Le Voyage (titre original allemand ) est un livre de l'écrivain, éditeur et militant politique d'extrême gauche allemand Bernward Vesper, rédigé entre 1969 et 1971, et publié à titre posthume en 1977, soit six ans après le suicide de l'auteur, dans une version établie à partir des tapuscrits qui avaient été fournis à l'éditeur, mais que Vesper se réservait de réviser ultérieurement, et de divers feuillets découverts après sa mort.

Cet ouvrage hors norme, qui se présente comme une longue et déroutante succession, apparemment arbitraire, de fragments hétéroclites de nature diverse – textes autobiographiques pour la plupart, mais aussi réflexions politiques personnelles, comptes rendus d'un trip sous LSD, coupures de presse, etc. –, eut en son temps, au plus fort des années de plomb en Allemagne, et bien qu'étant d'une lecture souvent ardue, un retentissement considérable. Venant d'un militant ayant fréquenté les milieux radicaux des années 1960 en Allemagne (l'auteur fut notamment le compagnon de Gudrun Ensslin), Die Reise possède un intérêt documentaire certain, apportant un précieux éclairage sur le cheminement intellectuel et psychologique de l'auteur, et, au-delà, de toute une génération, ce qui fit dire à Peter Weiss que Die Reise constituait « intellectuellement le point culminant du mouvement de l'année 1968 ».

Quant à la structure éclatée de cet ouvrage, qualifié de roman-essai par l'auteur (alors que la fiction n'y occupe qu'une place fort réduite, sinon nulle), il apparaît malaisé de faire le départ entre ce qui est dû à son état d'inachèvement (Bernward Vesper n'eut pas en effet le temps d'en établir la version définitive) et ce qui relève d'un dessein délibéré de l'auteur, qui, pour autant qu'on en puisse juger par les lettres qu'il échangea avec son éditeur, avait conçu le projet ambitieux, mais inabouti, d'entremêler sous forme de fragments épars une série de strates (autobiographie, expérience psychédélique sous LSD, portrait du père nazi, histoire allemande, etc.) en vue de les articuler l'une l'autre dialectiquement en un vaste ensemble censé apporter une vision et une compréhension politiques et historiques globales.

S'il s'agit donc bien d'un livre essentiellement politique, où toute préoccupation esthétique est explicitement, par construction idéologique, reléguée au second plan, il n'en comporte pas moins nombre de passages d'une grande beauté et intensité.

Description générale

Dans sa version allemande, Die Reise se présente comme un ouvrage de sept centaines de pages, à la typographie serrée, comprenant tout d'abord, après trois premières pages de dédicaces, le texte proprement dit, établi par Jörg Schröder, éditeur et ami de l'auteur ; ensuite la reproduction de la correspondance entre l'auteur et l'éditeur, en grande majorité lettres écrites par Bernward Vesper, quelques-unes seulement de la main de Schröder, s'échelonnant d' à (la dernière lettre est datée du , et l'auteur s'ôtera la vie le de la même année) ; enfin, une série de variantes, trouvées par l'éditeur sur des manuscrits épars, d'un intérêt surtout documentaire, consistant en fragments très courts, sauf un, long de huit pages, dans lequel se trouve évoquée la figure du père, d'un point de vue explicitement social et politique, dans une insistante optique de classe.

Le corps du texte, qui couvre 600 pages environ, apparaît comme une succession de prime abord totalement désordonnée de fragments, de longueur très inégale, de nature et de contenu fort disparates, et qui, du moins dans le premier tiers du livre, appartiennent à quatre ou cinq groupes différents : le récit d'un voyage fait par l'auteur sur le littoral yougoslave de l'Adriatique ; le compte rendu halluciné des perceptions (sensorielles et visionnaires) et des pérégrinations de l'auteur consécutives à la prise de drogue, semble-t-il de LSD ; des souvenirs d'enfance et d'adolescence dans la maison parentale à Triangel, à la lisière sud de la lande de Lunebourg, où domine la figure du père, autoritaire, moralisateur, poète nazi non repenti, imprégné d'idéologie nazie et désireux d'un inculquer les principes à ses enfants ; des considérations politiques, non exemptes de la phraséologie et de la rhétorique propres aux années 1960 et 1970 ; des fragments d'introspection et d'autoanalyse ; des coupures de presse, des reproductions de questionnaires d'analyse psychologique, qu'on imagine trouvés dans quelque magazine populaire d'époque etc.

Les souvenirs d'enfance, systématiquement introduits par la mention Einfacher Bericht (litt. exposé ou communiqué simple), d'abord épars parmi les autres fragments, et agencés selon un ordre (apparemment) arbitraire, occupent au fur et à mesure que le livre avance, grosso modo à partir de la page 250, une part de plus en plus importante relativement aux fragments des autres types, tendant en même temps à adopter un déroulement linéaire, chronologique, moins entrecoupé, la narration devenant plus soutenue. Sont ainsi évoqués, dans une composition et un style presque classiques, la vie sur le domaine de Triangel dans l'après-guerre (avec une description, quasi idyllique, où ne se perçoit aucune ironie, des travaux et des jours d'une exploitation agricole – fenaison, abattage annuel, presque rituel, du cochon etc. –), le parcours scolaire de l'auteur, la figure du père, son caractère autoritaire, mais aussi son côté dérisoire avec ses conceptions hors d'âge, et la fascination qu'il exerce malgré tout sur le narrateur, les stratégies de résistance que l'auteur lui oppose (fugues hors ou au-dedans du domaine, tentatives de lui porter la contradiction, usage du dialecte berlinois appris de la grand-mère maternelle, qui réside également sur le domaine mais ne partage pas les conceptions des parents), enfin, à l'issue des années de lycée, la période d'apprentissage professionnel dans une maison d'édition et l'imprimerie de celle-ci, puis la décision prise d'entamer des études universitaires à Tübingen (c'est-à-dire dans une région qu'il avait voulu la plus éloignée possible du domicile parental), la rencontre avec Gudrun Ensslin et le départ pour Berlin, après quoi l'exposé autobiographique tend à nouveau à être englouti dans des fragments d'autres types, mais où singulièrement les fragments évoquant les sensations et visions à la suite de la prise d'hallucinogènes sont désormais quasiment absents. Tendent à s'évanouir également les évocations de la période de la guerre, que l'on trouvait plus fréquemment dans les premières pages, quoique là aussi avec parcimonie.

Le livre ne présente aucune subdivision en grands chapitres et l'on remarque dispersés dans le livre une dizaine de dessins, de la main de Bernward Vesper, sans doute volontairement gauches, d'une facture tremblotante et entortillée, vraisemblablement exécutés sous l'empire de la drogue, à l'exemple d'Henri Michaux, dont le nom est d'ailleurs cité à l'orée de l'ouvrage.

La structure chaotique, labyrinthique, où c'est souvent bien en vain que l'on s'évertue à déceler quelque principe ordonnateur, en rend la lecture laborieuse, harassante, lors même que de nombreux passages sont d'un intérêt ou d'une beauté indéniables. On relève par ailleurs que toute forme d'humour, voire d'ironie, reste singulièrement absente de ce livre.

Genèse et parution

Si le livre ne parut finalement, en petit tirage, après de longues tribulations éditoriales, que début 1977, soit six ans après le suicide de Bernward Vesper, ce ne fut pas tant, comme le précise l'éditeur Jörg Schröder (p. 601), en raison de l'état d'inachèvement du manuscrit (même si Schröder hésita quelque temps sur l'attitude à adopter face à un matériau à l'état brut et sur la manière, et la mesure dans laquelle, il y aurait lieu préalablement de le dégrossir) et du dépôt de bilan de la société d'édition März Verlag, dont Schröder était alors lecteur, que plutôt par suite du refus de plusieurs grandes maisons d'édition allemandes, avant que les droits n'en fussent finalement vendus à la firme Zweitausendeins et que celle-ci n'acceptât de publier la version préparée par Schröder.

Ce dernier, pour constituer ladite version, finit, non sans avoir un moment envisagé, et même avoir tenté, de réécrire le manuscrit, et de quelque manière mettre en œuvre les vagues indications données par l'auteur quant au remaniement ultérieur du matériau, sur la foi également de conversations qu'il eut avec Bernward Vesper, Schröder donc finit par se résoudre à une mise au net a minima, moyennant la reproduction, en fin d'ouvrage, d'une quantité de variantes, et cela après qu'il eut constaté que de toutes ses tentatives de refonte ne résultaient immanquablement que des textes très en deçà du texte brut.

La correspondance entre l'auteur et son éditeur März Verlag, incarné d'abord par Karl Dietrich Wolff puis par Jörg Schröder, correspondance que ce dernier publia dans le même volume, à la suite du roman-essai lui-même, permet de reconstituer dans les grandes lignes la genèse de l'ouvrage et le dessein de son auteur. Dans la première des lettres publiées, datée du , Bernward Vesper fait part de ce qu'il était occupé à rédiger un texte, « laborieusement désigné par le terme de roman-essai » et intitulé TRIP, « compte rendu exact d'un trip à LSD de 24 heures, dans son déroulement extérieur aussi bien qu'intérieur », mais entrecoupé d'observations et de réflexions personnelles qui lui sont venues sur le moment, etc., le tout devant laisser « clairement transparaître (sa) propre autobiographie ainsi que les raisons pour lesquelles nous nous apprêtons maintenant à quitter l'Allemagne ». Au scepticisme initial de l'éditeur face à un tel projet, qui redoutait de ne jamais voir de résultat et de financer à fonds perdus, succède bientôt, début octobre, après l'envoi d'une première livraison du manuscrit, un contrat en bonne et due forme. Suivront, à rythme en principe mensuel selon les stipulations dudit contrat, d'autres livraisons, qu'accompagnaient des lettres, où l'auteur précise ses intentions, essaie de taper son éditeur, exprime son optimisme sur la réussite et le succès futur de son ouvrage, mais évoque aussi ses difficultés, pécuniaires en premier lieu, le contraignant à un « travail alimentaire », mais aussi liées à l'environnement peu propice au travail d'écriture qu'est alors le domaine Triangel, où vit avec lui son fils Felix encore en bas âge, et où il semble se heurter à une sourde hostilité de la part de la population locale. Vinrent interrompre le travail « le bête accident du  », non autrement précisé, puis un voyage qu'il estimait devoir entreprendre en vue de la rédaction de son œuvre, et finalement la crise psychotique de à Munich, lors de laquelle il saccagea le domicile d'un de ses amis, et qui entraîna son internement psychiatrique, dans une clinique munichoise d'abord, puis au CHU de Hambourg.

En 1977 donc, les manuscrits qui avaient été reçus au fur et à mesure par la maison d'édition März, et dont la rédaction s'était échelonnée au long d'un peu moins de deux ans, furent réunis en volume par Jörg Schröder, lequel se borna, comme indiqué ci-avant, « d'éditer le manuscrit tel quel, avec les variantes rédactionnelles de l'auteur lui-même », cela lui paraissant être « le seul choix raisonnable » (p. 601).

En 1979, soit deux ans après la première édition, Schröder eut connaissance, par une amie de Bernward Vesper résidant à Francfort, d'un carton contenant un ensemble de feuillets laissés par l'auteur au CHU de Hambourg. Il s'agissait de photocopies du tapuscrit original avec des corrections faites à la main par l'auteur, et d'autres feuillets susceptibles de compléter la première version déjà parue de l'ouvrage. Le contenu de ces documents, dont les éditeurs – Jörg Schröder, auquel s'était joint Klaus Behnken – eurent communication, fut en partie ajouté ou intégré dans la première version, pour établir ainsi la définitive édition de dernière main.

Structure