L'Antiquité tardive (-) est une période charnière dans tous les domaines et la production d'objets en ivoire en est un témoin principal. Apparaissent alors de profonds changements politiques, religieux et économiques qui influenceront définitivement l'art de l'ivoire.
L'effondrement de l'empire romain entraîne une rétraction des pouvoirs économiques, politiques et religieux dans les grands centres urbains. Dans ces grands pôles, l'essor est fulgurant comme à Antioche, Alexandrie ou Trèves. Dorénavant les cours impériales se réunissent dans les cités les plus riches avec toutes une aristocratie friande de luxe, cités fournies en produits "exotiques" tels que l'ivoire que l'on fait venir d'Afrique ou d'Inde. Dans ce cadre, on assiste à une véritable thésaurisation de l'ivoire qui devient le signe de cet enrichissement, la production d'ivoirerie connaît un essor sans précédent. C'est à cette période que l'ivoirerie tend à prendre un caractère somptuaireSomptuaire dans le sens latin du terme, à savoir « luxueux ». décisif.
Du matériau brut à l'objet fini Le matériau
L'ivoire, du latin ebur, fut de bonne heure conçu, apprécié, employé dans les arts grecs, romains ou asiatiques. Ce fut une des matièresOn peut comparer l'ivoire à l'ambre par exemple. les plus recherchées et sa vogue ne parut jamais subir de diminution. L'ivoire ou "dentine" est une matière minéralisée très dure, une variété de tissu osseux qui constitue la structure des dents. La croissance de l'ivoire en lamelles superposées est différente selon les espèces comme dans le bois. Il existe en fait toute une gamme d'ivoire venant de différents animauxOutre l'éléphant, il y a le mammouth, le sanglier, l'hippopotame et autres divers mammifères.. Dans l'Antiquité, c'est l'ivoire d'éléphant qui est le plus utilisé. Les défenses sont ces incisives supérieures centrales à croissance continue. Elles sont légèrement arquées et de diamètre décroissant et peuvent atteindre des diamètres importants (jusqu'à ). La masse de la défense est constituée de couches successives en cônes emboîtés. Cet "édifice" d'ivoire est chemisé de cément sur une épaisseur pouvant atteindre , c'est la « croûte » des ivoiriers.
Les défenses présentent une importante cavité où se loge chez l'animal vivant le pulpe dentaire. La présence de cette cavité bride la liberté de l'artiste qui devra négocier non pas avec une matière amorphe (comme l'argile) mais avec un matériau ayant une personnalité propre et qui lui présente un véritable défi lorsqu'il s'agit d'inscrire une œuvre dans les limites imposées par les trois dimensions. Le talent de l'artiste se manifeste alors s'il surmonte victorieusement ces contraintes et qu'il en tire parti. Pour ces raisons, la partie de la défense la plus prisée est la pointe car c'est là que la cavité pulpaire est la moins développée. Quand l'ivoire vint à manquer à la fin de l'antiquité tardive, on utilisa quand même la partie se trouvant sous la chair, demandant le double de travail pour deux fois moins de matériaux.
Le travail de l'ivoire De l'Antiquité à nos jours, la mise en œuvre de l'ivoire n'a guère varié que par le perfectionnement des outils. Le débitage Tout d'abord il fallait retirer le cément puis vient la phase de débitage. Sur la défense fraîche, les cônes d'ivoire emboîtés sont solidaires, ils forment une masse homogène. Au cours du vieillissement de la défense, ces couches constitutives se séparent. Donc quand l'ivoire a vieilli, l'opération de débitage ressemble au démontage d'un chou. Le débitage se faisait à l'aide d'une scie et d'un rabot. Les textes nous informent que les anciens auraient connu un moyen de ramollir l'ivoire en le rendant malléable par un procédé aujourd'hui perdu. Pausanias parle de l'action du feu, Plutarque de celle d'une décoction d'orge, Dioscoride de la racine de mandragore avec laquelle il fallait faire bouillir l'ivoire pendant 6 heures. On découpait dans la défense de petites lames (tablettes à écrire) ou des plaques de diverses grandeurs selon leur destination. Ces planches sont toujours prises dans le sens de la longueur. De la même manière, l'épaisseur de ces plaques variait selon qu'elles étaient unies, gravées ou sculptées en ronde-bosse. Dans ce cas, la défense sera débitée dans sa masse par enlèvement de matière, soit au-dessus de la cavité pulpaire, soit en l'intégrant au volume de l'objet. Cette zone de la défense servait aussi à réaliser des objets creux comme les boîtes. Pour celles-ci, on sciait transversalement un tronçon, puis on ajoutait un fond et un couvercle pris, eux, dans une planche débitée longitudinalement.
Technique de montage et de décor L'ivoirier façonnait ensuite l'objet en donnant une « préforme » grossière à la planche choisie selon son épaisseur et sa taille. Lorsque les plaques étaient apprêtées, elles paissaient aux mains des sculpteurs. Ils utilisaient des gouges et des ciseaux pour le décor. On note aussi un usage assez fréquent du trépan ou du trépan à archer pour creuser des trous isolés (pupilles, boucles de cheveux), ou selon les poinçons, faire des ocellesL'ocelle est un motif très courant à l'Antiquité tardive. Il s'agit d'un petit cercle avec un point en son centre.. Les surfaces une fois taillées, sculptées ou gravées, il fallait les polir. Selon les textes, ceci était fait à l'aide de peau de squatine ou « ange des mers », autrement dit une peau de requin.
L'artisan peut être conduit à assembler entre eux des éléments pour obtenir de grandes pièces. L'assemblage peut se faire par collage et surtout par un système de tenons et mortaises. La plupart des objets d'ivoire ou d'os portent un décor simplement gravé à la pointe ou sculpté en bas-relief par enlèvement de matière. Les plaques sont souvent découpées avec des ajours mis en valeur par des fonds de couleurs contrastéesPar exemple un meuble en bois marron foncé et une plaque d'ivoire ajourée.. Ces effets de couleurs sont obtenus par différents moyens. La teinture, rarement conservée pour les objets antiqueS, était sûrement pratiquée. Il y avait aussi diverses techniques d'incrustation : pierres de couleurs collées, feuilles d'or incrustées ou appliquées, incrustation de mastic ou de cire de couleur. De petites perles de verre de couleurs sombres pouvaient être incrustées dans les pupilles. Les effets de couleurs pouvaient aussi être obtenus par peinture, dorure ou mixtionLa mixtion est une technique de dorure. Voir l'article Dorure..
Le travail de l'os On ne peut parler d'ivoire sans parler d'os. Ces matériaux couvrent en effet des domaines semblables. L'os prendra une grande part dans l'histoire de l'art de l'ivoire de l'Antiquité tardive. Il est le matériau idoine pour remplacer l'ivoire de par les ressemblances physiologiques entre ces matériaux. L'artisanat de l'os est la tabletterie (nom moderne). Le travail du tabletier est assez semblable à celui de l'ivoirier, cependant on ne connaît pas le mot latin qui désigne ce métier. En Italie par contre, nous savons que les ivoiriers sont les eborarii. Il est probable que cela soit dû au statut beaucoup moins luxueux de l'os. Il est d'usage quotidien et sert à réaliser toutes sortes de "petit matériel" comme des charnières de coffrets, des aiguilles, des spatules, etc.
Les objets
Contrairement à ce que l'on pourrait croire, la production d'objets en ivoire couvre des domaines très variés. Voici une présentation typologique de objets, sans détails particuliers sur leur usage.
Le domaine personnel rassemble les objets liés à l'individu et à son apparence, tels que la parure, le vêtement et la toilette.
Les bijoux en ivoire sont assez rares cependant on peut trouver des anneaux, unis ou ornés de guillochis. On trouve aussi des bracelets, surtout à jonc plein, également orné sur leur face extérieure de gravures ornementales. Enfin, certaines perles d'ivoire étaient utilisées pour garnir les pendants d'oreille ou les colliers.
Les accessoires du vêtement sont très rarement réalisés en ivoire car ce sont des objets très usuels. L'ivoire étant un matériau précieux, on lui préférait pour l'usage courant le bronze, le fer ou l'os. Les archéologues ont quand même retrouvé des plaques-boucles en ivoire. L'exemple le plus fameux est la plaque-boucle de Saint-CésairePlaque-boucle liturgique aujourd'hui conservée au Musée d'Arles., représentant des soldats endormis devant le tombeau du Christ. Seul l'ardillon, qui manque ici, devait être fait de métal. On sait que certaines épingles qui servaient à tenir le vêtement étaient faites d'ivoire.
Les femmes et les hommes de l'Antiquité utilisaient volontiers pour leur toilette le peigne en ivoire pour assujettir leur chevelure. Les femmes dans leur savants échafaudages capillaires utilisaient aussi des épingles soit pour décorer les cheveux soit pour les séparerIl s'agit de la fameuse acus discriminalis.. Ces objets pouvaient être ornés de scènes pour la partie centrale des peignes ou de bustes en ronde-bosse pour la tête des épingles. Pour les aider dans leur préparation, elles utilisaient des miroirs à manche d'os ou d'ivoire sculpté. Enfin sur la table de toilette des dames, on pouvait trouver de petites boîtes à onguents ou à bijoux appelés pyxides, fréquemment faites en ivoire ou en os. Les femmes pouvaient parachever leur toilette en sortant armées d'un éventail dont le manche pouvait être fait d'ivoire.
Le domaine domestique regroupe les objets relatifs au cadre de vie, avec les thèmes de l'ameublement et autres divers accessoires. Dans l'Antiquité, on ornait les meubles, coffres et coffrets d'éléments décoratifs ou appliques. Ces meubles fabriqués en bois étaient parfois entièrement recouvert de plaquettes sculptées ou simplement gravées que l'on rivetaitLe plus souvent à l'aide de petits rivets en bronze.. L'ivoire était beaucoup utilisé dans ce domaine pour les objets précieux comme la Chaire de l'évêque Maximien à Ravenne mais aussi pour l'ameublement domestique. L'ivoire pouvait aussi être employé comme composant d'une marqueterie. Enfin on trouve par exemple de nombreux manches de couteaux en ivoire sculpté en ronde bosse.
Le domaine social regroupe les objets liés aux loisirs et activités culturelles. Pour les loisirs, on trouvait de petits pions de jeux de stratégie en ivoireOn ignore encore la nature précise de ces jeux. Les enfants, du moins ceux des familles les plus aisées, pouvaient bénéficier de poupées articulées en ivoire. Pour l'écriture enfin, on utilisait des tablettes reliées comme un livre avec deux voire quatre feuillets. Ces tablettes servaient à la communication courante. Sur la face recouverte de cire, on gravait les messages à l'aide d'un stylet, parfois en ivoire, pointu à une extrémité et plat à l'autre pour effacer.
L'ivoire, évolution et rupture - s Le statut de l'ivoire au
L'ivoire couvre des domaines assez variés tout en étant un matériau de luxe. L'Antiquité tardive, période charnière dans tous les domaines, apporte de profonds changements politiques, religieux et économiques qui influenceront définitivement l'art de l'ivoire. L'"effondrement"À nuancer par les particularisme locaux. de l'empire romain entraîne une rétraction de l'économie vers les grands centres urbains où se concentre le pouvoir et donc, la richesse. Dans ce cadre, on assiste à une véritable thésaurisation de l'ivoire qui devient le signe extérieur de cette richesse et prend un caractère somptuaire, de luxe. En milieu italien se crée un nouveau type "d'objets d'art", les diptyques consulaires d'ivoire. L'emploi de ceux-ci étaient avant très ordinaire, on recourait à des plaquettes en bois, en os ou en métal à caractère aussi bien officiel que privé. Dorénavant ce sont des diptyques d'ivoire que les consuls romains prennent l'habitude d'émettre à leur entrée en charge. Ils ont même l'apanage d'une telle pratique depuis une loi de 384. Ces objets servent donc à la manifestation du pouvoir.