à comprendre la conception archaïque du « Présent » ., ce qui en reste dans l'Œdipe roi de Sophocle avec le devin Tirésias, puis à réinterpréter le mouvement de la pensée du vieux philosophe à l'aide de l'ontologie heideggerienne hors des chemins de la métaphysique.

Si Heidegger lit la sentence à la lumière de son œuvre, c'est d'abord parce qu'il estime ne pas pouvoir faire autrement, compte tenu de la brièveté du document et des exégèses antiques écrit Marlène Zarader ., mais aussi parce que Heidegger croit découvrir chez ce vieux penseur ce même problème qui le guide tout au long de son œuvre, la même question, la question du sens du mot « être » .

C'est ce même mouvement d' de la pensée du fragment par Heidegger (autrement dit le ramener à la question de l'être), qu'exposent Julien Péron dans son article et Gérard Guest dans ses conférencesparolesdesjours.free.fr. Comme le note aussi Hans-Georg Gadamer lire en ligne .

L'interprétation hedeggérienne Ce que la parole dit sur l'être Par une exégèse poussée des deux membres de phrase du fragment, Heidegger s'efforce de retrouver le sens archaïque de ce vocabulaire. Marlène Zarader parle à propos du grec , . .. Vis-à-vis du temps, le présent va prendre en charge , non seulement le « maintenant » mais le passé et le futur qui sont aussi pour les Grecs des « étants », de plus

Être et présence dans le temps Heidegger montre que la pensée archaïque (notamment chez Homère) ne pense pas le présent comme nous le pensons, nous, c'est-à-dire comme un point médian entre un « pas encore » de l'arrivée en présence et un « au-delà » du déjà disparu, un point ouvert dans les deux directions, . En français nous avons une difficulté de vocabulaire car nous ne possédons qu'un seul mot, le « présent », pour signifier deux notions que l'allemand distingue fortement à savoir : (présentement, à l'heure actuelle) et le , signifiant verbalement « avancée dans l'être ». Françoise Dastur l'écrit : , par lequel on dit la présence en son sens temporel, signifie littéralement « avancée dans l'être ».

Absent ou présent, vraiment présent, appartiennent à l’ dans la mesure où ils sont pensables dans le présent (Heidegger s'appuie sur l'épisode du voyant Calchas qui voit tout ensemble : le présent, le passé et l'avenir de l'expédition des Achéens). . .Le grec archaïque embrasse le présent dans toutes ses modalités de présence, ..