thumb|Jeune esclave présentant une boîte à bijoux à sa maîtresse assise, stèle funéraire, vers -430/-410, British Museum.

L’esclavage a été une composante essentielle du développement du monde grec antique pendant toute son histoire. Il est considéré par les Anciens non seulement comme indispensable, mais encore comme naturel : même les stoïciens ou les premiers chrétiens ne le remettent pas en cause.

Terminologie thumb|Maître (à droite) et esclave (à gauche) dans une comédie phlyaque, cratère en calice à figures rouges de Sicile, vers 350-340 , musée du Louvre.

Le grec ancien possède un grand nombre de mots pour désigner l’esclave, dont beaucoup demandent un contexte pour éviter toute ambiguïté. Chez Homère, Hésiode ou Théognis de Mégare, l'esclave est appelé / à l'article . Le sens du mot est général, mais il désigne plus particulièrement des prisonniers de guerre pris comme butinVoir par exemple (I, 398) où Télémaque parle des « esclaves qu'[Ulysse] a ramenés de ses pillages ».. À l'âge classique, on le nomme / andrápodonUne mention chez Homère dans (VII, 475), qui se rapporte à des prisonniers de guerre ; le vers est athétisé par Aristarque de Samothrace qui suit Zénodote et Aristophane de Byzance. Kirk, 291. (littéralement « qui a des pieds d’homme », par opposition à / , le quadrupède, c'est-à-dire le bétail). Dans un contexte militaire, le terme désigne le prisonnier en tant que part du butin, c'est-à-dire en tant que bien. Le mot le plus courant est sans doute / (dérivé du mycénien do-e-ro, en linéaire B), employé par opposition à l'homme libre ( / ) et plus particulièrement au citoyen ( / ). La / désigne le rapport de soumission de l'esclave à son maître, mais aussi celle des enfants par rapport à leur père ou celle des citoyens aux magistratsChantraine, à l'article . Voir aussi Mactoux (1981).. Le terme / oikétês est également employé : littéralement, « celui qui habite la maison », par extension, le « domestique » à l'article ..

Les autres termes utilisés sont beaucoup moins précis et nécessitent un contexte : / : chez Homère, le mot désigne l'écuyer (Patrocle est ainsi le therapôn d'AchilleHomère, Iliade, XVI, 244 et XVIII, 152. et Mérion celui d'Idoménée)Homère, Iliade, XXIII, 113. ; à l'âge classique, il désigne le serviteur à l'article . ; / , littéralement, le « suivant », « celui qui escorte » à l'article . ; / , littéralement « enfant » à l'article ., emploi que l'on peut rapprocher de celui de « boy »Cartledge, 137. ; / , littéralement « corps », employé dans le contexte de l'affranchissement à l'article ..

Origines thumb|left|Les femmes, butin de guerre : Ajax, fils d'Oïlée enlevant Cassandre pendant la prise de Troie. Intérieur d'une coupe à figures rouges du Peintre de Codros, v.440-430 , Musée du Louvre.

La présence d'esclaves (do-e-ro) est attestée dans la civilisation mycénienne. D'après les tablettes de Pylos, on peut identifier avec certitude 140 do-e-ro.. On distingue deux catégories juridiques : les « simples » esclaves et les « esclaves du dieu » (te-o-jo do-e-ro) - le dieu étant probablement Poséidon. Les esclaves du dieu sont toujours mentionnés par leur nom et possèdent de la terre ; la loi les traite plutôt comme des affranchis. La nature de leur sujétion au dieu et son origine sont mal connues, l'on ne sait s’il s’agit de consécration personnelle ou d’affranchissement sacréBurkert, 45.. Pour ce qui est des autres, certains d'entre eux - un ethnique de Cythère, Chios, Lemnos ou encore Halicarnasse - ont probablement été réduits en esclavage par des pirates - comme le prouve leur nom. Les tablettes montrent que les unions entre esclaves et non-esclaves ne sont pas rares ; que les esclaves peuvent être artisans indépendants, qu'ils peuvent détenir un lot de terre. De fait, il semble que la division majeure dans la civilisation mycénienne ne passe pas entre libres et non-libres mais entre dépendants du palais et non dépendantsA. Mele, « Esclavage et liberté dans la société mycénienne », Actes du colloque du GIREA de 1973, 115-155..

Chez Homère, où les structures sociales reflètent celles des siècles dits « obscurs », on n’observe aucune réelle similitude avec l’époque mycénienne. Même la terminologie change : l’esclave est et non plus . Dans l’Iliade, les esclaves sont avant tout des femmes, prises comme butin de guerrePar exemple Chryséis : I, 12–3, 29–30, 111–5., Briséis Chant II, 688–9., Diomédé Chant VI, 654–5., Iphis Chant VI, 666–8. et Hécamédé, Chant XI, 624–7. alors que les hommes sont rançonnés : Dans l’Iliade, le Troyen Adraste, I, 46–50., les fils d'Antimaque XI, 131–5. et Lycaon XXI, 74–96. demandent à être épargnés en échange d'une rançon ou tués sur le champ de bataille. Dans l’Odyssée, douze servantes partagent la couche des prétendants XX, 6–8., désobéissant ainsi à Euryclée, Chant XII, 423-425. ; les esclaves sont majoritairement des femmes servantes. Elles sont cinquante dans le palais d'Ulysse, Chant XII, 421. et dans celui d'Alcinoos, Chant VII, 103. ; lorsque sont dénoncées les douze servantes qui ont trahi Ithaque en couchant avec les prétendants, de surcroît sans le consentement du roi, du maître des lieux, elles sont pendues après avoir été forcées de nettoyer les traces du massacre. Avant son combat contre Achille, Hector prédit pour sa femme Andromaque une vie de servitude, VI, 454-458. et mentionne le tissage et l'approvisionnement en eau.

L'esclave accompagne son maître au marché ou en société, lors de tous ses déplacements ; se déplacer sans la compagnie d'un esclave est très critiqué, mal vu dans la société : l'AvareThéophraste, Les Caractères, Caractère X () et le MalotruThéophraste, Les Caractères, Caractère XI (), dépeints par Théophraste dans Les Caractères se rendent seuls au marché. Les esclaves effectuent également toutes les corvées qui fatigueraient leur maître : généralement bâties en hauteur, les villes antiques grecques sont éloignées des sources et des fontaines, et aller chercher de l'eau est une des corvées qui incombent aux esclaves du sexe féminin. Aristophane, dans sa pièce La PaixAristophane, La Paix, Vers 981-982., démontre combien il est inconvenant pour une dame, honnête épouse, de répondre elle-même à la porteAristophane, La Paix, 981-982. ou encore Théophraste, qui dépeint la rusticité comme l'audace d'un couple qui va lui-même ouvrir la porte à un hôte ou un invitéThéophraste, Les Caractères, Caractère IV.. Dans le même chapitre, Théophraste dépeint comme rustre celui qui s'entretient avec les esclaves comme le fait Ulysse avec Eumée. Le Médisant de ThéophrasteThéophraste, Les Caractères, , Caractère XXVIII. se moque des gens qui ouvrent eux-mêmes la porte de la cour et ne le laissent donc pas faire par un des esclaves. Dans la Grèce antique, il est en effet mal vu dans cette partie de la société qui peut employer un esclave de faire ce qui lui incombe à sa place. Dans l’Odyssée, les servantes veillent sur le foyerHomère, Odyssée, XX, 123., préparent le festin des prétendantsHomère, Odyssée, Chant II, 147., moulent le grainHomère, Odyssée, Chant VII, 104 ; Chant XX, 108–9;, font les litsHomère, Odyssée, VII, 340–342. ou prennent soin des invités et sont parfois concubines (il s'agit ici d'esclavage sexuel). Dans l’Iliade, Chryséis partage le lit d'Agamemnon, Briséis et Diomédé celui d'Achille et Iphis celui de Patrocle. Il existe des esclaves masculins, surtout dans l’Odyssée, ainsi en est-il du porcher Eumée.

L’esclave a la particularité d'être membre à part entière de l’oikos, la cellule familiale, la maisonnée : Laërte boit et mange avec ses serviteursHomère, Odyssée, XVI, 140-1. et en hiver, il dort à leurs côtésHomère, Odyssée, XI, 188-91.. Le terme dmôs n’est pas péjoratif et Eumée, le porcher, bénéficie des mêmes épithètes homériques que les héros grecs. Malgré tout, l’esclavage reste une déchéance. Eumée lui-même déclare que Homère, Odyssée, XVII, vers 322-323. Traduction de Philippe Jaccottet pour les Éditions Maspero, 1982..

À l'âge archaïque, il est difficile de déterminer quand naît l’esclavage-marchandise. Dans les Travaux et les Jours (), il apparaît qu’Hésiode possède plusieurs dmôes dont le statut n'est pas clair.. La présence de douloi est attestée chez des poètes lyriques comme Archiloque ou Théognis de Mégare. Selon la tradition, la loi de Dracon (v. 620 ) sur l'homicide aurait mentionné des esclaves. Selon Plutarque (Solon, I, 6)., le législateur athénien Solon aurait interdit aux esclaves de pratiquer la gymnastique et la pédérastie. À partir de cette époque, les mentions se multiplient. C’est au moment où Solon établit les bases de la démocratie athénienne que s'impose donc l'esclavage. Moses Finley remarque que Chios, selon Théopompe, a été la première cité à pratiquer le commerce des esclavesCité par , VI, 265 b-c = FGrH 115, frag. 122.. Le voit aussi une démocratisation précoce. Ainsi, conclut Finley, « un des aspects de l’histoire grecque, c'est en bref l’avance, main dans la main, de la liberté et de l'esclavageM. I. Finley, « La civilisation grecque était-elle fondée sur le travail des esclaves ? », Économie et société en Grèce ancienne, 170-171.. »

Mais la position de Finley est remise en cause par des chercheurs comme Paulin Ismard, précisément à cause de Chios. Peut-être l'association entre la démocratie et la servilité est-elle justifiée pour les cas particuliers d'Athènes et d'autres cités, mais ces lieux ne sont pas des modèles de l'esclavage antique, alors que Chios en a été un. Dans cette ile, le recours massif à l'esclave-marchandise s'appuyait sur l'organisation et le contrôle des routes de traite, avec la sélection des personnes forcées à la servilité en dehors de la Grèce. Ce serait la profitabilité économique de ce système dans le développement méditerranéen qui a décidé ses élites à recourir à l'esclavage, mais il n'y a pas à ce moment-là de transformation d'ordre politique de la société. Cette organisation esclavagiste a servi de modèle et a été reprise par l'ensemble des parties économiques de l'antiquité grecque, sans avoir été provoquée par la mise en œuvre de la démocratie athénienne.

Rôle économique

thumb|L'agriculture, principale activité utilisant des esclaves, British Museum.

Il n’existe pas d’activité servile à proprement parler : toute tâche est susceptible d’être effectuée par un esclave, à l'exception de la politique.. Pour les Grecs, elle est la seule activité qui soit digne d’un citoyen, le reste devant être abandonné le plus possible aux non-citoyens.. C’est le statut qui importe, et non le type d’activité.

La principale activité utilisant des esclaves est probablement l’agriculture, base de l'économie grecque. Certains petits propriétaires terriens possédaient un esclave, voire deux.. Une abondante littérature de manuels pour propriétaires terriens atteste la présence de plusieurs dizaines d'esclaves dans les grands domaines, à la fois en tant que travailleurs de base et en tant qu'intendants. Si la proportion du recours à l'esclavage dans le travail agricole est encore disputéeM.H. Jameson plaide en faveur d'un recours massif à la main-d'œuvre servile (« Agriculture and Slavery in Classical Athens » dans Classical Journal 73 (1977-1978), ), E.M. Wood le conteste (« Agriculture and Slavery in Classical Athens » dans American Journal of Ancient History (1983), 1-47 et Peasant-Citizen and Slave, Verso, 1988)., il est certain d'une part que l'esclavage rural est très courant à Athènes, et d'autre part qu'on ne trouve pas en Grèce les immenses populations d'esclaves des latifundia romaines..